Mercredi 21 février 2018

Jean-François Dingjian

Le design de la mesure

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 24 septembre 2007

Il y a bientôt quarante ans, la firme nord-américaine DuPont de Nemours lançait le Corian, un matériau mi-naturel (minéraux) mi-synthétique (résine acrylique), destiné principalement aux collectivités (hôtels, hôpitaux…).

Le Corian s’utilise généralement sous forme de plaque (plan de travail, habillage de baignoire…), mais peut aussi être moulé (évier, lavabo…) ou usiné. Bref, le matériau pratique et insignifiant par excellence. À l’orée du XXIe siècle, DuPont de Nemours a voulu changer cette image peu flatteuse en conviant des designers à réfléchir à de nouveaux débouchés. Ettore Sottsass a ouvert le bal en 2000 à Chicago en dévoilant une série de meubles et de luminaires. D’autres lui ont emboîté le pas. En cinq ans, un nombre incalculable de projets plus ou moins convaincants – coupe à fruits, vase, lampe, table basse… – ont vu le jour. Mais l’accent a surtout été mis sur des « présentations-spectacles » à la gloire du Corian : un abri-cube (Michael Young, Courtrai, 2002), des installations sur la lumière (Irvine/Newson/Lovegrove, Milan, 2003), ou encore une maison mobile (Werner Aisslinger, Berlin, 2003). Le summum de ces présentations a eu lieu l’an passé à l’occasion du Salon du meuble de Milan. Ron Arad y a montré les sièges Oh Void, faits de strates multicolores. Sans l’apport financier du fameux galeriste belge Ernest Mourmans, commanditaire des pièces, ces sièges n’auraient jamais pu être réalisés. Il ne s’agit donc plus là d’un possible débouché industriel, mais d’une commande spécifique dont le résultat flirte davantage avec l’art qu’avec l’industrie. On l’aura compris, DuPont de Nemours semble, pour l’heure, privilégier le spectaculaire.

Comme d’un seul tenant
Certains designers, pourtant, n’ont pas écarté l’idée d’une production de masse. C’est le cas du Français Jean-François Dingjian qui, en janvier, à la galerie Reckermann, à Cologne, a pour la première fois exposé trois objets certes moins démonstratifs que les précités mais tout aussi intéressants : une lampe-multiprises, une horloge et une radio. « Le Corian est un matériau ambigu et magique à la fois, constate Jean-François Dingjian. Même si un objet est fabriqué avec plusieurs morceaux distincts, les joints sont invisibles et, une fois usiné, il aura l’aspect d’une pièce réalisée d’un seul tenant. » Sa lampe-multiprises en est l’illustration parfaite. La radio, elle, n’est qu’une simple façade perforée de trous minuscules derrière lesquels se cache toute la « mécanique ». L’horloge, enfin, joue avec les qualités de transparence du Corian, lequel filtre subtilement l’éclat des diodes rouges qui indiquent l’heure. Point commun entre ces trois objets : des lignes sobres qui ne sont pas sans évoquer les créations du Japonais Naoto Fukasawa. Cette absence de signes ostensibles est un peu la patte Dingjian. À bientôt 38 ans, ce designer discret, élu en 1999 Grand Prix de la création de la Ville de Paris, poursuit un travail tout en retenue. Qu’il s’agisse d’objets – études pour un bec verseur (Ricard) et un chauffe-biberon (Seb) – ou de mobilier, comme ces prototypes conçus pour une résidence d’artistes du village des Arques, dans le Lot, le trait est clair et rigoureux. Idem avec l’aménagement intérieur du restaurant Le Sélénite, à Bordeaux, ouvert en 2002. Les tables, archétypales, sont simplement rehaussées d’un aplat rouge appliqué au revers des pieds. Les meubles de service, eux, n’ont de relief que la tôle qui les constitue, pliée façon pointe de diamant. Enfin, les calques de couleur des suspensions suffisent à eux seuls à illuminer le lieu. Pas une note de trop et un ensemble qui respire avec délicatesse. Peut-être cette suavité chère au pianiste McCoy Tyner – « période John Coltrane » –, que Dingjian rêve un jour d’approcher, tant au piano – dont il est un adepte éclairé –, que devant le clavier de l’ordinateur, au moment de dessiner un projet.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°209 du 18 février 2005, avec le titre suivant : Le design de la mesure

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