Dimanche 21 juillet 2019

Biennale

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La Biennale hors les murs

Par Stéphane Renault · Le Journal des Arts

Le 24 mai 2017 - 1217 mots

VENISE / ITALIE

Si les pavillons nationaux dans les Giardini et l’exposition de l’Arsenale concentrent les regards, les propositions de la Biennale dans la Sérénissime sont pléthore. Tour d’horizon de ces événements collatéraux au fil des canaux.

VENISE - Outre le cœur de la Biennale, les offres en matière d’art sont nombreuses, pendant plusieurs mois, dans toute la ville. Le Journal des Arts a sélectionné le nec plus ultra des expositions dans les institutions, mais aussi en des lieux plus inattendus. Les admirateurs de Michelangelo Pistoletto, légende vivante de l’Arte povera et de l’art conceptuel, iront admirer plusieurs pièces du maestro dans la basilique San Giorgio, sur l’île du même nom, en face de la piazza San Marco. Trois grandes œuvres et une série de peintures sur miroir de Cuba. Non loin, à la Fondation Giorgio Cini, c’est un autre Italien, Alighiero Boetti, qui est à l’honneur avec de petits et grands formats, réalisés entre 1967 et 1994, dans un ensemble intitulé « Minimum/Maximum ». Un projet spécial, dont le commissariat a été confié conjointement à Hans Ulrich Obrist et Agata Boetti, fille de l’artiste, à l’initiative de la galerie Tornabuoni Art, montre son travail à partir de photocopies.

À l’abbaye San Gregorio, dans le Dorsoduro, sont exposées une quarantaine d’œuvres de Jan Fabre, réalisées en verre et os, entre 1977 et aujourd’hui. Les Gallerie dell’Accademia di Venezia rendent quant à elles hommage au peintre américain Philip Guston (1913-1980), influencé dans sa jeunesse par les maîtres de la Renaissance italienne. Il est ici plus particulièrement question de sa relation à des figures de la littérature et de la poésie, de D. H. Lawrence à W. B. Yeats en passant par Eugenio Montale ou T. S. Eliot. L’exposition retrace cinquante ans de carrière à travers une cinquantaine d’œuvres et de nombreux dessins.

Tobey, Neshat, Demand, Gordon, Hockney, Hirst…
Le Guggenheim consacre à Mark Tobey (1890-1976) la rétrospective la plus exhaustive de ces vingt dernières années, mettant en avant l’évolution de son travail et sa contribution à l’abstraction et au modernisme américain du XXe siècle. Dans un tout autre univers, la Fondation Louis Vuitton expose dans son espace vénitien l’artiste français Pierre Huyghe. L’occasion de revoir ou découvrir l’une de ses œuvres les plus encensées, A Journey That Wasn’t (2005), film qui entrelace le récit d’une expédition en Antarctique et un spectacle à Central Park, à New York, mêlant forme documentaire et science-fiction.

Au Museo Correr, l’Iranienne Shirin Neshat présente The Home of My Eyes, une tapisserie composée de 26 visages d’Azerbaïdjanais, des portraits de personnes de différentes générations, religions et cultures. Une vidéo accompagne ces images, dans laquelle l’artiste explore son identité d’étrangère dans un pays étranger, ses rêves, sa relation à la réalité et à la fiction. À la Fondation Prada, l’exposition intitulée « The Boat is Leaking. The Captain Lied » orchestre la rencontre entre le photographe Thomas Demand, l’écrivain et cinéaste Alexander Kluge et la costumière et décoratrice de théâtre Anna Viebrock. Le triumvirat occupe les espaces du palais vénitien avec films, scénographie, portes découvrant salles de cinéma vintage, vidéos, photographies, installations. L’ensemble désoriente, le propos reste relativement abscons. Reste l’expérience, le plaisir du parcours au fil des pièces, au détour d’un escalier, tantôt l’humour, tantôt la poésie. Et la grande qualité du travail de Demand, basé à Berlin, essentiellement connu pour ses photographies grand format en couleur, reconstitutions de scènes intérieures construites à l’aide de carton et papier.

