Mardi 11 décembre 2018

Le Luxembourg, terre d’art contemporain

Par Anne-Cécile Sanchez · L'ŒIL

Le 19 octobre 2016 - 2242 mots

L’histoire de l’art contemporain est récente au Luxembourg. Mais la vitalité de sa scène témoigne d’un élan partagé par les artistes, les institutions et les galeries. La deuxième édition, très attendue, de la Luxembourg Art Week, du 9 au 13 novembre, en est la preuve.

On se déplace à pied dans le cœur piétonnier de Luxembourg, dont le tour complet s’effectue en moins d’une heure. Cette capitale aux allures de ville de province compte environ 120 000 habitants, une population qui quadruple presque dans la journée sous l’effet des dizaines de milliers de frontaliers venus y travailler. Ces derniers gagnent majoritairement les buildings de verre et d’acier du Kirchberg, quartier où sont regroupés les sièges d’entreprises et de plusieurs grands cabinets d’avocats. C’est là, il y a dix ans, que s’est construit le Mudam, dont l’imposante bâtisse blanche est signée de l’architecte star Ieoh Ming Pei. Si son appellation le désigne comme « un musée d’art moderne », le lieu est dévolu depuis son ouverture à l’art contemporain. Au centre-ville, le Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain vient tout juste, lui, de fêter ses 20 ans. Les deux institutions ont très largement contribué à mettre sur la carte de l’art une place plus connue pour ses activités financières, et qui a entrepris, depuis la levée du secret bancaire, de se redéfinir, dans une vaste opération de « nation branding ».

Inauguré en septembre 2014, le port franc du Luxembourg veut justement éviter de passer pour un coffre-fort opaque. Au point de s’être baptisé « freeport », comme une preuve de sa bonne volonté. Le lieu, dont 13 000 m2 sont spécifiquement aménagés pour le stockage d’œuvres d’art, participe ainsi pour la deuxième fois consécutive à l’événement Private Art Kirchberg, pendant lequel une douzaine d’entreprises et d’institutions convient le public à découvrir leur architecture, leur collection ou leur jardin. Cette volonté d’ouverture peut paraître paradoxale de la part d’un établissement qui fonde sa réputation sur sa discrétion et des normes de sécurité drastiques. « Les portes sont commandées par une reconnaissance d’empreinte biométrique détectant la pression sanguine : c’est pour éviter qu’on nous coupe le doigt », précise l’agent de sûreté qui guide le visiteur badgé dans les méandres climatisés et vidéosurveillés de ce bunker ultramoderne. Annoncé comme un levier puissant pour le marché local de l’art contemporain, le freeport, stratégiquement placé entre aéroport et autoroute, n’est pour l’heure rempli qu’à 60 % à peine. Quant aux synergies annoncées avec le Mudam, susceptible d’exposer des chefs-d’œuvre stockés là en attente par de grands collectionneurs, à ce jour, elles ne se sont pas concrétisées…

À Belval, recréer un lien par l’art ?

C’est dans un décor tout aussi spectaculaire, à vingt-cinq minutes en voiture du centre, que se donne à voir une manifestation radicalement différente du renouveau culturel en cours. Dans l’ancienne friche métallurgique de Belval, les silhouettes de deux hauts-fourneaux dominent toujours les cent vingt hectares de terrain où a été entrepris un vaste projet de reconversion urbaine, à la suite de la crise sidérurgique des années 1970. Dans cet ancien bassin minier, l’État a choisi d’implanter la Cité des sciences de la recherche et de l’innovation. Bureaux, commerces, logements, infrastructures sportives, viennent compléter un programme immobilier planifié en plusieurs phases. L’art ? Sa présence est imposée sur les lieux par la loi du 1 % artistique. Avec un budget global qui avoisine le milliard, ce mince pourcentage représente tout de même une enveloppe de huit millions d’euros allouée à la création, dont la gestion revient au fonds Belval, nommé par le Grand-Duché maître d’ouvrage des constructions publiques.

