Biennale

Giardini

De l’esthétique pavillonnaire

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 24 mai 2017 - 778 mots

VENISE / ITALIE

Il en va de la Biennale de Venise comme de n’importe quelle entreprise de construction, culturelle ou pas : le bon goût y côtoie le plus mauvais. Revue de détail de quelques pavillons nationaux.

VENISE - La dimension commerciale semblant dans certains pavillons primer sur toute autre forme de considération, la Biennale de Venise n’est pas avare de ratages parfois monumentaux. Le cas le plus flagrant en est cette année celui de Phyllida Barlow (Grande-Bretagne). Loin de « l’ambitieuse installation sculpturale » et de « l’acte politique » évoqués – probablement le sens des mots a-t-il là échappé –, sa prestation constituée de gigantesques et grandiloquentes sculptures que l’on dirait faites de bric et de broc, ressemble à un atelier d’art plastique niveau élémentaire, où aurait été utilisé tout ce que l’on avait sous la main de manière à remplir le pavillon du sol au plafond et dans chaque recoin ; ce qui a tout de même le mérite de laisser un nombre conséquent d’œuvres disponibles à la vente.

Cette année, les représentations nationales ont été marquées par un trait frappant, une tendance au remplissage et à toujours plus de productions, avec des bonheurs divers. Le remplissage, c’est bien ce qui caractérise le pavillon d’Israël, avec une proposition de Gal Weinstein, où des considérations relatives au désir de stopper le temps, tout en mêlant passé et futur, envahissent là aussi l’espace. En plus d’une sculpture géante sont présentes des œuvres au sol et des peintures au mur… avec en bonus une désagréable odeur de moisissure synthétique censée probablement évoquer l’abandon : l’expérience totale est garantie !

S’il est très produit également, le pavillon allemand pensé par Anne Imhof à l’inverse ne laisse pas de marbre. Sous un sol surélevé en verre évoluent des performeurs au teint blême, quand d’autres surgissent du plafond accrochés à des harnais de cuir, au son d’une musique obscure. On aimera ou on détestera cette esthétique glaciale et la noirceur des performances qui s’y déroulent, mais cette proposition dit beaucoup d’une vision sombre et désenchantée de l’époque, emplie de corps presque ectoplasmiques et qui semblent manipulés. Une prestation qui mérite amplement son Lion d’or de la meilleure participation nationale.

Très sombre est également le pavillon américain de Mark Bradford, qui n’a pas caché avant l’inauguration son trouble d’intervenir dans une structure officielle sous le mandat présidentiel de Donald Trump. Le plus saisissant y est la manière dont est recouverte la rotonde centrale par une peinture poisseuse et, dans une autre salle, une « peinture » faite d’agrégats qui s’écroule littéralement du plafond afin d’étouffer l’espace.

Rafraîchissante est en revanche la proposition de Geoffrey Farmer (Canada), et pas seulement parce qu’elle douche littéralement quelques visiteurs distraits. Dans un pavillon ouvert, une fontaine centrale s’anime à intervalles irréguliers avec un jet d’eau assez proche du geyser, sauf qu’il n’est pas chaud. Des rails sortent du bassin, souvenir d’une image figurant une collision ferroviaire. Là et dans d’autres sculptures, toujours hybrides et laissant l’eau intervenir, l’artiste laisse s’entremêler des récits relatifs à l’histoire du Canada et de l’Italie, avec toujours beaucoup moins de légèreté que ce qu’il paraît au premier abord.

Petits pavillons, mais grandes idées
Un autre enseignement ressort de cette Biennale. C’est finalement dans de « petites » nations – loin de toute dimension péjorative – que sont données à voir les propositions les plus originales, inspirantes, (im)pertinentes ou percutantes. Il en est ainsi du Pérou, qui déploie tout le talent du regretté Juan Javier Salazar (1955-2016). Non sans humour, les œuvres revisitent l’histoire du pays en faisant se percuter formes de la culture traditionnelle et travers sociaux et politiques plus contemporains. Une autre forme d’évocation historique et de choc des cultures est à l’œuvre au Chili, avec l’installation très iconique de Bernardo Oyarzún qui a rassemblé dans un espace plongé dans le noir un millier de masques traditionnels des indiens Mapuche, largement laissés pour compte par les autorités, tandis qu’au mur défilent des noms indigènes sur des panneaux lumineux en LED rouges.
Cevdet Erek marque aussi les esprits au pavillon de la Turquie, où l’artiste déploie une immense structure faite de gradins et rampes d’accès en bois partiellement grillagés. Le tout pourrait paraître massif, mais se fait des plus subtil lorsque l’oreille attentive du promeneur décèle des sons ténus, la répétition d’une onomatopée, qui confère soudain à l’ensemble une légèreté et une curiosité avec ce qui semble plus ou moins consciemment évoquer un intangible du quotidien.

Pour la Roumanie c’est la grande Geta Bratescu, 91 ans, qui officie avec une quasi rétrospective, où se mêlent des œuvres de toutes périodes. Sa science consommée du dessin fait merveille dans des œuvres où les deux préoccupations que sont l’espace de l’atelier et la conceptualisation d’une insondable subjectivité féminine paraissent centrales.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°480 du 26 mai 2017, avec le titre suivant : De l’esthétique pavillonnaire

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