Dimanche 28 février 2021

Bande dessinée

Étienne Robial, le trait au bout des ciseaux

Par Christian Simenc · L'ŒIL

Le 26 septembre 2019 - 1937 mots

Le cofondateur du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, directeur artistique de Canal+ de 1984 à 2009 et éditeur de BD, est l’un des graphistes français les plus connus au monde. La Maison d’art Bernard Anthonioz, à Nogent-sur-Marne, lui offre une vaste exposition monographique.

Son atelier se trouve à un jet de pierre du parc Georges-Brassens, dans le calme XVe arrondissement parisien. Sur la vitrine, banale, une vignette indique On/Off Productions, le patronyme de sa société. À l’intérieur, Étienne Robial, graphiste, a aménagé deux pièces : une grande, façon agence de création, avec planches à dessin, ordinateurs et étagères de classeurs ; et une petite, plus cosy, avec fauteuils club et bibliothèques truffées de livres, trésors de vies antérieures. Sur les murs sont visibles quelques traces de missions récentes (le nouveau logo des Inrockuptibles en lettres blanches sur fond orangé, ou celui de L’Équipe), ainsi qu’une ribambelle d’alphabets – il en dessine depuis un… demi-siècle ! Dans un angle, une esquisse complexe entremêle tracés savants et autres joyeusetés mathématiques. Plus loin, se déploie une affiche du Bauhaus : « Ce qui a été enseigné au Bauhaus et ce qui y a été produit m’inspirent beaucoup, note Étienne Robial. Tous voulaient la fusion entre l’Art avec un grand “A” et l’artisanat avec un petit “a”, et inventaient des formes sans savoir si elles deviendraient peintures ou objets usuels. J’apprécie surtout le travail réalisé par les Suisses Johannes Itten et Max Bill, ou par les Néerlandais du groupe De Stijl, Theo Van Doesburg et Gerrit Rietveld. » Sur sa propre table, pas d’ordinateur. Il dit ne pas savoir s’en servir : « Je ne sais même pas “enregistrer sous”, c’est dire… » A contrario, il découpe des bandes de papier avec ses ciseaux, à l’ancienne.

L’homme est en train de fignoler une pochette au format 33 tours pour une collection de doubles albums chez Universal : « Je leur ai proposé une maquette sans photographie, rien qu’avec un jeu de lettres et deux couleurs associées à une nuance de base, le gris. Avantage : l’absence de photo permet ainsi d’éviter des problèmes de définition. » Parmi ses autres travaux en cours, un projet multimédia pour le Centre Pompidou. « Pour satisfaire à l’image vidéo, j’ai dû recorriger le logotype du musée dessiné par le Suisse Jean Widmer, explique-t-il. En effet, lorsque le format à l’écran augmente, les épaisseurs de blanc et de noir font de même visuellement. Or le blanc se dilate et, à un moment donné, apparaît plus épais que le noir. Cet effet malheureux doit donc être modifié, afin que la perception finale reste identique. »

« Dix-huit jours de trou »

Étienne Robial est une vedette du graphisme hexagonal. Né le 20 novembre 1945, à Rouen, il y a suivi les cours de l’École des beaux-arts. Déjà, son mémoire de diplôme, une réflexion sur le jeu de dominos, bouscule les esprits : « J’y remettais en cause la disposition des points », s’amuse Robial. Il décroche néanmoins un 20/20 avec, à la clé, une bourse pour suivre un cursus à l’École des arts et métiers de Vevey, en Suisse, où il apprend d’abord la rigueur, puis la technique de l’aérographe et la photographie, avec un certain Jeanloup Sieff.

Pendant l’été 1968 qui suit le fameux « Mai » éponyme, Robial et sa bande décident d’aller fêter le 14 juillet au… CapFerret. À la nuit tombée, l’âme gauchisante et l’alcool aidant, les joyeux drilles se mettent en tête de découper toutes les sections blanches et bleues des drapeaux français. Au petit matin, n’y flottent plus que les… sections rouges. La bourgeoisie du Cap s’affole et alerte illico la maréchaussée. Résultat : « Dix-huit jours de trou. » Pis, lors de l’appel sous les drapeaux, la peine s’accroît : « Direction un bataillon disciplinaire à Berlin, autrement dit, seize mois sans permission. » C’est dans ces conditions toutefois que Robial amorce son activité de graphiste. « Le soir, après mes heures réglementaires, je dessinais des pochettes de disques à l’aérographe et je les envoyais à Paris, par la poste, à la compagnie de disques Barclay, raconte-t-il. Mon travail leur a plu, si bien qu’ils ont commencé à me passer commande officiellement, en particulier pour une collection baptisée “Jazz Héritage”. C’était du jazz ancien, genre Oscar Peterson ou Fletcher Henderson. Je n’aimais pas beaucoup ce type de musique, mais la firme était satisfaite de mes créations. J’ai dessiné une centaine de pochettes. »