Que faire de cette manne ? Plutôt que d’acheter des œuvres, le fonds s’est prononcé, après mûre réflexion, pour un projet en prise avec la société. Une Public Art Experience. En décembre 2014, il lance un appel à candidatures afin de pourvoir une dizaine de résidences in situ. Sur plus de cinq cents dossiers, dix artistes de tous horizons ont été sélectionnés : Shimon Attie (États-Unis), Darya von Berner (Espagne), Alessandro De Francesco (Belgique), William Engelen (Allemagne), Martine Feipel & Jean Bechameil (Luxembourg), Neville Gabie (Royaume-Uni), Jan Kopp (France), Giuseppe Licari (Pays-Bas), David Rickard (Royaume-Uni). Le casting international s’affaire pendant plusieurs mois ; Jan Kopp prend des cours d’acrobatie pour peindre depuis une nacelle, Neville Gabie décide d’aller filmer en Chine, David Rickard collecte les canettes de soda en aluminium pour sa sculpture géante… Le jour de l’inauguration, deux performances accueillent le public : Darya von Berner mélange théâtre, danse et opéra ; William Engelen orchestre une partition sonore interprétée par un quatuor à cordes, huit percussionnistes et quatre guitaristes électroniques.

Les œuvres, elles, sont exposées jusqu’à fin septembre sur fond de vestiges industriels figés. La dramaturgie du site, l’ambition du programme, font penser à des expériences culturelles telles que celles menées au Japon sur les îles de Naoshima, Teshima et Inujima. Ici aussi il est question de faire revivre des territoires désaffectés, de recréer du lien social grâce à l’art. Avec quelques pièces phares (Ballet of Destruction de Feipel & Bechameil ; L’Acier de Damas de Shimon Attie…), cette première résidence constitue une réussite. Au moment d’en tirer le bilan, pourtant, les responsables du fonds Belval tempèrent ce succès : pour les résidences à venir – un dixième seulement du budget de départ ayant été dépensé –, il s’agit selon eux de « renforcer l’élément luxembourgeois », afin que le projet soit « davantage accepté localement ».

L’art contemporain marqué du sceau de la polémique

Il faut dire que l’histoire de l’art contemporain est récente au Luxembourg, demeuré en marge des grands courants novateurs qui jalonnent le XXe siècle. Incarnée par les centres d’art de Dudelange, le Casino, le Mudam, cette histoire remonte, de fait, à une petite vingtaine d’années à peine. Deux décennies balisées par quelques dates clefs – en 1995, Luxembourg est capitale européenne de la culture ; en 1998, le Casino crée l’événement en accueillant la deuxième édition de Manifesta, biennale européenne d’art contemporain – et quelques tensions : tout le monde se souvient encore, ici, du scandale retentissant déclenché par Lady Rosa of Luxembourg, intervention dans l’espace public de l’artiste Sanja Ivekovic. L’affaire remonte à 2001 : invitée par le Casino, dans le cadre de l’exposition « Luxembourg, les Luxembourgeois, Consensus et passions bridées », organisée par le Musée d’histoire de la ville, Sanja Ivekovic s’était inspirée du Monument du souvenir dédié aux victimes des deux guerres mondiales et de la guerre de Corée, au sommet duquel est érigée la figure allégorique de la Gëlle Fra. Entendant souligner le peu de place fait aux femmes par l’histoire officielle, l’artiste croate avait représenté une Gëlle Fra enceinte, et remplacé les inscriptions commémoratives par des insultes stéréotypées en anglais, allemand et français. Perçue comme une offense à la dignité nationale, l’œuvre avait suscité des centaines d’articles et de courriers. La polémique, en agissant comme un catalyseur des tensions entre parti conservateur et progressiste, interrogeait également les enjeux liés à l’art contemporain ; elle a profondément marqué le paysage culturel luxembourgeois.

