Mardi 11 décembre 2018

Portrait

François Curiel - Président de Christie’s Asie et directeur international du département joaillerie

À la tête de Christie’s Asie depuis 2010, François Curiel a accompagné pendant quarante ans les mutations de la maison de ventes

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 12 décembre 2012 - 1779 mots

À 64 ans, François Curiel a accompagné pendant plus de quarante ans les mutations de Christie’s. Ayant fait le tour du monde, ce fils de joaillier du quartier Drouot est aujourd’hui reparti à la conquête de l’Asie.

François Curiel, un survivant ? Rarement, un haut responsable aura aussi étroitement lié son nom à un géant du marché de l’art. « Il est la quintessence de Christie’s », résume Patricia Barbizet, qui en préside le conseil de surveillance. Désormais basé à Hongkong, l’homme a fait le tour de la planète, ayant vécu les hauts et les bas du marché et de sa compagnie, la valse des dirigeants, le scandale des ententes illicites avec Sotheby’s, la transformation de la firme par François Pinault, les inévitables intrigues. Quand on lui rappelle les cahots de cet itinéraire, il fait la moue, derrière les fines lunettes le regard bleu clair se concentre un peu, il demande ingénument : « Tout cela, c’est de l’histoire ancienne, qui cela peut-il intéresser ? » Enfin, ingénument, c’est manière de dire.

Le « verbatim » clair
Pour des journalistes, Curiel, c’est pain bénit. Disponible, rapide. Le verbatim clair, les chiffres alignés, la synthèse en tête. Quand il cite des patronymes, il prend la peine de les épeler. Quand on lui demande si deux ou trois proches peuvent donner un avis sur sa personnalité, il sort une centaine de noms, d’Alain Delon à la princesse Aga Khan en passant par Philippine de Rothschild, qui l’apprécient pour son efficacité et sa discrétion. Avouant son admiration pour un « homme merveilleux » qu’elle connaît depuis trente-cinq ans, Lily Safra se souvient des « samedis passés à New York avec ses enfants et des longs échanges sur l’art » que son époux Edmond « aimait tant entretenir avec lui ». « La relation de confiance était telle qu’il nous est arrivé de lui demander conseil pour l’achat d’un superbe rubis mis en vente… chez Sotheby’s. » Un des plus grands marchands d’art de la ville a gardé « un lien fidèle » depuis la même période : « Nous avons des partis opposés ; pourtant, s’il nous arrive de parler d’ami à ami, cela reste entre nous, jamais lui ou moi n’avons utilisé ce genre de confidence à des fins professionnelles. »

Le cercle de l’amitié, dans cette longue liste, il faut le lire en grisé. Tout comme sa vie personnelle. Mériter l’admiration paternelle a dû avoir son prix. Mais, à l’occasion, cet homme pudique ne peut s’empêcher de rompre sa réserve pour exprimer la fierté éprouvée devant ses deux filles, et sa joie de se retrouver grand-père. Ses intimes, qui lui connaissent une vie sentimentale « séquentielle », savent aussi le point d’honneur qu’il a mis à conserver des rapports d’estime avec son ex-épouse.

Jouant cartes sur table, à un point parfois désarmant, François Curiel n’est pas homme à nier les erreurs ou les défaites de son camp, il les enrobe plutôt de circonstances atténuantes. Car il a toujours un propos à défendre, et ce propos, c’est sa société. Critique au besoin vis-à-vis des concurrents, il ne s’en prend cependant jamais aux personnes. Avec un art consommé de la rhétorique, il peut même surprendre en mettant autant de conviction pour trouver des excuses aux errances ou aux ambitions d’un rival…

Enfant d’un métier

On a pu le voir, président de Christie’s pour l’Europe, ramasser machinalement un emballage de chewing-gum sur le trottoir devant l’entrée, avenue de Matignon. Il doit scruter le grain de poussière sur son bureau le matin et vérifier si les adresses sur le courrier sont correctement manuscrites le soir. À la maison, cela doit être l’enfer, mais a-t-il une maison ?

Disponible jour et nuit, bourreau de travail, il est exigeant, et même dur. Les couloirs ont parfois résonné des sanglots de collaborateurs. « Cela, c’est ce que tout le monde peut dire, tempère Natacha Vassiltchikov, son assistante depuis vingt ans à Genève. Mais, ce qui se sait moins, c’est qu’en cas de grosse erreur, c’est lui qui assume, et il cherche alors les moyens de rassurer son équipe. Il est très loyal, dans les relations professionnelles comme personnelles. Et il est constamment à la recherche de solutions. » « Il sait aussi former des jeunes, auxquels il laisse beaucoup d’espace », témoigne Patricia Barbizet. À celui qui fait figure de successeur dans la section joaillerie, Rahul Kadakia, il apprit à distinguer l’émeraude d’Inde de celle du Ceylan, avant de partager avec lui le marteau pour la collection Liz Taylor.