De retour à Paris, il travaille notamment pour les ateliers de publicité des Galeries Lafayette, un temps chasse gardée des graphistes helvètes, tels Peter Knapp ou Jean Widmer. Au début des années 1970, Étienne Robial est embauché par le groupe Filipacchi, où il entame une carrière de directeur artistique. « Mon vrai métier, c’est la presse, souligne-t-il. Chez Filipacchi, je travaille sur quantité de journaux, de Mademoiselle Âge tendreà Lui en passant par Jazz Magazine. » Puis, en 1972, il œuvre au numéro zéro du Point. Viendra le tour de Télérama, puis de Libération ou du Nouvel Observateur.

L’aventure Futuropolis

 


En parallèle à ses activités pour la presse, Robial se lance, avec celle qui est alors sa femme, la dessinatrice Florence Cestac, dans une aventure ô combien passionnante : la reprise, en 1972, de la librairie Futuropolis, à Paris, spécialisée en BD. Entre leurs mains, celle-ci deviendra, en outre, une maison d’édition incontournable, creuset de nombre de dessinateurs aujourd’hui phares. « On a commencé par faire du troc de Comics avec la côte Ouest des États-Unis, se souvient le graphiste : on faisait venir des Robert Crumb ou des Steve Clay Wilson et, en échange, on leur envoyait des Druillet. Puis on les écoulait dans des pochettes plastiques. Nous avons ainsi vendu 1 000 Little Nemo de Winsor McCay ! »

À la Braderie de Lille, le duo achète des palettes entières de Pif Gadget, dans lesquels il découpe La Ballade de la mer salée, l’un des premiers fumetti signés par l’Italien Hugo Pratt, alors inconnu en France. Idem avec Le Roi des singes, une œuvre classique de l’empire du Milieu, dont ils dégotent des exemplaires au… consulat de Chine, à Paris. À partir de 1974, « on s’est mis vraiment à éditer, en choisissant nos auteurs et en assurant nous-mêmes la distribution », précise Robial. Ils signent Jacques Tardi, Enki Bilal, Martin Veyron, Gotlib ou Claire Bretécher, ainsi que des dissidents du magazine Pilote, comme Fred et Mandryka, puis Jacques de Loustal ou Jean-Claude Götting, le Belge Ever Meulen ou le Néerlandais Joost Swarte. Coût d’impression oblige, les ouvrages sont imprimés exclusivement en noir et blanc. La maison édite aussi quelques curiosités, tels des fascicules sur le peintre américain Edward Ruscha, les premiers en France, ou des « beaux livres », comme l’érotique Gwendoline de John Willie.

« Futuropolis n’était pas seulement une librairie, mais un lieu public », observe Étienne Robial. Dans l’arrière-boutique se fondent plusieurs revues consacrées à la bande dessinée, d’abord L’Écho des savanes, puis, avec la complicité du journaliste Jean-Pierre Dionnet, Métal Hurlant et (À suivre). S’y retrouvent des fans de BD évidemment, comme les journalistes Pierre Lescure ou Bruno Frappat, mais pas seulement. « Les chanteurs Dick Rivers, Christophe et Eddy Mitchell venaient y acheter à tour de bras, raconte le graphiste. Il y avait aussi beaucoup de gens d’image, comme Alain Resnais, Éric Rohmer et même… Federico Fellini ». Alors au Monde, Bruno Frappat se fend d’un article laudateur sur le livre de Jacques Tardi, La Véritable Histoire du soldat inconnu. Il s’en écoulera un millier d’exemplaires. Étienne Robial, lui, conçoit le générique du film de Chris Marker, Le fond de l’air est rouge.

