Mercredi 30 septembre 2020

En toutes lettres : Jacques Villeglé

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 18 avril 2016 - 1917 mots

Figure bien vaillante
du Nouveau Réalisme, l’artiste, qui fête ses 90 ans, consacre aujourd’hui l’essentiel de son temps au dessin
et à son alphabet socio-politique, inventé à la fin des années 1960.

Il fait comme s’il ne s’y attendait pas. Et pourtant… Assis à la table d’honneur qui a été dressée pour lui, son éternel chapeau sur la tête, veste sombre, chemise, cravate et pull bleus, il les regarde s’approcher lentement portant un grand gâteau planté d’une bougie. Eux, ce sont quelques-uns des membres du personnel du Musée d’art moderne de Saint-Étienne qui profitent de l’occasion du vernissage de son exposition pour fêter les 90 ans de l’artiste. Jacques Villeglé se lève alors de sa chaise, soulève son chapeau, le pose dessus pendant qu’on place le gâteau devant lui. Les yeux brillants, il découvre qu’il est décoré d’un disque en sucre sur lequel on peut lire : « MÉMOIRES JOYEUX ANNIVERSAIRE 90 », écrit en utilisant son alphabet sociopolitique. Villeglé regarde autour de lui et comprend vite que tous attendent qu’il souffle la bougie. Des yeux, il fait le tour de l’assemblée, comme pour vérifier que tout le monde le regarde bien. Il prend son élan, se penche sur le gâteau, une main appuyée sur le dossier de la chaise et, d’un seul et unique souffle, la voilà éteinte. Villeglé récupère alors son chapeau, le brandit en l’air en forme de salut à tout un chacun, le sourire aux lèvres. À 90 ans, anniversaire célébré en famille le 27 mars dernier, Jacques Villeglé n’a rien perdu de sa bonhomie, de son énergie et de ce côté quelque peu joueur qui le caractérisent si bien.

Pour certains, une figure tutélaire du street art
Invité à l’occasion de cet anniversaire par Lóránd Hegyi, le directeur de l’institution stéphanoise, Villeglé occupe la grande salle centrale du musée. Une véritable gageure. En son milieu, il a installé une sorte de grand volume parallélépipédique dont les quatre faces vitrées sont gravées de toutes sortes d’écritures et de dessins et sur lequel il a placé une version agrandie de sa sculpture en fil de fer, datée de 1947. Sur chacun des murs de la salle, il a fait reproduire tout à la fois textes et signes abstraits d’une ampleur inédite qui la remplissent de la façon la plus heureuse et la plus fraîche.

Tout a été pensé par rapport à Guy Debord, l’un des auteurs fétiches de l’artiste. Un choix qui en dit long aussi de sa démarche, de ce qui l’a toujours fondée, de son goût pour la littérature et pour l’écriture – Villeglé a publié de nombreux ouvrages – et d’une posture distanciée qu’il a toujours soigneusement entretenue au sein du Nouveau Réalisme afin de préserver son indépendance. À 90 ans, il est l’un des derniers représentants de l’aventure dans laquelle Pierre Restany avait engagé en 1960 toute une bande d’artistes et il peut avec plaisir faire le bilan d’une vie passée sans concession à constituer une œuvre originale et prospective qui le place aux yeux de certains en figure tutélaire du street art. Mais faire le bilan n’est pas vraiment le genre de l’artiste qui est plutôt dans une permanente impatience à inventer.

Été 2015. D’une visite chez lui, à Saint-Malo, où tout a commencé quand il a ramassé sur la plage cette torsade en fer qu’il n’a pu regarder que comme une sculpture toute faite qui lui était donnée, revient en mémoire de l’avoir vu travailler à la préparation des verres gravés pour Saint-Étienne. L’artiste avait installé dans l’une des pièces de sa maison comme une table haute, rehaussée à grand renfort de bouquins glissés sous ses pieds, sur laquelle était posée une immense feuille de papier. « J’ai été obligé de la remonter pour être plus à ma main, explique-t-il. Cela est moins fatigant et je peux facilement atteindre toutes les parties du papier. »

À l’origine de l’alphabet, un graffiti
Au dessin, Jacques Villeglé consacre aujourd’hui l’essentiel de son temps. Voilà plus de douze ans qu’il a choisi de mettre un terme à celui des affiches lacérées. « C’est un travail qu’à un moment donné je ne pouvais plus faire parce que je n’avais plus la même force, ni la même énergie. Je me suis rabattu alors sur mon alphabet sociopolitique et j’en ai imaginé toutes sortes de déclinaisons. » Passé le paradoxe qui l’a conduit d’un geste radical à une pratique beaucoup plus impliquée, donc subjective – le dessin, voire la peinture de textes et d’images –, la façon dont cet alphabet est advenu dans le travail n’est finalement pas si éloignée des affiches.

