Christian de Portzamparc, architecte et urbaniste

Par Sophie Trelcat · Le Journal des Arts

Le 11 février 2015 - 1534 mots

Premier Français à recevoir le prestigieux Prix Pritzker, l’architecte construit dans le monde entier en restant fidèle à l’ouverture du bâti vers l’extérieur et la fluidité des échanges. Il expose au Palais de Chaillot à Paris le projet de la Cité des arts de Rio.

Depuis quarante-cinq ans, Christian de Portzamparc a fait de la planète entière son terrain d’expérimentation. De New York à Paris en passant par la Chine, ses réalisations développent une vision de l’architecture comme un art du « mieux-vivre ensemble ». Cette conception lui vaudra d’être le premier Français à recevoir en 1994 le prix Pritzker, l’équivalent du Nobel en architecture, pour la Cité de la musique de Paris. Lui-même musicien et mélomane averti, l’architecte est aussi peintre, dessinateur de grand talent, et il écrit.

Considéré par ses pairs comme un grand intellectuel, il a été le premier titulaire de la chaire de « création artistique » au Collège de France en 2005-2006, tandis que ses échanges avec l’écrivain Philippe Sollers ont donné lieu en 2003 à la publication de l’ouvrage Voir écrire (éd. Calmann-Lévy). Le réputé sévère critique d’architecture François Chaslin a pu dire à son propos : « Il possède une puissance et une liberté d’expression forte et il a le souci de développer une pensée sur le monde et de l’articuler à de multiples domaines avec beaucoup de cohérences et d’acharnement. » Pourtant, lorsque l’on demande à Christian de Portzamparc de définir son travail, il répond tout simplement : « J’aime les projets bâtis pour que les gens se rencontrent. »

« De l’air, de l’ouverture »
Des premiers édifices l’ayant rendu célèbre comme le château d’eau de Marne-la-Vallée ou l’ensemble de logements les Hautes Formes à Paris, il semble que Portzamparc ait maintenu le cap vers une direction : ouvrir l’espace, favoriser l’échange et la circulation. Avoir été asthmatique jusqu’à l’âge de 4 ans, explique-t-il : « Cela donne une vertu : on veut qu’il y ait de l’air, de l’ouverture, du mouvement, de la lumière, on est “anticlaustrophobe”, ce qui est bien pour un architecte. » La détermination à faire ce métier, il l’a nourrie depuis son plus jeune âge. À 14 ans, la découverte de croquis de la main de Le Corbusier est un déclic. Il ne cesse de dessiner et d’aiguiser son regard comme lors de ses promenades au Mont-Saint-Michel, tandis que des photographies de Brasilia publiées dans le magazine Paris-Match lui ouvrent un champ de possibles et d’imaginaires, inspiré en particulier par la plasticité d’un Oscar Niemeyer.

Brésilien, l’architecte élevé en Bretagne l’est un peu devenu. En 1981, il rencontre Elizabeth Jardim Neves, sociologue et urbaniste. Elle est carioca, belle et intelligente. Elle possède la fantaisie qu’il n’a peut-être pas, bien qu’il soit loin de manquer d’humour. Il l’épouse. À partir de 2012, leurs agences respectives mutualiseront leurs moyens.

À Rio, il finira par construire un bâtiment emblématique synthétisant à grande échelle ses réflexions sur l’architecture et la ville. Accueillant une salle de concert philharmonique, des studios de danse et des galeries d’exposition, la Cidade das Artes [Cité des arts], surélevée à 10 mètres de hauteur, joue avec les reliefs typiques de la baie de Rio, l’horizontalité de la mer et la verticalité des montagnes. Passerelles, escaliers et plateaux ombragés, démultipliés, créent une richesse de trajectoires infinies où l’on peut se croiser, se perdre, se retrouver. À cette échelle, gigantesque, le rapport des pleins et des vides se rapproche de l’idée de « l’îlot ouvert », laquelle sous-tend la réflexion de Portzamparc depuis ses débuts. Étudiant aux Beaux-Arts de Paris de 1962 à 1969 dans l’atelier de Georges Candilis, élève de Le Corbusier, il possède déjà la volonté de repenser la rue et de briser la ligne droite. Il fréquente Roland Castro, Antoine Grumbach ou encore Henri Gaudin. La période est au modernisme, et même à son apogée, et la ville prônée est celle du « sans-lieu ». Chez ses camarades d’école, nombreux sont ceux qui préfèrent la théorie à la pratique, plutôt mal vue. Se confronter au réel, comprendre, apprendre, était à ce moment-là crucial pour l’architecte, tant le discours théorique lui semblait faire abstraction du lien avec la réalité. Alors que l’occasion d’édifier le château d’eau de Marne-la-Vallée lui est offerte, Portzamparc abandonne un projet de recherche qu’il avait décroché et les 100 000 francs qui l’accompagnaient. Il raconte : « Face à mon désir de construire, certains de mes amis m’avaient rétorqué : “mais Christian, c’est bovin de construire. Et puis, tu vas prouver quoi ? Tu vas participer à l’ordre dominant ?”. »

