Vendredi 4 décembre 2020

Art contemporain

Buren ne veut pas partager le Palais-Royal avec un street artiste

Par Stéphanie Lemoine · lejournaldesarts.fr

Le 24 mai 2018 - 686 mots

PARIS

Le ministère a retiré au Palais-Royal une œuvre éphémère commandée au street artiste LeMoDuLeDeZeer, sous la pression de Daniel Buren.

Installation éphémère de LeMoDuLeDeZeer dans la cour du Palais Royal
Installation éphémère de LeMoDuLeDeZeer dans la cour du Palais Royal
Photo Jean Faucheur

En 1985, le projet d’installation des Deux plateaux de Daniel Buren dans la cour d’honneur du Palais-Royal suscitait l’une des plus violentes controverses que l’art contemporain ait connue en France. A l’époque, les détracteurs de l’artiste lui reprochaient de défigurer un site classé, allant jusqu’à obtenir l’arrêt des travaux en février 1986, avant que l’œuvre ne soit finalement inaugurée en juillet de la même année.

Trente-trois ans plus tard, le Palais-Royal est le théâtre d’une nouvelle « affaire » des colonnes. Cette fois, Daniel Buren n’y fait plus figure de « moderne » en butte au conservatisme des « anciens », mais au contraire de défenseur courroucé d’un certain patrimoine : son œuvre. La semaine dernière, il aurait selon des sources concordantes exigé le retrait immédiat d’une installation éphémère présentée sur sept colonnes à proximité des Deux plateaux par le street artist Mehdi Cibille, alias LeMoDuLeDeZeer (LMDZ) dans le cadre de l’exposition « A l’échelle de la ville ! »

Raison invoquée : l’œuvre, inaugurée le 23 avril dernier en présence de la ministre, et qui déclinait en bandes horizontales, sur des bâches en plastique, un motif évoquant à la fois le développement cellulaire, les glyphes mayas et l’Hourloupe de Jean Dubuffet, serait un « gag visuel » et « défigurerait » son travail. Bien que l’objet de son courroux ne soit pas situé sur les Deux plateaux, mais dans son périmètre immédiat, sa demande a été rapidement satisfaite : vendredi dernier, en début d’après-midi, l’installation de LMDZ était déposée avec l’aval de Françoise Nyssen. On avait auparavant proposé à Mehdi Cibille de la déplacer, ce qu’il avait refusé compte tenu du caractère contextuel de sa proposition. « L’artiste a été prévenu la veille de la dépose par mes soins, rapporte Jean Faucheur, commissaire d’ "A l’échelle de la ville !"  Nous avons alors décidé ensemble d’envoyer une lettre à la ministre pour avoir des explications, mais n’avons pas obtenu de réponse officielle. » 

Joint par téléphone, le ministère évoque « un quiproquo entre les nombreux services intervenus sur cette exposition » (dont la Direction de la création le CMN et le domaine du Palais-Royal) pour expliquer que Daniel Buren n’ait pas été informé au préalable du projet, malgré un usage apparemment instauré en « bon accord » avec l’artiste. « Rien à voir avec le fond de l’œuvre déposée », nous a-t-on par ailleurs précisé.

Ce « ratage », selon les termes employés par notre interlocuteur rue de Valois, étonne d’autant plus que l’installation censurée était une commande, et venait accompagner la restitution photographique, sur les façades du 182, rue Saint-Honoré, de quatre projets dans l’espace public primés et soutenus par le ministère dans le cadre d’un appel à projet. Le choix de déposer l’installation de LMDZ vient plus largement contredire son engagement en faveur des arts urbains sous l’impulsion d’Aurélie Filippetti et surtout de Fleur Pellerin – engagement qui avait conduit entre autres à l’organisation en 2015 d’une exposition, « Oxymores », et d’un colloque, Oxymores III, l’année suivante.

Pour Jean Faucheur, ce revirement soulève de nombreuses questions, et pointe notamment les limites de l’institutionnalisation du street art : « depuis 25 ans, explique-t-il, les artistes urbains ont intégré dans leur démarche le fait que l’espace public soit difficilement contrôlable, et qu’une œuvre placée dans ce contexte peut être volée, dégradée, effacée. Or, le ministère est à l’inverse dans une démarche de conservation. »

Autre point soulevé par l’affaire : le risque de voir l’espace public privatisé de fait par une poignée de mandarins de l’art contemporain. « Aujourd’hui, le Palais-Royal, c’est le palais de Daniel Buren », résume le commissaire d’« A l’échelle de la ville ! » Ce qui n’est d’ailleurs pas sans contredire les propos de Daniel Buren, qui écrivait en 2004 dans A force de descendre dans la rue, l’art peut-il enfin y monter : « A mes yeux, l’espace public a, parmi ses vertus, celle de réduire à néant toutes velléités d’une autonomie quelconque de l’œuvre qui s’y expose. Fini l’isolement de l’œuvre, il faut accepter l’hétérogénéité d’un ensemble. (…) Dans le meilleur des cas, la plus belle œuvre d’art dans la rue, sur une place, ne peut être qu’un chef-d’œuvre métisse. »

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