 

De Canal+ au logo du PSG

En 1981, la télévision s’invite à sa planche à dessin. Pierre Lescure, alors sur Antenne 2, l’invite à réaliser le générique d’une nouvelle émission musicale, Les Enfants du rock. « On a construit ce générique à l’instar du chemin de fer d’un livre, avec, au début, une couverture, à la fin, une “Back Cover”, et au milieu des chapitres », se souvient Étienne Robial. Deux ans plus tard, à la demande du même Lescure, il plonge dans l’aventure Canal+, où il sera, vingt-cinq ans durant, directeur artistique, devenant peu ou prou, en France, le père de ce que l’on appellera trivialement « l’habillage télévisuel ». « Le concept d’“habillage télévisuel” tient, en réalité, de la métaphore, explique le graphiste. J’ai dit à Pierre Lescure : “C’est comme un costume, je te dessine trois vestes, trois pantalons, trois chemises et trois cravates, et tu joues avec en les intercalant à l’envi.” » Concrètement, Robial met en place un système graphique à entrées multiples : « À l’époque, sur les autres chaînes, les couleurs étaient arbitraires et destructrices, indique-t-il. À l’inverse, nous recherchions une forme d’élégance, d’où cette base en noir et blanc qui est devenue le faire-valoir de la chaîne, avec ce titre minimaliste. Nous avons mis en place des tracés régulateurs, des proportions, des grilles, des gabarits… et utilisé onze alphabets différents. » Résultat : pas moins de…quatre mille sept cents génériques.

En parallèle, l’homme ne chôme pas, conçoit plus de mille logos : de M6 à Taxis G7, d’Unifrance à i-Télé, du CNC à TER Aquitaine ou à celui du… PSG. Un bon logo – « On dit “logotype” et non pas “logo” ! », insiste Robial – doit, selon lui, remplir quatre fonctions : identification, information, hiérarchisation et harmonie. « Il suffit de regarder les logotypes des grandes marques : ceux qui perdurent ont très peu évolué dans le temps. Le grand drame dans les sociétés aujourd’hui est que, lorsque le DG change, pour affirmer ledit changement, on refait faire illico un nouveau logotype. Ce réflexe est monstrueux. Une marque a toujours du mal à être crédible, or, si vous changez sans cesse de logotype, c’est pire ! » Outre cette manie déplorable, c’est, de manière plus générale, l’état du graphisme hexagonal qui l’irrite : « La France est un pays graphiquement sinistré, en regard notamment de pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne ou la Suisse, observe Robial. Regardez la signalétique routière. J’ai passé des vacances à La Forêt-Fouesnant, en Bretagne. Jamais un panneau n’affichait le nom de la ville de la même manière. Une fois, il y a un accent circonflexe, l’autre fois pas, sur une troisième version le nom se retrouve sous forme d’abréviation ou avec un espacement de lettres différent… Bref, il n’y a pas de normes strictes. En France, le graphisme ne fait pas partie de nos gènes. Nous n’avons aucune culture graphique. » D’où son désir de transmettre.

Ainsi, depuis 1996, Étienne Robial enseigne à l’école Penninghen, à Paris : « Un outil comme l’ordinateur est, certes, aujourd’hui omniprésent, mais il reste toujours des choses qui ne peuvent être comprises que de visu, comme le comportement psychologique des couleurs les unes par rapport aux autres, estime-t-il. Dans l’édition, il y a des aspects tactiles qu’aucun ordinateur ne pourra jamais rendre. Les gamins doivent prendre les livres entre leurs mains pour ressentir le sens de la fibre du papier ou la granulosité. Idem avec tout ce qui touche le domaine de l’imprimerie : l’odeur de l’encre, la technique de l’offset… Je suis là pour sensibiliser, autrement dit pour générer de la sensibilité ». Dont acte.

 

1945
Naissance à Rouen
1962
Entre aux Beaux-Arts de Rouen (76)
1972
Reprend avec sa femme Florence Cestac la librairie parisienne Futuropolis, qui deviendra leur maison d’éditions
1982
Création, en collaboration avec Mathias Ledoux, de la société On/Off Productions, spécialisée dans l’habillage télévisuel
1984
Directeur artistique de Canal+
1993
Conception du nouveau studio Grand Jury RTL-Le Monde, puis habillage de la chaîne RTL 9
1996
Devient professeur d’art graphique à l’ESAG – Penninghen
2000
Exposition monographique « Étienne Robial, un regard carrément moderne » à la galerie Anatome à Paris
2019
Exposition monographique « Étienne au carré » à la Maison d’art Bernard Anthonioz à Nogent-sur-Marne (94)
« Étienne au carré »,
du 5 septembre au 15 décembre 2019. Maison d’art Bernard Anthonioz, 16, rue Charles-VII, Nogent-sur-Marne (94). Tous les jours sauf le mardi de 13h à 18 h, et à partir de midi le week-end. Entrée libre. www.fondationdesartistes.f?
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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°727 du 1 octobre 2019, avec le titre suivant : Étienne Robial, le trait au bout des ciseaux

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