Concilier le local et l’international, une équation difficile
L’identité de ce petit pays est-elle si fragile ? C’est le complexe que semble à sa façon illustrer le prix Steichen. Créée en 2004, décernée tous les deux ans à un artiste de la Grande Région, cette distinction est complétée depuis 2011 par un second prix, le Edward Steichen Luxembourg Resident in New York, attribué exclusivement à un jeune artiste luxembourgeois. Être un peu à l’écart n’empêche pas de faire preuve d’ambition, et d’originalité. Pour célébrer les dix ans du Mudam, Enrico Lunghi, son directeur, a choisi de consacrer deux étages à une rétrospective de l’œuvre de Wim Delvoye ; la première, à ce jour. L’artiste belge entretient une relation privilégiée avec la ville ; associé à l’inauguration du musée avec la création de sa Chapelle, monumentale sculpture gothique alliant vitraux et acier découpé au laser, Wim Delvoye a vu plusieurs de ses œuvres entrer dans des collections publiques et privées, du Musée national d’histoire et d’art (MNHA) à celle de la Cour grand-ducale. En 2007, les machines digestives de son projet Cloaca avaient été présentées par le Casino, en collaboration avec le Mudam.

En lui offrant ce panorama, le musée se distingue et semble avoir résolu une nouvelle fois l’équation difficile qui est la sienne : être présent sur la scène internationale avec un budget de fonctionnement contraint – 8 millions d’euros dont 6,7 millions alloués par le ministère de la Culture –, tout en contentant les attentes du public, essentiellement local. « Cela tient du grand écart », résume Enrico Lunghi qui se félicite cependant des bons chiffres de fréquentation, en augmentation constante ces dernières années. Et se réjouit de constater que la scène de l’art contemporain luxembourgeoise ne s’est jamais aussi bien portée. « Nous vivons un moment intéressant », affirme-t-il, évoquant parmi ses projets l’exposition à venir de Su-Mei Tse en octobre 2017 – l’artiste, choisie pour représenter le Grand-Duché à la Biennale de Venise en 2003, lui valut le Lion d’or de la meilleure participation nationale.

De la place pour les collectionneurs
C’est pour rendre compte de cette vitalité que le directeur du Casino, Kevin Muhlen, a voulu inaugurer la programmation de la Blackbox, nouvel espace consacré aux films et vidéos d’art, avec, les six premiers mois, une sélection d’œuvres d’artistes issus de la scène régionale : David Brognon & Stéphanie Rollin ; Karolina Markiewicz & Pascal Piron ; Marco Godinho ; Filip Markiewicz ; Sophie Jung. Bref, des noms qui comptent.

La deuxième édition de la Luxembourg Art Week, une initiative de la galerie Nosbaum Reding soutenue par le ministère de la Culture (du 9 au 13 novembre prochain), est un autre indice de la dynamique locale. Adossée au CAL – le salon du Cercle artistique de Luxembourg, une véritable institution –, la foire a bien pris avec quelque 8 000 visiteurs pour son édition inaugurale. Cette année, elle se dédouble pour accueillir Take Off, « une plateforme de l’émergence où l’on trouvera des œuvres n’excédant pas 3 000 euros », précise Alex Reding. « Au-delà du public luxembourgeois, nous espérons toucher des collectionneurs en provenance de Metz, Nancy, Sarrebruck. » Et prouver qu’à côté de Bruxelles, Bâle, Francfort et Paris, il y a de la place pour Luxembourg.

Luxembourg pratique

Dormir
Hôtel Simoncini : 6, rue Notre-Dame, 22 40 Luxembourg. Idéalement situé, cet hôtel très confortable fait une belle place à l’art. www.hotelsimoncini.lu

Déjeuner au musée
Le Mudam Café : Produits frais et espace designé par les Bouroullec, parfait pour une pause. Mudam Luxembourg 3, Park Dräi Eechelen Tel : 352 45 37 85-970

Dîner en ville
Option carpaccio ou homard à la Brasserie Guillaume, 12-14, place Guillaume II, Tel : 352 26 20 20 20
Carte végétarienne chez Beet, 32, place Guillaume II, Tel 352 26 20 13 75

Kevin Muhlen Les artistes luxembourgeois sont plus ambitieux

Kevin Muhlen est directeur du Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain, qui a rouvert ses portes en 2016, année de ses vingt ans.

