Claude Rutault : « Il y a peut-être encore des choses à dire avec la peinture »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 19 janvier 2011 - 869 mots

Joueur, Claude Rutault (né en 1941) prend place avec brio dans la galerie Emmanuel Perrotin, à Paris, avec une vingtaine d’œuvres interrogeant tant la possibilité de leur existence que le marché comme instrument d’un processus créatif.

Vous déployez ici des travaux de diverses périodes. Comment avez-vous décidé de leur choix ?
Je tente toujours, et c’était déjà le cas en 1992 au Centre Pompidou, à Paris, de partir du début du travail. Une de mes idées est de dire qu’à partir du moment où, en 1973, j’ai fait ce travail d’une toile de la même couleur que le mur, la difficulté est certainement autant d’en rester au début du travail que de continuer. Mais d’un autre côté, je n’ai jamais voulu me limiter. Je voulais pouvoir continuer et que cela reste un travail expérimental dans lequel on prend des risques. L’une des premières questions qu’on m’a posées a été : « C’est bien ce système, mais que vas-tu faire après ? » Finalement j’étais bien loin de penser qu’il y avait autant de développements possibles. J’en ai tiré un certain nombre de conséquences, certainement pas toutes, mais celles qui m’intéressaient en tout cas. Et c’est vrai que cela m’a permis, en même temps, de me repérer dans l’histoire de la peinture, c’est-à-dire de rester dans la peinture en me disant qu’il y avait peut-être encore des choses à dire avec elle. 

Justement, à vos débuts, comment avez-vous, dans votre esprit, réglé le paradoxe de vous inscrire dans un travail de peintre et dans une continuité de la peinture sans toucher un pinceau ?
Je n’ai pas senti de tiraillement entre les deux. J’ai eu toute une période où je peignais les toiles moi-même. Le détachement de la réalisation matérielle s’est donc fait progressivement. Mais j’ai plus tendance aujourd’hui à attendre la surprise, c’est-à-dire à avoir écrit la définition/méthode et de me dire que si je le fais, je sais ce que cela va donner. J’aime autant confier à quelqu’un le soin d’interpréter le texte, de jouer avec, de pousser quelquefois ses limites, y compris de montrer des contradictions, voire peut-être un jour que quelqu’un désobéisse d’une certaine façon, plutôt que de faire moi-même une chose attendue, un peu mécanique, etc. J’attends vraiment d’être surpris. 

La délégation de l’œuvre au preneur en charge induit-elle pour vous de renoncer à une part de responsabilité ?
Non, je me sens tout à fait responsable de cela. D’abord j’ai pu mal écrire le texte. Ensuite, à partir du moment où je laisse les gens interpréter, le langage est quelque chose de compliqué à manipuler. Je regrette que les preneurs en charge ne profitent pas assez de la liberté potentielle qui leur est offerte. Il y a une grande possibilité d’adaptation au sens noble du terme, pas simplement en termes de couleurs. Je sais de toute façon qu’une grande partie du travail m’échappe, et je trouve cela plutôt bien. Cela ne m’inquiète pas. 

Lors du vernissage a eu lieu une vente aux enchères de l’œuvre Définition/méthode 189 : sous le numéro 189 nous vendons (1988) menée par Christie’s. Pourquoi cet événement ?
Il s’agit d’une pile de tableaux dont on retire une toile à chaque enchère. C’est donc le processus même de la vente qui forme l’œuvre, la construit ou la déconstruit. Ainsi, plus la peinture est petite plus elle est chère. Je trouvais cela plutôt amusant ; cela permet de relativiser par rapport au marché de l’art. Je l’avais déjà fait dans les Peintures-suicide en 1978, où à chaque fois qu’on enlevait un bout de la peinture, on augmentait le prix d’un pourcentage équivalent. Ici, l’autre intérêt est qu’il y a une certaine rivalité entre maisons de ventes et galeries. Les faire travailler les unes chez les autres m’amusait assez également (lire p. 23). 

L’accrochage s’intitule « Exposition-suicide ». Y a-t-il ici quelque chose de suicidaire ?
Il y a toujours un risque. Et puis j’ai surpris un certain nombre de collectionneurs en acceptant la proposition d’Emmanuel Perrotin d’exposer ici. Un de mes assistants, qui est encore étudiant, m’a dit tout à l’heure : « Les oreilles doivent te sonner, tu passes pour un traître, un type vendu au capital, etc. » C’est drôle ! 

Il est vrai que vous ne vous êtes jamais vraiment engagé avec une galerie, et que cela peut étonner de vous voir aujourd’hui travailler avec l’une des enseignes les plus actives de la place de Paris…
Certainement, et cela m’étonne moi-même d’ailleurs. Mais trouvez une autre galerie qui va organiser une vente aux enchères, ou bien accepter de diviser le prix par deux en fonction du protocole d’une œuvre : Emmanuel joue le jeu. Il m’avait déjà proposé deux expositions que j’avais refusées, en 1989 et 1992 ; ce n’est donc pas une histoire récente. Ce qui m’intéresse, ce sont les murs et les volumes, et c’est la première chose qui m’a séduit ici. Dans le même temps, je fais une exposition au sein d’un appartement privé, pour une toute petite association à Dijon [Interface], et cela ne me dérange pas.

CLAUDE RUTAULT. EXPOSITION-SUICIDE

Jusqu’au 12 février, galerie Emmanuel Perrotin, 76, rue de Turenne, 75003 Paris, tél. 01 42 16 79 79, www.perrotin.com, tlj sauf dimanche et lundi 11h-19h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°339 du 21 janvier 2011, avec le titre suivant : Claude Rutault : « Il y a peut-être encore des choses à dire avec la peinture »

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