Figuration narrative

Le Erró des temps modernes

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 28 octobre 2014 - 814 mots

La gigantesque rétrospective du peintre franco-islandais en ce moment au MAC de Lyon invite à une plongée dans une œuvre saturée d’images. L’occasion aussi de découvrir Erró avant Erró.

LYON - Si d’importantes expositions  ont été consacrées à Guðmundur Guðmundsson, dit Erró (né en 1932 en Islande), – au Jeu de paume en 1999 ou à la galerie d’art graphique du Centre Pompidou en 2010 – jamais encore, il n’avait fait l’objet de rétrospective aussi magistrale. Son ampleur se mesure en chiffres : 550 œuvres, datées de 1955 à 2014 (soit presque soixante ans de travail !), présentées sur les trois niveaux du Musée d’art contemporain de Lyon, donc sur 3 000 m2. Elle présente quelques morceaux de bravoure comme cet immense tableau de 13,20 mètres de long sur 2,86 mètres de haut, sur le thème de la science-fiction, le plus grand « Scape » d’Erró – ainsi qu’il a lui même défini ces « tableaux fondamentaux » – chacun avec un sujet précis développé en un grand panoramique. Pas moins de dix « Scape » de 3 x 2 mètres (leur taille habituelle) sont en outre ici réunis, dont le fameux Foodscape, le premier du genre centré sur la nourriture. Plus loin, un mur entier est consacré à dix-huit « Femmes fatales », dont la somme donne un tableau de 17,5 m sur 1,95 m. Sur le panneau d’à côté ce ne sont pas moins de 55 petits collages qui sont accrochés côte à côte, constituant ainsi un impressionnant ensemble.

Cette tendance babylonienne est d’ailleurs annoncée dès la première salle où sont accrochées à touche-touche, et même superposées les unes sur les autres, une quarantaine d’œuvres, toutes époques confondues. Un ton sur ton avec toiles en relief, comme si d’un seul coup Claude Rutault s’étais mis à la figuration. Une salle saturée, sorte de collage all over, ce qui s’applique parfaitement à un Erró qui a justement fait du collage et du télescopage d’images le maître mot, la ligne claire, la figure majeure de toute sa démarche.

Une quête d’expérimentations
L’accrochage chronologique, à l’exception de quelques bulles thématiques (dont une érotique), nous rappelle d’ailleurs dès la salle suivante, qu’en 1955 Erró n’a pas encore trouvé son écriture. Il s’agit d’Erró avant Erró, un Erró qui peint et plutôt très bien. Dès ce premier niveau, le parcours réserve de bonnes surprises, à l’exemple de quelques « Carcasses » (1955) ou de tableaux qui ne sont pas sans faire penser à l’univers de Matta ; et pour cause, puisqu’à l’époque les deux artistes se voyaient le vendredi soir pour travailler ensemble. Cela crée des liens. Erró en établira aussi avec Jean-Jacques Lebel, (on les voit dans un film réalisé lors d’une performance) rencontré dès le début des années 1950, mais aussi avec Jean Tinguely, Philippe Hiquily ou César qui l’accompagnent dans les décharges à la recherche de matériaux de récupération pour réaliser d’étonnants masques (la série des « Mecamasks », 1959), des sculptures assemblages et des collages en trois dimensions, les « mécacollages » « Meca-Make-Up ». Un peu plus loin on découvre Flux de la Sharpeville asexuée, restaurée et montrée ici pour la première fois depuis sa création en 1960 : la toile, en hommage aux victimes d’un massacre raciste en Afrique du Sud, avait à l’époque été censurée et retirée d’une exposition à Milan, puis séquestrée depuis par la préfecture de police italienne. En réponse Erró peindra 69 qui, en écho à son titre, met ce nombre de personnages dans la fameuse position. Également très copieux, les ­deuxième et troisième étages, exposent un Erró que l’on connaît mieux. Celui qui, à partir de son voyage à New York en 1964, met vraiment au point sa technique du collage et la systématise en récupérant des milliers et des milliers d’images (planches de bandes dessinées, publicités, cartes postales, pages de livres illustrés…), qu’il classe par thème dans des tiroirs où il va piocher en fonction de ses envies. Il réalise alors un vrai collage (couper-coller), comme un puzzle, qu’il rétro-projette et peint sur une toile. L’accrochage, qui manque parfois d’aération, montre d’ailleurs à plusieurs reprises ces deux états, ce qui permet de mieux comprendre comment il passe de l’un à l’autre et les écarts de liberté qu’il s’invente. Cette profusion d’images, ce zapping constant des unes aux autres et cette « pratique du flux et des réseaux qui anticipe la culture de l’écran et d’Internet », comme le précise le directeur du musée Thierry Raspail, révèlent que, bien au-delà d’être l’un des piliers du mouvement de la Figuration narrative, Erró est aussi un grand artiste, plein d’humour et cultivé, qui a toujours eu quelques coups d’avance sur son temps. Un véritable titan qui, assis au milieu de son exposition, chuchote : « Quand je vois tout cela, cela m’encourage pour continuer à travailler ».

Erró

Commisaires : Danielle Kvaran et Thierry Raspail
Nombre d’œuvres : 500 environ

Erró, Rétrospective

Jusqu’au 22 février 2015, Musée d’art contemporain, Cité internationale, 81 quai Charles de Gaulle, 69006 Lyon, tél.04 72 60 17 17, www.mac-lyon.com, mercredi-vendredi 11h-18h, samedi et dimanche 10h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°422 du 31 octobre 2014, avec le titre suivant : Le Erró des temps modernes

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