Société

À Guantanamo, l'art des détenus ne leur appartient pas

Par Shahzad Abdul (correspondant à Washington) · lejournaldesarts.fr

Le 30 novembre 2017 - 800 mots

WASHINGTON (ETATS-UNIS) [30.11.17] - Le Pentagone a confirmé au Journal des Arts que les toiles peintes par les prisonniers de Guantanamo appartiennent au gouvernement américain. Une affaire qui fait grand bruit aux Etats-Unis.

Des eaux agitées d'un bleu qui tourne au violet se jettent sur un rivage. Là, se dresse, entouré d'un enclos, un phare menaçant dont la pointe se mélange à un ciel noir qui semble irréel. Le tableau a été peint en 2016 par le Yéménite Ghaleb Al-Bihani, au crépuscule de 15 années de détention à Guantanamo et peu avant sa libération en janvier 2017. Mais lui appartient-il ? Et par extension, si un prisonnier du tristement célèbre centre de détention militaire américain produit une oeuvre artistique, celle-ci lui appartient-elle ? Pour le Pentagone, la réponse est non.

Le ministère américain de la Défense s'est très récemment penché sur sa gestion de l'art produit dans la prison située sur l'île de Cuba. Plus précisément depuis le succès et les retombées médiatiques de l'exposition « Ode to the Sea » (Ode à la mer), qui a ouvert le mois dernier au John Jay College of Criminal Justice de New York et qui court jusqu'au 26 janvier 2018. Les spectateurs peuvent y voir 36 peintures, dessins ou sculptures réalisés par huit détenus de « Gitmo », dont quatre sont aujourd'hui libres, à l'instar de Ghaleb Al-Bihani. Cette publicité visiblement indésirable pour l'administration américaine a provoqué un très récent durcissement des règles, constaté par les avocats des détenus.

« Les responsables du département de la Défense ont institué une règle qui a effectivement mis fin au transfert d'art, produit par un prisonnier, du centre de détention», a confirmé au Journal des Arts le commandant Anne Leanos, une porte-parole du Pentagone. En d'autres termes, plus aucune peinture ne sortira de Guantanamo. La porte-parole confirme ainsi une information du New York Times, qui rapportait cette semaine une nouvelle directive du ministère : les « objets produits par les détenus de Guantanamo restent la propriété du gouvernement américain ».

« Les détenus peuvent garder une quantité limitée d'art dans leurs cellules - sur la base des conditions de sécurité », a poursuivi Anne Leanos. « Tous les objets liés au détenu, y compris l'art, est passé en revue conformément aux directives et conditions émises par le bureau du ministre de la Défense. »

Les membres d' « Art from Guantanamo Bay », organisateurs de l'exposition, ont mis en ligne une pétition sur leur site internet pour dénoncer des mesures « qui empêchent tout art de sortir de Guantanamo ». Ils fustigent en particulier la décision de « brûler ce qui reste là-bas », après qu'un détenu soit libéré, principale crainte des avocats et représentants des prisonniers. « Les détenus (...) font de l'art depuis le moment où ils sont arrivés », soulignent les organisateurs. « L'exposition donnera à voir certains de ces travaux évocateurs, réalisés par des hommes détenus sans procès, pour certains depuis près de 15 ans, qui peignent encore et encore une mer qu'ils ne peuvent pas toucher. »

A ce jour, seuls 41 hommes sont toujours détenus dans ce centre devenu synonyme à travers le monde des abus et des dérives de la « guerre contre le terrorisme » sous l'administration de George W. Bush. Seuls dix d'entre eux ont été inculpés.

Tous ou presque ont fréquenté les cours d'art, disponibles depuis près d'une décennie à Guantanamo, bouffée d'oxygène pour nombre de détenus. Les perspectives, en la matière, pourraient toutefois radicalement changer. Car s'ils peuvent continuer à en produire, le fait de ne plus pouvoir faire sortir ces oeuvres de la prison, par le biais des avocats, ou la perspective envolée de sortir un jour de la prison leurs réalisations sous le bras peut s'avérer traumatisant pour beaucoup.

Est-ce là l'effet recherché de la part de l'administration pénitentiaire ? C'est ce que pense Erin Thompson, une commissaire de l'exposition: « L'idée d'essayer de décourager quelqu'un en détruisant ce qu'il a réalisé, même si le sujet est, en surface, inoffensif, est très commun dans le cadre d'une guerre », explique cette professeure d'art au John Jay College.

Parmi les oeuvres exposées dans « Ode to the Sea », pour certaines frappées des mots « approuvé par les forces armées américaines », la mer est un incontestable fil conducteur. Elle est présente par exemple sur la Statue de la Liberté peinte en 2016 par Muhammad Ansi - un autre Yéménite lui aussi sorti en janvier - au milieu d'un océan bleu électrique.

« Peindre me fait me sentir comme si j'étreignais l'univers », explique sur le site de l'exposition son compatriote Ghaleb Al-Bihani, qui a peint un phare angoissant. « Je vois aussi les choses autour de moi comme si elles étaient des peintures, ce qui me donne l'impression d'une vie sublime. »

Légende photo

Muhammad Ansi, Statue of Liberty, 2016.
Ghaleb Al-Bihani, Lighthouse, 2016.
© Courtesy of Art From Guantanamo Bay.

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