« À l’origine, explique Villeglé, il y a la découverte en 1969, lors de la visite du président Nixon à Paris, d’un graffiti à son nom sur le mur d’un couloir de métro, écrit par une main anonyme. J’ai tout de suite compris que c’était pour moi. Le N était fait de trois flèches qui reprenaient à son compte le dessin de Serge Tchakhotine, auteur dans les années 1930 d’un ouvrage qui m’avait marqué dans ma jeunesse, Le Viol des foules par la propagande politique. Le I était figuré par une croix de Lorraine, le X par une croix gammée, le O par un cercle méditerranéen avec une croix celtique à l’intérieur et à nouveau trois flèches pour le N. » Ce qui l’intéressait plus que tout était la prise de conscience que « le graffiti n’égratignait pas seulement notre pudeur, nos sentiments politiques, mais aussi l’écriture elle-même, notre alphabet latin ». L’idée lui prit alors d’en imaginer un qui mixerait tous ces signes. C’était imaginer une autre forme d’art venant de la rue, à l’instar des affiches lacérées anonymes, que l’artiste reverserait à l’ordre d’une histoire de l’art contemporain.
Jacques Villeglé fait partie de ces gens qui dévorent les signes. Il n’a pas son pareil pour faire siens tous les graphes que lui offre la rue, les détourner à son usage et les réactiver dans de nouvelles aventures plastiques. Voit-il un jour sur un mur à Venise une façon de faire le X en croisant deux maillets, et hop !, il se l’approprie pour diversifier le modèle de la croix gammée utilisée jusque-là. Pour élaborer cet alphabet, Villeglé s’est appuyé sur un principe extrêmement simple. À chacune des lettres de A à Z – sauf le J… exception oblige ! –, il s’est contenté, soit d’ajouter, soit de substituer un ou plusieurs éléments graphiques qui soient proches de la structure même de la lettre transformée. Dans ce but, Villeglé n’a pas hésité à faire se télescoper les signes entre eux, mêler leurs composants, les accoupler parfois de façon improbable, voire choquer leur sens originel, non par esprit de bravade mais par pur plaisir esthétique.

« Ainsi, dit-il, j’ai remplacé le A par celui encerclé de l’anarchisme ou par l’hexagramme du judaïsme. J’ai adopté la croix et le cercle du mouvement Occident pour le D. Je me suis accaparé le signe de la livre sterling pour le L, et tout à l’avenant. » Le croissant à l’étoile de l’islam, la faucille et le marteau, les symboles féminin et masculin, le trident du dieu de la mer, la croix du christianisme, le svastika, le bâton d’Esculape… : l’artiste les a tous passés à la moulinette de son imaginaire.

Graphiquement parlant, le résultat est tout un monde de signes nouveaux qui s’offrent à voir dans une saturation formelle et un trouble visuel qui nous font prendre conscience de la surcharge informative qui caractérise notre époque. Aussi Villeglé, qui semble prendre comme un malin plaisir à combiner les fruits de ses récoltes pour mieux nous tenir à distance du contenu de ses écritures, nous place-t-il en situation de déchiffreurs et nous voilà devenus de petits Champollion, avides de découvrir le texte rédigé par l’artiste.
S’il fut un temps où Villeglé n’a cessé d’arpenter les rues de Paris et de quelques autres villes en quête de matériau, aujourd’hui il le passe surtout à sa table de travail. Difficile d’imaginer alors qu’il ne se rappelle pas toute cette trajectoire effectuée depuis le début des années 1950. Comment il s’était mis en tête de « faire quelque chose qui n’avait jamais encore été fait », réussissant à constituer avec ses affiches l’une des plus grandes fresques qui soit de l’histoire de la ville. Comment il a participé à l’aventure des Nouveaux Réalistes, quand bien même il n’a jamais caché qu’elle était surtout pour lui l’occasion de pouvoir intégrer le monde de l’art et qu’il s’est toujours gardé de trop investir dans ses relations avec Pierre Restany, parce qu’il se méfiait du gourou critique que ce dernier était. Jacques Villeglé est quelqu’un d’indépendant qui a toujours fait attention à préserver sa liberté. Quitte à le payer parfois en étant tenu à l’écart. Mais force est de constater que cette posture lui a été plutôt bénéfique : il est l’un des très rares artistes de ce mouvement à avoir bénéficié de son vivant d’une très grande exposition au 5e étage du Centre Pompidou, voilà huit ans. 

