Paroles d’artiste

Daniel Buren : « C’est lorsque je travaille avec la lumière que je la vois »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 22 mai 2012 - 768 mots

Pour la cinquième édition de « Monumenta », Daniel Buren s’empare magistralement du Grand Palais en déployant un plafond de parasols colorés qui renversent les perspectives de l’édifice.

Frédéric Bonnet : Votre travail est bien entendu toujours lié au contexte dans lequel il prend place. Qu’est-ce qui vous a donné matière à réflexion au Grand Palais ?
Daniel Buren : Après de nombreux projets, je suis arrivé à l’idée de faire un plafond et de prendre la lumière non plus par le haut, mais par le bas. Je me suis rendu compte qu’absolument tout dans le Grand Palais est dessiné sur des ronds : soit des cercles parfaits, soit des ovales et toujours des courbes. Cette figure s’est donc imposée comme la possibilité d’un module qui va porter l’accent sur cette caractéristique du bâtiment, et d’une certaine façon, se mouler sans hiatus dans cet ensemble qui est un peu extravagant. L’architecte Patrick Bouchain a trouvé dans un livre récapitulant les motifs géométriques arabes une formule élaborée au Xe siècle constituant un agglomérat de cercles, adoptant cinq diamètres différents, qui sont tous tangents les uns aux autres et permettent de regrouper le plus de cercles possible, tout en réduisant au maximum les espaces entre eux. Ce dessin nous a donc servis de guide car il était parfait pour mon idée.

F.B. : Au-delà de ce complexe dispositif, le matériau premier de votre intervention devient la lumière…
D.B. : L’idée est effectivement de capter la lumière, pour moi la chose la plus extraordinaire du Grand Palais, afin de la montrer. Je fais cela depuis longue date et la lumière est utilisée depuis bien plus longtemps encore dans l’art et la construction. Mais c’est lorsque vous travaillez avec la lumière que vous la voyez, sinon elle est naturelle par définition et on ne voit même pas son existence. Il n’était pas possible, avec un temps de montage de sept jours seulement, d’intervenir sur toute la verrière. D’où l’idée du toit très bas qui capte la lumière, mais la projette aussi sur le sol. En l’absence de soleil, les couleurs sont transmises de façon très douce, mais ne sont pas définies, ce sont simplement des taches, et lorsque le soleil apparaît, tout ce dessin vient se reporter sur le sol.

F.B. : Il y a là un renversement intéressant, car dès son arrivée au Grand Palais chacun lève systématiquement la tête. Le plafond transparent incite, par les effets de couleur et de lumière, à regarder le sol. Votre intention était-elle de inverser cette perspective du bâtiment ?
D.B. : Ce qui, entre autres choses, est intéressant ici, c’est que le sol est sans doute la partie la plus moche de tout cet espace rénové : cassé, fissuré, avec des trous, c’est visiblement quelque chose à finir ou à faire autrement un jour. Là, couvert de taches de couleur, il se transforme et devient une sorte de sol absolument magnifique. Et la nuit, l’éclairage artificiel installé laisse perçevoir la texture de ce matériau en plastique coloré transparent. La lumière électrique capte mieux que le soleil et la couleur se dévoile, non seulement comme une énorme marqueterie en pierres colorées, mais ce dessin est travaillé par la matière elle-même projetée sur le sol. Cela crée des effets visuellement assez étonnants. En outre, ce plafond couvre tout,sauf la partie centrale, sous la coupole, qui est également un cercle et participe à la transformation, elle aussi, de la lumière avec des filtres bleus. Le visiteur évolue donc sous ce plafond rempli de ronds, puis arrive dans un espace où l’ensemble culmine à 45 mètres de hauteur. Il y a donc un jeu entre les deux. Cela change l’architecture sans jamais la camoufler, et met en valeur ce volume d’air extraordinaire qui atteint environ 400 000 m3. On ne le réalise pas toujours, car peu de privilégiés peuvent voir le Grand Palais tout nu.

F.B. : En arpentant les lieux, ressort une sensation de déambulation urbaine. Vous qui avez beaucoup travaillé dans la rue, souhaitiez-vous brouiller les limites entre intérieur et extérieur ?
D.B. : La lumière est tout de même la chose étonnante de cette grande verrière, parce que les proportions et le dessin font qu’on se trouve quasiment dans la rue. Cela m’intéresse aussi car c’est à la fois dedans et dehors, et le visiteur est un peu comme sur une place publique ou dans une rue, ce qui n’est pas du tout pareil que d’être dans un musée.

MONUMENTA 2012. DANIEL BUREN. EXCENTRIQUE(S), TRAVAIL IN SITU, jusqu’au 21 juin, Nef du Grand Palais — Porte Nord, avenue du général Einsenhower, 75008 Paris, www.monumenta.com, tlj sauf mardi 10h-minuit, lundi et mercredi 10h-19h

Légende photo

Daniel Buren - Excentrique(s) - Monumenta 5 - Grand Palais - 12 mai 2012 - © photos Ludosane

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°370 du 25 mai 2012, avec le titre suivant : Daniel Buren : « C’est lorsque je travaille avec la lumière que je la vois »

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