Vendredi 25 septembre 2020

Portrait

Didier Fusillier - Directeur de Lille 3000, du Manège Maubeuge-Mons et de la Maison des arts et de la culture de Créteil

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 23 mai 2012 - 1625 mots

Programmateur très demandé, chantre d’une culture festive levier de développement économique et du vivre ensemble, Didier Fusillier n’aime rien tant que décloisonner et fédérer.

Est-ce bien lui le grand ordonnateur des folles nuits lilloises, des parades d’ouverture échevelées et tonitruantes de Bombaysers et d’Europe XXL ? Dans le décor design et froid du café Beaubourg où nous sommes attablés autour d’un café, Didier Fusillier, look sage, air de jeune homme de bonne famille et verbe posé, se cache sous sa casquette de directeur. C’est un autre Fusillier qui perce soudain à l’évocation des œuvres qui l’émeuvent, qui le « fracassent » selon ses propres mots. « Waouh, on est devant une œuvre religieuse », lance l’ancien enfant de chœur, sourire émerveillé et dégaine d’étudiant, en se remémorant ces déferlantes de casseroles en fer-blanc signées Subodh Gupta qu’il fit venir de Delhi en 2006 à l’occasion de Lille 3000. C’est devant God hungry, perchée sur une tribune, sous les voûtes de l’Église Sainte-Marie-Madeleine de Lille, que Martine Aubry, la maire de la ville, a présenté en février dernier Fantastic, le nouvel épisode de la saga culturelle et événementielle de Lille 3 000 dont il est l’instigateur.

Fantastic ouvrira le 6 octobre avec une parade d’ouverture emmenée par un géant ébouriffé au corps jaune citron, surmonté d’une tignasse rouge en pétard signée Nick Cave. Créatures étranges et délirantes de Théo Mercier sur la Rambla, soucoupe volante à la gare de Lille Flandres, maison « tombée du ciel » et plantée à l’envers sur l’Îlot Comtesse. En route pour une plongée de trois mois de fêtes de folies, d’immersions dans des univers parallèles poétiques et high-tech. Depuis qu’en 2004, Martine Aubry lui a confié les clés de Lille capitale européenne de la culture, l’imaginaire foisonnant et déjanté de Didier Fusillier explose. Enfin un cadre à sa mesure : 193 communes partenaires, 73 millions d’euros de budget. Enfin un projet à hauteur de ses rêves utopiques. La Grand’Place de Lille est transformée en forêt, les troncs suspendus à l’envers tendus vers le ciel, la gare de Lille est entièrement habillée de rose. Au programme : 2 500 manifestations. Le 6 décembre 2003, jour de la fête d’ouverture, 750 000 visiteurs battent le pavé lillois. La police en attendait 40 000. Le plan Orsec est déclenché, l’autoroute, le métro et les gares sont fermées. Une première dans l’histoire de la ville. « Il faut un choc, un élément déclencheur. C’est ce qu’il faut créer en ce moment : un énorme mouvement qui fait que tout bouge et s’adapte », lance Didier Fusillier en mimant de ses bras le crissement des machineries qui se mettent en branle.

Dynamiteur culturel
Né en 1959 à Valenciennes, c’est à Maubeuge, la ville de son enfance, qu’après des études de droit, de philosophie et de lettres, il entame sa carrière de trublion culturel. À vingt-sept ans, nourri du théâtre de Beckett, de l’ambiance des fêtes du Nord et des souvenirs d’un grand-père corse fredonnant des airs d’opérette, il se lance, la fleur au fusil. Il créé son premier festival, les Inattendus de juillet, à Maubeuge, véritable désert culturel, lesté d’un million de francs généreusement accordé par le ministère de la Culture. « C’étaient des années magnifiques. Il suffisait d’avoir des idées pour que l’on vous donne les moyens de les réaliser, » s’amuse Didier Fusillier, se remémorant le gamin qu’il était, « habillé comme un plouc », subjugué par la munificence de Jack Lang.
Les Inattendus de juillet ? Une tornade qui a laissé quelques souvenirs émus aux Maubeugeois, plus familiers de la kermesse de la bière et encore ébranlés par la fermeture de leurs hauts-fourneaux. En plein été, la ville est métamorphosée en station de ski. Un an plus tard, elle se transforme en port de mer. Les stars de la chanson, comme Iggy Pop, ou du théâtre, comme Bob Wilson, Matthias Langhoff ou Robert Lepage sont au rendez-vous. « C’étaient des combats de panache. Toute ma vie a été radicale comme cela, sans concession. On a construit le programme que l’on voulait et les gens ont marché. Le pire, c’est les atermoiements. Vous avez une idée, vous foncez », susurre Didier Fusillier. Provocateur et déterminé, il n’hésite pas à bousculer les habitudes pour sortir de la monotonie. À Lille, il programme des concerts de Chopin le matin à 8 h 30. Les habitants sont associés à la conception des douze Maisons Folie, véritables îlots de partage et de démocratisation culturelle au cœur des quartiers. Wazemmes aura ainsi son hammam. La Gare Saint-Sauveur, réhabilitée pour accueillir jeux, fêtes, concerts et expositions d’art contemporain, fonctionne sous forme de coopérative. La programmation est concoctée, main dans la main, par les bistrotiers, restaurateurs et autres gérants du cinéma et des lieux d’exposition réinventant ainsi une forme d’autogestion.
Sa passion ? Créer de grands événements populaires pour renouer avec ce que la fête peut avoir de viscéral et d’immémorial. Son leitmotiv ? Rassembler, fédérer des publics différents, leur offrir des occasions de se retrouver et de se mélanger. Il prône la rencontre de la culture noble et de la culture populaire, l’une nourrissant l’autre. « C’est comme cela que l’on luttera contre la xénophobie dans les villes et les petits villages. Par le choc, par la beauté », martèle-t-il.
Nommé en 1990 directeur du Manège de Maubeuge, il crée le théâtre de toutes pièces, avant de faire de cette scène nationale un centre culturel transfrontalier unique en Europe associant les villes de Mons et de Maubeuge. Même programme des deux côtés de la frontière, même billetterie, mêmes abonnements et même volonté de démocratiser la culture en misant sur des programmes de qualité. En 2015, Mons sera, à son tour, la capitale culturelle de l’Europe.
« C’est le premier à se poiler en voyant un spectacle. Il a l’art d’embarquer le public. En l’écoutant, on a envie d’aller voir la pièce », s’amuse le metteur en scène et scénographe Sylvie Perez en évoquant une mémorable présentation de saison au Manège de Maubeuge devant un public du Nord lui rappelant irrésistiblement l’univers des Deschiens. Emporté par son enthousiasme, Didier Fusillier mime, grands gestes à l’appui, le déroulé des spectacles avec moult détails.

