Paroles d’artiste

Lara Almarcegui

« Je cherche des endroits qui existent par hasard »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 17 mars 2006

Rétive à l’idée d’objet artistique, Lara Almarcegui (née en 1972 à Saragosse), figurant parmi les trois lauréats espagnols (1) du prix Altadis, expose à la Galerie Lelong, à Paris, une sélection de travaux documentant des actions. De conception similaire, ses photographies accompagnées d’une légende explicative intriguent. Elles aiguisent notre conscience de l’environnement en jetant un autre regard sur les vides urbains, l’histoire et la composition des bâtiments, les lieux en voie de disparition...

Vous exposez une sélection de travaux allant de 1995 à 2002. Pourquoi une période aussi longue ?
J’ai pour habitude de réaliser des projets que je considère nécessaires pour chaque endroit, au moment précis où j’interviens. Par exemple, je creuse dans un terrain vague à Amsterdam ou je rénove un bâtiment promis à la démolition à San Sebastián, en Espagne. Plus tard, ces projets temporaires peuvent être relatés sous la forme de conférences, de publications ou d’une image associée à un texte.

Qu’est-ce qui préside au choix des pièces que vous présentez ?
J’ai choisi ici des projets qui m’intéressent encore beaucoup, que je souhaite pousuivre. Ainsi les actions destinées à réfléchir sur le passé, l’utilisation et le devenir des espaces urbains, comme : questionner la nécessité d’une démolition, inviter le public à regarder des terrains vagues et lui donner la possibilité de les connaître, cultiver mon jardin ouvrier, ou encore, enlever des couches de matériaux d’un édifice pour voir ce qu’il y a en dessous.

Dans vos actions, vous « prenez possession » de parcelles de l’espace public. Comment choisissez-vous les lieux dans lesquels vous intervenez ?
Je cherche toujours des espaces non définis, qui échappent à un design rationalisé. Je pense qu’il y a trop d’architecture et de design dans nos villes, je cherche donc des endroits qui ne sont pas dessinés. Ces endroits peuvent être des terrains vagues, des bâtiments en voie de démolition ou des « auto-constructions », réalisées par des citoyens sans recours à un architecte.

Votre travail est-il une tentative de lutter contre l’uniformisation urbanistique en révélant des surprises et des accidents dans la trame urbaine ?
Je ne cherche pas exactement des accidents mais plutôt des endroits qui existent « par hasard », qui ne correspondent donc pas à un dessin. Je n’aime pas trop l’idée que les architectes dessinent les habitats de tous les citoyens. Les lieux qui m’interpellent montrent qu’il y a des réalités et d’autres possibilités.

Souhaitez-vous révéler des lieux, leurs qualités, apporter une autre manière de les regarder ?
Les lieux qui m’intéressent ont souvent une réputation assez négative pour leurs voisins comme pour les autorités. Quand j’indique ces endroits comme étant des lieux intéressants où l’on peut vivre une expérience différente de la ville, je dois faire un effort pour donner un aspect positif de l’endroit. Pour améliorer la réputation des terrains vagues, il faut par exemple aborder la nature avec les valeurs écologiques, l’idée de liberté et celle du défaut de réglementation, existant dans le parc urbain ou le parc naturel.

Recherchez-vous une esthétique particulière dans vos interventions ?
Je n’ai jamais trop réfléchi à l’esthétique, surtout dans mes interventions. Mais il y a des récurrences dans plusieurs projets : l’action, initier une chose sans savoir si on va la terminer, les matériaux de construction…

Pourquoi refusez-vous l’objet artistique et l’atelier ?
Je vois une symétrie entre l’atelier, la salle d’exposition et la ville dans leur rapport aux objets. Concernant l’atelier, nous avons un système d’enseignement artistique qui dit que l’artiste a un atelier où il produit des objets. La salle d’exposition est l’étape suivante puisque les objets produits par l’atelier de l’artiste y sont exposés. Elle devient donc un conteneur d’objets artistiques. Quant à la ville, l’architecte y construit des espaces que les citoyens doivent évidemment remplir avec des objets achetés. Tout cela me dérange beaucoup. Je n’ai donc pas d’atelier ni de production pour remplir les salles d’exposition. Je tente à l’inverse de faire tout le contraire, comme réfléchir sur la salle d’exposition en tant qu’espace et ne pas la remplir. Quant à la ville, qui est le cas le plus triste, j’essaye de ne pas remplir l’espace bâti par des architectes mais de réfléchir sur ses espaces.

(1) avec Manu Muniategiandikoetxea et Elena Blasco, à côté des Français Guillaume Leblon, Laurent Grasso et Petra Mrzyk & Jean-François Moriceau.

PRIX ALTADIS ARTS PLASTIQUES 2005-06

Jusqu’au 5 avril, Galerie Lelong, 13, rue de Téhéran, 75008 Paris, tél. 01 45 63 13 19, www.galerie-lelong.com, tlj sauf dimanche et lundi 10h30-18h, samedi 14h-18h30. Catalogue, éd. Actes Sud, 64 p., 25 ill., 9 euros, ISBN 2-7427-5999-9.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°233 du 17 mars 2006, avec le titre suivant : Lara Almarcegui

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