Le Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain vient de fêter ses 20 ans. Vous en êtes à présent directeur. Quel bilan tirez-vous de ces deux décennies ?
À ses débuts en 1996, le Casino était la seule institution à présenter exclusivement de l’art contemporain au Luxembourg. Il a joué un rôle précurseur et fondateur, avec l’ambition de se positionner à l’international. En vingt ans, la scène artistique luxembourgeoise a beaucoup évolué ; aujourd’hui, elle a bien grandi, elle est intéressante. Les artistes sont plus ambitieux, ils osent aller se mesurer à l’étranger. Il reste à faire une éducation du public, à éveiller sa curiosité et à lui expliquer que l’art contemporain n’est pas réservé à une élite, que ce n’est pas nécessaire d’avoir toutes les clefs.

Vous avez souhaité faire des réaménagements à l’occasion de cet anniversaire…
Depuis notre réouverture en mars dernier après travaux, le rez-de-chaussée est en libre accès. Il accueille désormais un café-restaurant et la Blackbox, dédiée à une programmation d’art vidéo qui change tous les deux mois. Je voulais que le Casino soit perçu comme un lieu de vie où l’on ne se contente pas de venir voir des expositions. Celles-ci se tiennent désormais uniquement à l’étage, qui a été entièrement redéfini. J’ai eu envie de décloisonner nos espaces très « white cubes ». Mais je souhaitais que cela devienne un geste artistique. C’est pourquoi j’ai confié l’exposition inaugurale à Lara Almarcegui, parce que la démolition, la transition sont au centre de son propos. Elle a tout démoli d’un coup pour faire un énorme tas de plâtre. Son exposition est partie de là. Ces murs qui avaient porté toutes ces œuvres pendant vingt ans ont été pulvérisés, broyés, pour faire œuvre à leur tour.

Le Casino a donc changé ?  
Oui, et il sera sans aucun doute appelé à changer encore. Cela m’aura pris quelques années pour prendre possession du lieu et m’émanciper d’Enrico Lunghi [ancien directeur du Casino et actuel directeur du Mudam, ndlr].

Justement, comment votre programmation s’articule-t-elle avec celle du Mudam ?
Le Casino et le Mudam se sont toujours soutenus. Mais il est vrai qu’entre ces deux entités il existe une forme de rivalité amicale puisque nous partageons un public. Nous essayons donc d’être complémentaires. Le Mudam présente des artistes plus établis, là où le Casino essaie d’être près des jeunes générations pour leur donner les moyens de construire une carrière, tout en leur offrant un lieu d’exposition où ils peuvent se défouler.

A voir

« La nuit politique », jusqu’au 8 janvier 2017. Casino Luxembourg, 41, rue Notre-Dame, L-2240, Luxembourg. Ouvert tous les jours sauf mardi de 11h à 19h, nocturne le jeudi jusqu’à 23h. Tarif : 3 et 5 €.
Commissaire : Louise Déry. www.casino-luxembourg.lu

« Peter Zimmermann », du 17 novembre au 7 janvier. Galerie Nosbaum Reding, 4, rue Wiltheim, L-2733, Luxembourg. Ouvert du mardi au samedi de 11h à 18h. www.nosbaumreding.lu

« Wim Delvoye »,jusqu’au 8 janvier 2017. Musée d’art moderne Grand-Duc Jean, 3, Park Dräi Eechelen, L-1499, Luxembourg. Ouvert tous les jours sauf mardi de 10h à 18h, nocturne le mercredi jusqu’à 23h. Tarif : 5 et 7 €. Commissaire : Enrico Lunghi. www.mudam.lu/fr

Lux Art Week « Solo show : Adrien Vescovi », du 9 au 13 novembre 2016. Galerie Bernard Ceysson, 13-15, rue d’Arlon, L-8399 Windhof, Luxembourg. Ouvert du mercredi au samedi de 12h à 18h. www.bernardceysson.com 

Musée national d’histoire et d’art – Luxembourg », Marché-aux-Poissons, Luxembourg. Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturne gratuit le jeudi de 17h à 20h. Tarif : 7 €. www.mnha.lu 

Luxembourg Art Week, du 9 au 13 novembre 2016. Halle Victor Hugo, 60, avenue Victor Hugo, Luxembourg. De 12h à 20h en semaine et de 11h à 18h le weekend. Entrée gratuite. luxembourgartweek.lu

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°695 du 1 novembre 2016, avec le titre suivant : Le Luxembourg, terre d’art contemporain

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