New York

Design, la modernité par les femmes

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 12 février 2014 - 776 mots

Le MoMA démontre que les créatrices ont été très actives, et ce dans le monde entier, pour la diffusion des idées modernes dans le design des années 1890 à 1990.

NEW YORK - N’en déplaise aux machos, le design a, au XXe siècle, été profondément façonné et mis en valeur par la créativité des femmes. C’est ce que montre cette exposition intitulée « Designing Modern Woman 1890-1990 » et déployée au Museum of Modern Art, à New York, lequel dépeint ces créatrices comme « des muses de la modernité et des “façonneuses” de nouvelles manières de vivre », et ce, « non seulement en tant que designers professionnels, mais aussi en tant que patronnes, clientes, consommatrices, interprètes et enseignantes ». On ne saurait être plus lyrique !

À travers une sélection de meubles et d’objets, d’affiches ou de films issus des collections du musée, la présentation pointe les contributions variées des femmes au développement du design moderne comme une manière de penser, de travailler et de vivre : « Défiant les conventions sociales et explorant les disciplines traditionnellement dominées par l’homme, les femmes ont joué un rôle fondamental dans la diffusion des idées modernes et en tant que précurseurs de nouvelles attitudes. » Celles-ci sont légion. Qui savait, par exemple, que le fameux sachet en papier marron et à fond plat, que l’on fournit aujourd’hui d’un bout à l’autre des États-Unis pour transporter les aliments, a été conçu, en 1871, par une femme, Margaret E. Knight, l’une des premières États-uniennes à décrocher un brevet pour une machine ?

Au fil du parcours, nombre de femmes d’artistes (Anni Albers), de designers (Ray Eames) et surtout d’architectes se retrouvent, à juste titre, sous les feux de la rampe. C’est le cas de Lella Vignelli, épouse de l’Italien Massimo Vignelli – dont on peut voir un séduisant et minimaliste service de table en mélamine –, d’Aino Aalto avec une chaise pour enfant célébrant le bouleau courbé cher à son mari (Alvar Aalto) ou de Louise Scott Brown (Robert Venturi). Selon la légende, l’Écossais Charles Rennie Mackintosh aurait même déclaré à propos de sa femme, Margaret Macdonald, qui mit sa griffe sur nombre de ses projets : « Margaret a du génie. Je n’ai que du talent ! »

Outre les épouses, des collaboratrices sont portées sur le devant de la scène. Sous la houlette de l’agence Mies van der Rohe, Lilly Reich a coordonné l’aménagement de l’appartement new-yorkais de l’architecte Philip Johnson, par ailleurs aussi conservateur au MoMA. De cet appartement on peut voir, ici reconstituée, une chambre arborant les caractéristiques des intérieurs de Reich, soit « le jeu entre surfaces polies et texturées et l’emploi de rideaux en soie ou en velours pour définir l’espace architectural et l’atmosphère ».

Subtils « tiroirs verseurs »
On retrouve quelques stars du design telles l’Irlandaise Eileen Gray et l’un de ses célèbres paravents, l’Allemande Marianne Brandt et d’élégants objets de bureaux en métal laqué, ou l’Américaine Eva Zeisel avec quelques céramiques raffinées et une étonnante chaise pliante à structure en tube d’acier chromé et assise en toile de coton orange. La Japonaise Reiko Tanabe, démontre, elle, avec son tabouret en bois moulé, qu’elle n’a rien à envier à son homologue masculin Sori Yanagi, l’auteur du tabouret Butterfly. Idem avec la Danoise Grete Jalk et son généreux fauteuil en teck, qui rivalise avec les assises en bois courbé des sièges de ses confrères scandinaves.

Au rayon cuisine, la gente féminine fut également active. Vient à l’esprit la célèbre Frankfurt Kitchen, cuisine à l’hygiène et à l’efficacité maximales pour l’époque élaborée, en 1926, par l’Autrichienne Margarete Schütte-Lihotzky pour la Mairie de Francfort. N’est ici exposée qu’une série de subtils « tiroirs verseurs » en aluminium, dans lesquels l’utilisateur pouvait directement conserver céréales et légumes secs.

Le MoMA est en revanche très fier de montrer, pour la première fois après des mois de restauration, l’une de ses dernières acquisitions présentée comme le « clou » de l’exposition : la « Cuisine d’après-guerre », autrement dit un exemplaire de l’innovante cuisine dessinée, en 1952, par Charlotte Perriand pour l’Unité d’habitation de Marseille de Le Corbusier. Cet ensemble d’« inventions » est si bien pensé que deux personnes peuvent y évoluer sans se gêner mutuellement. Une exposition qui apporte sa pierre à la réflexion sur l’histoire du design tout en évitant une fameuse mais stérile question : le design a-t-il un sexe ?

DESIGNING MODERN WOMEN

Commissaires de l’exposition : Juliet Kinchin, curator, et Luke Baker, curatorial assistant, au département architecture et design du MoMA

DESIGNING MODERN WOMEN 1890-1990

Jusqu’au 5 octobre, MoMA, 11 West 53 Street, New York, tlj de 10h30 à 17h30, le vendredi jusqu’à 20h, www.moma.org 

Légende photo

Charlotte Perriand, avec Le Corbusier et ATBAT, Cuisine de l'Unité d’Habitation, Marseille, vers 1952, divers matériaux, 223,5 x 268 x 182,9 cm, The Museum of Modern Art, New York. © Photo : Thomas Griesel.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°407 du 14 février 2014, avec le titre suivant : Design, la modernité par les femmes

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