Le XXIe siècle sera politique ou ne sera pas

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 2 juin 2015 - 888 mots

Placée sous le commissariat d’Okwui Enwezor, l’Exposition internationale d’art de Venise ne voit pas l’avenir sous un ciel radieux, et réaffirme les liens des artistes « aux événements qui agitent le monde ».

«Tous les futurs du monde. » Le titre choisi par Okwui Enwezor ne manque pas d’ambition. On pourrait même croire que le commissaire de la Biennale internationale d’art de Venise fait un retour sur une de ces utopies qui ont marqué les XIXe et XXe siècles. Mais c’est ignorer ses engagements politiques, bien connus depuis sa direction artistique de la Documenta 11 en 2002 à Cassel. De fait, ses études postcoloniales ont joué un rôle important dans la légitimation de l’art africain. Ainsi, on serait tenté par un réflexe pavlovien, celui de relier son point de vue géopolitique ou sa vision négative de la société capitaliste, néolibérale, à ses origines nigérianes. C’est croire naïvement qu’il faut être de cette partie du monde – qu’on s’obstine à nommer « périphérique » – pour considérer que l’art a une fonction sociale.

Il n’en reste pas moins que la manifestation s’ouvre largement aux artistes souvent absents des événements jouissant d’une notoriété aussi importante que la Biennale. Cette tendance se confirme par les chiffres fièrement affichés par la direction : 136 artistes de 53 pays, parmi lesquels 89 font leur première apparition.

Politiques, les présentations à l’Arsenal et dans le pavillon international des Giardini ? Indiscutablement, car, selon Enwezor, elles forment : « un projet dévolu à une nouvelle évaluation de la relation de l’art et des artistes à l’état actuel des choses ». Avant de poser la question : « Comment appréhender, saisir et faire écho aux événements qui agitent le monde d’aujourd’hui ? »… Des propositions un peu vagues, « généralistes », et qui encourent le risque de partir tous azimuts.

Lecture du « Capital »
Pour éviter la confusion, les deux sections offrent un caractère différent. Au pavillon international, est réunie une sorte d’anthologie, des pièces qui font partie du « patrimoine » artistique de la modernité. Parfois dirigées à l’encontre de l’univers muséal et de ses contraintes (Marcel Broodthaers, Robert Smithson), ce sont le plus souvent des dénonciations politiques. On y retrouve les célèbres questionnaires que Hans Haacke avait soumis dans les années 1970 aux spectateurs sur des sujets clairement politiques (comme la position du gouverneur Nelson Rockefeller relativement à la guerre du Vietnam). Ailleurs, ce sont les films engagés de Chris Marker ou, beaucoup plus anciennes, les photographies de la Grande Dépression par Walker Evans (un artiste que l’on voit partout en ce moment).

Mais, avant tout, cette partie est placée sous le patronat (si l’on ose dire) de Marx. Dans un cadre théâtral un peu pompeux – construit par David Adjaye et décoré comme il se doit en rouge –, le visiteur aura droit pendant toute la durée de la Biennale à la lecture du Capital. Récité par des acteurs, accompagné par des performances, ce livre devient le manifeste emblématique du projet conçu par Enwezor.

Fallait-il vraiment cette caution ? Sa présence excessive ne projette-elle pas une ombre sur les œuvres « historiques » ? Quoi qu’il en soit, c’est plutôt à l’Arsenal que l’on trouve les pièces les plus remarquables, dont la qualité plastique ne nécessite aucun discours accompagnateur.

Nauman/Abdessemed
Dès l’entrée, un coup de poing et un coup de poignard : les mots écrits en néon par Bruce Nauman (« Death », « War ») et les Nymphéas d’Adel Abdessemed, un titre ironique donné aux épées fixées dans le sol et disposées comme des arrangements floraux. Suit une présentation dense, où les travaux évoquent un monde aux devenirs incertains : voir les dessins disloqués du Tunisien Nidhal Chamekh (De quoi rêvent les martyrs ?, 2012) et de l’Américaine Lorna Simpson, les corps emprisonnés du collectif Cooperativa Crater Invertido (Mexico) ou les installations de Barthélémy Toguo, relatives aux émigrants. Impossible également de ne pas remarquer les immenses affiches réalisées par le collectif Gulf Labor, lesquelles dénoncent les conditions de travail des ouvriers qui construisent le Guggenheim à Abou Dhabi.

Le parcours s’achève sur deux œuvres admirables. Des personnages grossièrement ébauchés, déchiquetés, des lambeaux de chair sur fond noir. Peints par Georg Baselitz comme toujours tête en bas, ils illustrent le rapport difficile de cet artiste allemand avec la mémoire de l’histoire de son pays. Dans sa présentation de la Biennale, Enwezor cite le fameux passage de Walter Benjamin, qui traite de la petite toile de Klee, intitulée Angelus Novus (1). Le philosophe allemand y voit « l’ange de l’Histoire » et il écrit : « Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. » Avec Enwezor, les futurs sont aussi plombés par le présent.
Sauf exception. Les photographies du groupe Invisible Borders, avec The Trans African Project, projet lancé en 2009 par l’artiste nigérian Emeka Okereke, s’inscrivent dans le présent. Parcourant le continent africain, les artistes cherchent à la fois à créer un lien entre les différentes nations qui en font partie et à en modifier l’image stéréotypée. En d’autres termes, à donner un espoir.

Note

(1) in Thèses sur le concept d’histoire, 1940, éd. Gallimard.

ALL THE WORLD’S FUTURES

Commissaire artistique : Okwui Enwezor
Nombre d’artistes : 136

ALL THE WORLD’S FUTURES, 56e exposition INTERNATIONALE D’ART DE VENISE

Jusqu’au 22 novembre, Giardini et Arsenale, Venise, www.labiennale.org, tlj sauf lundi 10h-18h, jusqu’à 20h à l’Arsenal le vendredi et samedi jusqu’au 26 septembre. Catalogues, éd. Marsilio Editori, Venise, 396 p., 18 € ; 600 p., 99 €.

Légende Photo :
Les œuvres d'Adel Abdessemed, Nymphéas, 2015, et de Bruce Nauman, Human nature / Life death / Knows Doesn’t Know, 1983, présentées à l'exposition internationale de la Biennale de Venise 2015. © Photo : Alessandra Chemollo/la Biennale di Venezia

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°437 du 5 juin 2015, avec le titre suivant : Le XXIe siècle sera politique ou ne sera pas

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