L’affiche, loin de toute subjectivité
Du pays d’Alfred Jarry et de Tristan Corbière, frère de route de Raymond Hains, Jacques Villeglé est un artiste hors norme. S’il prend volontiers en compte la formule de Baudelaire affirmant que « tout l’univers visible n’est qu’un magasin d’images et de signes auxquels l’imagination donnera une place et une valeur relative : c’est une espèce de pâture que l’imagination doit digérer et transformer… », c’est qu’il est toujours impatient d’absorber le monde et qu’il lui suffit de le contempler pour constater qu’« il y a tant à prendre ici et là », comme il dit.

Dimanche 27 mars 2016, c’est le jour de ses 90 ans. C’est aussi le jour de Pâques. Ses filles ont invité chez elles quelques-uns de ses proches à venir fêter l’artiste. Pour Villeglé, c’est un jour comme un autre. Pas de gâteau. Pas de bougie. Il reçoit les cadeaux qu’on lui fait avec plaisir mais il ne les ouvre pas, se réservant de le faire après coup. Il y a là une trentaine de personnes, connaissances et amis de longue ou de fraîche date. Villeglé va de l’un à l’autre, entreprend celui-ci sur un sujet, celui-là sur un autre, cette autre sur un troisième : sa mémoire est phénoménale et sa culture immense. Il est capable de vous tenir la jambe pendant des heures sans perdre le fil de sa pensée. Villeglé est tout sourire, sans doute ému en ce jour particulier, mais il ne le laisse pas paraître. Il a toujours dit avoir choisi l’affiche « parce qu’elle m’a permis d’adopter une attitude distanciée à l’écart de toute considération de subjectivité ou de projection mentale ». L’affiche, peut-être bien cher Villeglé, mais avec votre alphabet sociopolitique, c’est vous qui faites le choix des mots, des phrases, des textes que vous inscrivez ici et là. Vous qui imaginez les images qui les accompagnent. Subjectivité et sensibilité ne vous auraient-elles pas rattrapé finalement ? Surtout, laissez-vous entraîner, vous avez, c’est certain, plus d’un tour encore dans votre tête. Bon anniversaire, Monsieur Villeglé !

Repères

1926
Naissance à Quimper

1947-1949
École des beaux-arts de Nantes, section architecture

1949
Ach Alma Manetro, première affiche lacérée avec Raymond Hains

1954
Rencontre le lettriste François Dufrêne et Yves Klein

1960
Cosigne la déclaration constitutive du groupe des Nouveaux Réalistes

1969
Création de l’Alphabet sociopolitique en hommage à Serge Tchakhotine

1990
Participe à « High and Low: Modern Art and Popular Culture » au MoMA, New York

2008
Rétrospective au Centre Pompidou

« Jacques Villeglé. Mémoires »
Du 5 mars au 22 mai 2016. Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne, rue Fernand-Léger, Saint-Priest-en-Jarez (42). Ouvert du mercredi au lundi de 10 h à 18 h, fermé le mardi. Tarifs : 5,50 et 4,50 €. Commissaires : Martine Dancer-Mourès, Carine Roma- Clément. www.mam-st-etienne.fr

« Jacques Villeglé, Pénélope à Quimper ou Le retour d’Ulysse »
Jusqu’au 13 mai 2016. Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, 33-36, rue de Seine, Paris-6e. www.galerie-vallois.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°690 du 1 mai 2016, avec le titre suivant : En toutes lettres : Jacques Villeglé

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