Fabrique de la ville
En 1978, il livre l’opération de logements sociaux des Hautes-Formes dans le 13e arrondissement parisien. Entre les sept bâtiments qui scindent l’opération en petites unités, il trace des espaces publics, une rue oblique traverse l’îlot et les différentes typologies cherchent à offrir la meilleure habitabilité selon la situation géographique. La répétition à l’identique du plan est révolue.
Cette idée d’îlot ouvert trouvera à s’exprimer pleinement dans le quartier Masséna à Paris où la rue est au fondement du projet. Pour ouvrir la ville à l’aléatoire qui est propre à notre époque et où s’assemblent bureaux, universités et logements au sein d’un quartier, Christian de Portzamparc élabore une règle du jeu permettant des variations. Les bâtiments ne sont jamais mitoyens, ils ouvrent la rue sur des intérieurs d’îlots plantés de jardins, ils prennent la lumière dans les quatre directions, et leur architecture, dont les volumes sont définis dans le plan, est libre. Différents architectes sont convoqués pour concevoir chacun un édifice, la rue assemble le tout. Quinze ans après sa mise en pratique, « cette méthode de fabrique de la ville se révèle fondamentale à l’urbanisme où, par ailleurs, la pensée trouve rarement à être mise à l’épreuve, explique l’architecte parisien Xavier Gonzalez. L’îlot ouvert qui paraît fonctionner est à l’origine du développement du “macro-lot” qui, dans ses formes et ses montages financiers, s’est généralisé sur de nombreuses opérations ».

« Longtemps je n’ai été qu’une hypothèse », affirme Christian de Portzamparc, qui aujourd’hui encore a le souci de se faire comprendre. Ce travail d’ouverture, il le poursuit à New York où il vient d’inaugurer les tours « 400 Park » et « One57 » – cette dernière étant habillée d’une cascade de panneaux de verre s’inspirant des robes peintes par Gustav Klimt. Toutes deux optimisent les perspectives dans la ville et l’apport de lumière à l’intérieur par un traitement prismatique des volumes.

Coups de maître
Des logements sociaux aux tours new-yorkaises en passant par une île artificielle destinée à des Chinois fortunés, Christian de Portzamparc a toujours œuvré dans une grande diversité de projets, avec plus ou moins de réussite. Mais aussi quelques coups de maître comme l’opération superposant commerces et logements à Almere aux Pays-Bas, la tour Crédit lyonnais enjambant la gare TGV de Lille ou la Philharmonie du Luxembourg. « Chaque projet a apporté quelque chose », remarque l’architecte qui regrette par exemple d’avoir loupé le concours de l’Opéra-Bastille. « Les concours sont parfois une tombola », relève-t-il.

Quelques années après la réalisation de cet édifice, en 1995, le président François Mitterrand expliquait dans l’émission « Bouillon de Culture » de Bernard Pivot qu’il avait requis pour la place de la Bastille l’expertise de Christian de Portzamparc, mais qu’il n’avait pas choisi la bonne maquette, par erreur.

Étonnamment, on lui connaît peu de suiveurs mis à part les deux Français remarqués, François Chochon et Frédéric Borel. Actuellement il suit le chantier du grand stade Arena 92 de Nanterre jouxtant le quartier de la Défense à Paris. Doté d’une toiture amovible, l’édifice pourra se transformer en grande salle de concert tout en vivant au rythme d’un centre d’affaires dont les bureaux seront intégrés à l’enceinte de l’arène. D’ici peu, Portzamparc achèvera un complexe de spectacle à Casablanca au Maroc. « Réalisée sur une place centrale de la ville à l’architecture merveilleuse mal comprise par les Modernes », dessinée par le maréchal Lyautey et l’urbaniste Henri Prost, la « Casart » avec ses grandes façades blanches lui tient particulièrement à cœur. Casablanca est la ville où il est né. Invité à prendre part à la consultation sur le Grand Paris, il s’appuie sur sa connaissance des grandes métropoles étrangères. Mais il a su également réunir au sein de son agence une équipe pluridisciplinaire afin d’« analyser ce qui est en train de changer dans le monde, cette formidable transformation depuis trente ans mais qui est aussi une crise économique et urbaine. On doit penser la ville à une échéance de trente, cinquante ans ». Et d’ajouter : « Comment faire pour que le demain qui s’annonce ne soit pas infernal ? C’est une chose à la fois difficile et passionnante ».

Christian de Portzamparc en dates

1944 Naissance à Casablanca
1969 Diplômé de l’École nationale des beaux-arts de Paris
1979 Logements Les Hautes-Formes à Paris
1994 Lauréat du Prix Pritzker pour la Cité de la musique de Paris
1995 Projet lauréat du concours du quartier Masséna
2004 Grand Prix de l’urbanisme
2014 Grand prix Afex pour la Cité des arts de Rio
2015 « Ailleurs/Outwards », exposition du palmarès du Grand prix Afex 2014 à la Cité de l’architecture et du patrimoine (jusqu’au 9 mars)

Retrouvez la fiche biographique développée de Christian de Portzamparc sur : www.LeJournaldesArts.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°429 du 13 février 2015, avec le titre suivant : Christian de Portzamparc, architecte et urbaniste

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