Mercredi 13 novembre 2019

Musée

Le nouveau visage du selfie

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 1 octobre 2018 - 551 mots

Photographie  - Si l’autoportrait – pictural ou photographique – est un genre ancien, le selfie se donne tout au contraire pour l’acmé de la contemporanéité : apparu en même temps que la fonction miroir des smartphones, il est sans doute le phénomène le plus emblématique du Web 2.

0, ce « Web des personnes » succédant, avec l’avènement des réseaux sociaux, à un « Web de documents ». Scruté, commenté, officialisé – le mot « selfie » fait son entrée dans le Petit Robert en 2015 –, l’« ego-portrait » traverse tout le champ social. Il se pratique chez les people comme chez le quidam, et le monde de l’art s’en est saisi : le compte Instagram de Cindy Sherman en est très logiquement truffé, la Galerie Saatchi lui a consacré l’an dernier l’exposition « From Selfie to Self-Expression », et Richard Prince en a fait un objet de scandale en vendant à prix d’or ses « new portraits », simples captures d’écran de selfies sur Instagram, recadrées et agrandies. De même que les Grecs désapprouvaient l’amour de Narcisse pour son reflet, le selfie agace et dérange. Même Kim Kardashian, dont la notoriété doit beaucoup au genre, disait récemment vouloir arrêter, pour « vivre un peu plus en temps réel ». L’autoportrait en ligne passe pour une simple expression narcissique, une quête un peu vaine de likes et de commentaires, le signe d’une aliénation à l’injonction contemporaine de visibilité. Pour Marion Zilio, le selfie est pourtant l’indice d’une possible reconfiguration du rapport à soi et au monde. Dans Faceworld, publié au printemps aux PUF, la théoricienne, critique d’art et commissaire d’expositions, replace le genre dans une histoire du visage, dont elle souligne qu’il est une invention récente. Ce support de l’identité, explique-t-elle, ne l’est devenu que par un ensemble d’appareils techniques – le miroir d’abord, et surtout la photographie. En atteste l’étymologie même du mot visage : de vis, signifiant « faculté de voir », il est, rappelle Marion Zilio, « la partie extérieure que l’on donne à voir, dont on construit l’aspect ». Or, si le portrait photographique classe, catégorise, hiérarchise les individus (à des fins d’identification policière notamment) et produit, en réaction, chez certains artistes, un processus d’abstraction des visages, qu’en est-il du selfie ? Que dit-il de l’identité à l’ère des réseaux ?Pour l’auteur de Faceworld, l’autoportrait numérique a ceci de particulier qu’il se diffuse, se partage, est tributaire de l’intensité des liens qu’il noue, et se trouve pris dans une matrice algorithmique classant chaque contenu en fonction de sa « pertinence » pour tel ou tel utilisateur. Le Quantified Self Portrait de l’artiste Michael Mandiberg en est un exemple : cette performance, étalée sur un an, place une longue succession d’autoportraits photographiques dans une économie plus large, faite de recherches en ligne, d’échanges d’emails et de notes introspectives. L’identité de l’artiste y est fondue dans un flux, elle devient un ensemble de données qu’il sera loisible pour les GAFA d’exploiter, de quantifier. En somme, elle est identification à un milieu médiatique. En cela, la pratique banale et quotidienne du selfie, tout comme les stratégies de camouflage de certains militants et artistes (Liu Bolin notamment), ouvrent selon Marion Zilio vers une écologie du visage : en révélant les appareillages dont ce dernier est aujourd’hui tributaire, en dévoilant que le « sujet-visage » est aussi un « objet-visage », l’ego-portrait offre « une chance de nous réconcilier avec ce qui, en nous, tient du non-humain ».

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°716 du 1 octobre 2018, avec le titre suivant : Le nouveau visage du selfie

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