Pourvoyeur de passerelles
Pour ce lecteur de Bourdieu, démocratiser la culture suppose de lancer sans cesse de nouvelles « passerelles » pour faciliter l’accès du visiteur et l’accompagner dans son parcours. C’est dans cet esprit qu’il crée le Pass journée à Lille en 2004. Pour 6 euros, le visiteur repart avec un simili ticket de métro qui lui permet, une journée durant, d’accéder à toutes les expositions et d’utiliser librement les transports publics de la région. Les trains et métros sont pleins, et les musées bondés. Didier Fusillier fonctionne à l’intuition et aux coups de cœur. Tout l’amuse, tout le passionne. Une virée en Russie, une autre en Inde, à Rotterdam ou au Qatar, et le lendemain, on le retrouve à l’ouverture des Folies, le festival de Maubeuge, servant à deux cents Cht’is des mojitos puisés dans de grands saladiers. À ses détracteurs qui dénoncent la dilution du culturel dans le spectaculaire et l’événementiel, il rétorque qu’il faut « créer des chocs, des images – époque oblige – et travailler en rhizome », une recette empruntée à Deleuze et Guattari. Dans la presse internationale, Lille devient « The place to be » (l’endroit tendance). Des hôtels et des boutiques chics et design ouvrent leurs portes, le chômage recule, les jeunes se bousculent pour venir étudier dans une capitale du Nord qui renoue avec le sourire et la fierté. Troisième terrain de jeu, la Maison des arts et de la culture de Créteil (MAC). C’est Jack Lang qui fait appel à lui, en 1993, pour une mission délicate. Remettre à flots une maison qui prend l’eau de toute part : 7 millions de francs de déficit, et un portefeuille d’abonnés tombé à deux cents. Didier Fusillier restructure et licencie vingt-cinq salariés sur cinquante. Faire le grand écart entre management, gestion et programmation culturelle n’est pas toujours chose aisée. « Il en fait trop et ses choix culturels sont incertains », bruisse le petit monde de la culture, agacé par ce trublion qui cumule les postes de direction et se targue de vouloir sortir la culture des théâtres. Avec ses collaborateurs aussi, les chocs peuvent être frontaux. Suivre ce patron exigeant, sans cesse sur la brèche et parfois « froid et cassant », n’est pas une sinécure. À Créteil, il mise sur la transversalité. Au théâtre et à la danse, il ajoute la vidéo, l’architecture, le design, la mode, et les nouvelles technologies pour renforcer la dramaturgie. Il donne sa chance à de jeunes talents, multiplie les révélations et ouvre la culture sur la ville à l’occasion de grandes parades estivales. La MAC attire aujourd’hui 110 000 visiteurs et compte 4 500 abonnés.
On ne prête qu’aux riches. Frédéric Mitterrand lui aurait proposé la direction de Chaillot, celles du Centre national des arts plastiques et du Festival d’automne. C’est un homme « solaire », lance Jean-Jacques Aillagon, qui avait envisagé, étant ministre, de lui confier une direction d’administration centrale. Proche de Martine Aubry et de François Hollande, songerait-il à la rue de Valois ? « Ce n’est très sincèrement pas mon aspiration », lance Didier Fusillier visiblement agacé. Son panache pourrait pourtant, sans nul doute, donner vie à ce poste à la « French Renaissance »  qu’il appelle de ses vœux. « Il faut recréer l’effervescence des grandes expositions universelles d’autrefois, martèle-t-il. Pendant trois mois, tous les monuments du patrimoine accueilleraient l’innovation et la création quelles qu’elles soient partout en France et en même temps ». Rideau.

Didier Fusillier en dates

1959 : Naissance à Valenciennes


1984-1989 : Assistant à la mise en scène au Centre dramatique national du Nord-Pas-de-Calais

1987 : Création du Festival MIT et des Inattendus de juillet à Maubeuge

Depuis 1990 : Dirige le Manège Maubeuge-Mons

Depuis 1993 : Dirige la Maison des arts et de la culture de Créteil

1999-2004 : Directeur général de Lille 2004

Depuis 2005 : Assure la direction de Lille 3000

2011 : Lauréat du projet de « reconquête » des bords de Seine sur la rive gauche à Paris

La fiche biographique de Didier Fusillier

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°370 du 25 mai 2012, avec le titre suivant : Didier Fusillier - Directeur de Lille 3000, du Manège Maubeuge-Mons et de la Maison des arts et de la culture de Créteil

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