Il répond d’emblée aux sollicitations. S’il lui manque un chiffre, une date, il l’obtient sur le champ auprès de son entourage, qui a dû comprendre depuis longtemps que la patience n’est pas sa vertu première. Il préfère prendre les décisions vite, trop vite parfois, au risque d’erreur, et il s’y tient. Des traits de caractère qui se retrouvent chez son grand patron, et n’ont pas dû déplaire à ce dernier quand il a repris la boîte en 1998. Mais Curiel n’est pas un « Pinault boy ». Il est l’enfant d’un métier, celui des bijoux et des pierres. Son père et sa tante tenaient boutique dans le quartier de Drouot, pour lequel il a gardé une affection nostalgique, tout comme il cultive un judaïsme discret. Sa mère était issue d’une famille de magistrats d’Auvergne. Il s’est formé sur le tas. Bachelier, parti à Londres trois mois pour apprendre l’anglais, il a débarqué chez Christie’s pour un stage à l’été 1969. Il n’en est jamais sorti. Les embauches se faisaient alors sans formalités. « Ma mère n’était pas trop d’accord, elle aurait voulu me voir finir des études de droit, mon père était fier. »

« Quand il est arrivé, il n’y avait pas de vrai département bijoux, pas de « France », pas d’« Asie », même pas de « New York » », rappelle un de ses amis. La société comptait 200 employés : 198 à Londres et deux à Rome. Lorsqu’il a été chargé d’ouvrir un bureau à Madrid, la direction s’est aperçue que deux personnes seulement pouvaient parler espagnol. C’était l’époque où il fallait tout faire, se former à l’étude des diamants, gagner la confiance de la clientèle, monter les ventes, gérer les finances et le personnel. François Curiel a navigué en Europe, jusqu’à ce que la firme franchisse l’Atlantique. Le petit jeune est parti, avec cinq collaborateurs, s’installer dans un hôtel en faillite de Manhattan, le Delmonico. La première vacation, en mai 1977, a rapporté 1,8 million de dollars, il s’en souvient encore.

De New York à Genève
Il impose du rythme aux ventes, dépasse sa timidité pour roder son discours. Douze ans plus tard, le président de la compagnie, Lord Carrington, lui demande de revenir diriger l’Europe, tout en gardant la responsabilité internationale des bijoux. Il a porté ce département à une place de leader, incontestée depuis une vingtaine d’années. Dans le milieu des joailliers, qui fonctionne traditionnellement à la parole donnée, il inspire un grand respect. À New York, Andrew Cohen, autre ami de trente ans, raconte : « Quand j’avais 18 ans, mon grand-père, Billy Nelkin, qui était une légende du métier, m’a envoyé à sa rencontre : « Frenchy – il l’appelait toujours comme cela – is a genius ! » Curiel a fait entrer notre métier dans l’ère moderne, tout en gardant un visage humain aux affaires. En cas de problème, il n’est pas homme à se cacher derrière le service juridique. Il essaie de le régler dans la minute, ce qui est devenu si difficile maintenant. » Les deux hommes ont soutenu ensemble la conversion à l’international de l’Institut américain de gemmologie, au risque de mécontenter une corporation new-yorkaise qui l’aurait bien gardé sous son aile. « Il a beaucoup fait avancer la transparence, en réclamant des notices détaillées, des provenances et des études de laboratoire. En même temps, il fait tout pour préserver l’anonymat des clients. » Cette relation explique sans doute son accrochage avec Me Corinne Hershkovitch, avocate spécialisée en restitutions, qui a dû intenter une action en justice pour éclaircir l’origine de pièces d’argenterie russes. Elle attendait des preuves documentées. Il faisait mine de ne pas comprendre : il lui suffisait d’avoir la parole de son client.

Départ donc de New York pour Genève. Nouvelle étape de douze ans. En 2001, Curiel lance avec Hugues Joffre la filiale française. Il ouvre une vente le 5 décembre, tout heureux de faire référence à la première vacation « officielle » de James Christie à Londres, le 5 décembre 1766. Alors que Sotheby’s était en pole position dans cette bataille pour l’ouverture du marché français, Christie’s parvient à la doubler pour détenir la première place pendant près de dix ans.

De Paris à Hongkong
En 2009, la société est à son sommet. Au Grand Palais, elle orchestre un show à l’américaine autour de la collection d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé. C’est un triomphe. Néanmoins, pour les observateurs attentifs, la tension est manifeste avec François de Ricqlès, entré comme son adjoint sept ans plus tôt. Lequel sait mettre en valeur la relation personnelle cultivée avec Pierre Bergé, même si l’on se doute que les avantages financiers ont emporté la décision. En novembre, Curiel est prié de repartir, à la conquête de l’Asie. Andrew Cohen lui trouverait presque une dimension « shakespearienne », étant de ceux qui auraient vu « Frenchy » faire un formidable président à l’échelle mondiale. Mais ce choix se porte plutôt sur des entrepreneurs polyvalents, Curiel ayant conservé cette image d’expert attaché à un métier.

La plupart des journalistes parlent d’un revers personnel. Lui, bon soldat, ne veut pas l’entendre : « C’est une chance formidable, qui m’est offerte, à 61 ans, de conduire la plus forte expansion dans le monde », nous confiait-il alors. Depuis, la Chine est devenue le second acteur du marché. Avec ses failles, qu’il faut bien affronter, en redoublant les garanties demandées aux enchérisseurs ou en prenant pied avec prudence sur le continent. Personne n’a décroché les clés de la Cité interdite. Mais les sept bureaux qu’il dirige en Asie totalisent près d’un milliard de dollars en chiffre d’affaires, plus de la moitié de l’ensemble États-Unis-Europe. Comment, après quarante-deux années dans la firme, voit-il son avenir à 64 ans, lui qui avoue « manger Christie’s, dormir Christie’s, rêver Christie’s » ? Il lève les sourcils au ciel. Ingénu, on vous dit.

François Curiel en dates

1948 Naissance à Neuilly-sur-Seine.

1969 Entrée à Christie’s Londres comme stagiaire.

1976 Directeur du nouveau bureau de New York.

1989 Président pour l’Europe, basé à Genève puis à Paris.

1996 Vente de la collection Salima Aga Khan.

2001 Lancement de Christie’s en France.

2010 Directeur Asie, basé à Hongkong.

Retrouvez la fiche biographique complète de François Curiel.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°381 du 14 décembre 2012, avec le titre suivant : François Curiel - Président de Christie’s Asie et directeur international du département joaillerie

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