Mercredi 20 janvier 2021

Rétrospective

Les voyages de Polke

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2014 - 695 mots

Avec un accrochage précis et complet, la Tate Modern à Londres donne à voir tout le génie et la liberté de l’artiste allemand, disparu en 2010.

LONDRES - Si le visiteur de la rétrospective consacrée à Sigmar Polke (1941-2010) par la Tate Modern, à Londres, s’interroge quant au fait que la couverture du catalogue qui l’accompagne est recouverte d’un motif peau de serpent, c’est à mi-parcours de l’exposition qu’il en trouvera les raisons. Dans une salle à proprement parler hallucinante, une série de sept photographies en noir et blanc interpelle. L’artiste y joue à s’enrouler dans une peau de python, s’amusant par ailleurs des effets visuels produits avec les motifs du tapis placé sous lui (Willich (Polke in Python Skin), 1973). La même salle montre l’apparition de nombreux motifs de champignons peints sur des posters ou des photos, et plusieurs images, dont certaines là encore partiellement repeintes, figurent des fumeurs d’opium à Quetta, au Pakistan (Quetta, Pakistan, 1974-1978). Y sont aussi projetés des films, l’un rendant compte de ce voyage entrepris au Pakistan (Quetta’s Hazy Blue Sky, vers 1974-1976), un autre accumulant des scènes tournées en plusieurs endroits, en particulier dans un train, avec un groupe d’amis qui semble bien s’amuser. Un troisième encore livrant des images parfois surimposées sur un téléviseur (How Long We Are Hesst/Looser, v. 1973-1976), l’ensemble confinant au voyage tant physique que mental.

Hyper-inventivité

Un grand voyage, c’est finalement ainsi que peut se lire cette magistrale exposition venue du MoMA de New York, première rétrospective depuis sa disparition – avec l’exposition portant sur les trente dernières annnées présentée fin 2013-début 2014 au Musée de Grenoble. Si, eu égard à sa notoriété, Polke n’avait nul besoin d’une redécouverte ni d’une réhabilitation, ce sur quoi insiste ce regroupement de près de trois cents œuvres, c’est une hyper-inventivité qui se manifeste là par son caractère touche-à-tout et son esprit frondeur, tant envers la bonne conscience morale et politique de l’époque que vis-à-vis de son médium principal, la peinture même.

Un grand voyage car l’itinéraire de l’un des peintres les plus innovants, et, pour le dire simplement, importants, de la seconde moitié du XXe siècle fut loin d’être linéaire, pour avoir pratiqué une expérimentation constante ayant pour corollaire l’abstraction ; mais une expérimentation au sens large et pas seulement picturale, qui le voit mettre la peinture en relation avec le film, la photographie, le dessin ou la photocopie, et user de tous les matériaux possibles. Il n’a pas peur non plus des chemins vers lesquels l’entraînent les expériences hallucinatoires qui aident à se détacher du réel.
Car c’est là que l’abstraction de Polke montre toute sa pertinence, dans un jeu continu et en prise avec le réel. Ses débuts le montrent bien, qui au commencement des années 1960 le font batailler avec le consumérisme bourgeois dont il se moque des emblèmes, prenant en cela le contre-pied du pop art. Dès 1965 les motifs commencent à se flouter grâce à cette touche qui lui est si particulière et n’est pas sans rappeler la qualité de l’image offset. Apparaissent également les premiers tissus décoratifs venant servir de support voire de tableau, avec toujours une sourde ironie qui point, comme si brutaliser un peu l’image, l’infecter avec quelques doses d’erreurs ou de détails dissonants désignait l’artiste en agitateur de conscience. L’histoire, alors récente, de l’Allemagne n’est pas loin, et Polke manifestement ne se satisfait pas d’une forme d’amnésie collective, comme en atteste le dessin L’Apparition du svastika réalisé en 1963. L’univers concentrationnaire lui inspirera plus tard, dans la seconde moitié des années 1980, une série de grands tableaux consacrés au motif du mirador, à laquelle une salle complète est dévolue.

Toujours complètement libre et parfaitement irrévérencieux, mais non sans faire preuve d’un humour mordant, l’artiste s’en prend aussi aux canons d’une modernité picturale déjà sanctifiée qu’il parodie dans de délicieux tableaux et dessins datés des années 1970. Ne s’interdisant rien, Sigmar Polke continue de bousculer l’image en la déplaçant sur un photocopieur ou en la faisant émerger par des procédés originaux, comme dans ces halos lumineux qui proviennent de l’exposition à l’uranium de feuilles de papier photographique (Uranium (Pink), 1992). La liberté du voyageur, toujours.

Polke

Commissariat : Mark Godfrey
Nombre d’œuvres : environ 270

Alibis : Sigmar Polke, 1963-2010

Jusqu’au 8 février 2015, Tate Modern, Bankside, Londres, tél. 44 20 7887 8888, www.tate.org.uk, tlj 10h-18h, vendredi-samedi 10h-22h. Catalogue, éd. Tate Publishing, 320 p., 60 £ (env. 76 €).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°423 du 14 novembre 2014, avec le titre suivant : Les voyages de Polke

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