L’Écossais Douglas Gordon montre dans les murs du Palazzo Ducale sa dernière installation vidéo, People from Palermo. Plus classique, on peut également y voir une exposition explorant l’influence de la peinture de Hieronymus Bosch sur les collections vénitiennes et son succès dans la Sérénissime au début des années1500. La Ca’Pesaro, Galleria Internazionale d’Arte Moderna, présente la première exposition en Italie consacrée au peintre américain William Merritt Chase (1849-1916).

À partir du 24 juin, le Britannique David Hockney, à l’honneur au Centre Pompidou (Paris) après la Tate Modern (Londres), donnera à voir un reflet de son quotidien californien à travers 82 portraits réalisés entre 2013 et 2016, des anonymes mais aussi un véritable Who’s Who « made in L.A. », de John Baldessari à Larry Gagosian. À Castello, non loin de l’Arsenale, Shezad Dawood dévoile les deux premiers épisodes sur une série de dix de son film Leviathan, dans lequel l’artiste, né à Londres en 1974, envisage les conséquences possibles dans le monde de l’absence de prise en compte des risques humanitaires et climatiques. Tandis qu’à l’oratoire San Ludovico est réactivée une performance conceptuelle du Japonais On Kawara, One Million Years.

Impossible de ne pas mentionner la double exposition marquant le grand retour de la star britannique Damien Hirst au Palazzo Grassi et à la Punta della Dogana, intitulée « Treasures from the Wreck of the Unbelievable ». Sur une idée originale – une collection immergée au fond de l’océan Indien pendant environ deux mille ans, avant que le site ne soit découvert en 2008 –, l’ensemble mêle pièces authentiques et copies contemporaines. Spectaculaire, cette super-production hollywoodienne toute de marbre et coraux suscite des avis pour le moins partagés. Une débauche de moyens kitchissime, à la hauteur de la réputation de l’ex-enfant terrible des Young British Artists.

À Murano, une secrète alchimie
Pour se remettre de ces émotions abyssales, on ne saurait trop conseiller de prendre le bateau pour l’île de Murano. Une fois passé le cimetière de San Michele où repose Stravinsky, en longeant le canal à l’arrivée sur l’île, le visiteur découvre, cachée au détour d’une petite place, une ancienne verrerie désaffectée dans laquelle l’artiste français Loris Gréaud semble vouloir nous faire pénétrer dans les feux de l’Enfer. Au plafond, une constellation de larges bulles en verre soufflé dont l’intensité de l’éclairage, commandé par un logiciel, évolue en fonction d’une boucle sonore (durée 1 h 40 min), à la manière d’un film. De la fumée sort des fours, ajoutant à l’atmosphère du lieu, plongé dans l’obscurité. À ceci prêt que tout n’est qu’effets spéciaux sophistiqués – flammes devenues artefacts, fumigènes, jusqu’aux odeurs, artificiellement reconstituées. Au fond du vaste espace, deux maîtres verriers, bien réels, s’affairent à souffler dans un moule conçu pour préserver le caractère unique de chacune, des bulles de verre,   disposées ensuite sur un rail circulaire mobile. Régulièrement, l’une d’entre elles tombe et se brise. Le verre ainsi récupéré est utilisé pour souffler la suivante, bouclant la boucle. « C’est une vanité : dans une boucle, seul le milieu existe, précise l’artiste. Lorsque j’ai vu ce lieu, la qualité de l’espace, les fantômes du passé, j’ai souhaité réactiver la verrerie, en recréant une chaîne de production non pas économique, mais poétique. Une des idées fédératrices avec Nicolas Bourriaud, commissaire de ce projet, était de créer un tableau vivant. Le regardeur décide du temps qu’il passe devant l’œuvre. L’idée de ce travail avec le verre est aussi la rencontre du monde de l’artisanat et de l’art conceptuel. Je voulais absolument récupérer du sable de sabliers ayant été utilisés, de manière à le transcender dans quelque chose d’autre. L’idée maîtresse de cet espace, en transformant ce sable en verre, est de cristalliser le temps. Durant sept mois, cette verrerie sera activée par des pulsions de vie, mais aussi animée de pulsions de mort à travers cette vanité – notre propre mort, à laquelle nous faisons face. » Loin de la fête à Venise – non loin du cimetière – un temps de méditation, une vanité contemporaine. Mieux qu’un simple crâne incrusté de diamants.

Programme des événements collatéraux

web.labiennale.org

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°480 du 26 mai 2017, avec le titre suivant : La Biennale hors les murs

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