Terrorisme

Bombe à retardement

Marc-Olivier Wahler, le directeur du Palais de Tokyo à Paris, s’interroge sur les possibilités de la fuite dans un monde où tout est contrôlé

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2009

PARIS - C’est l’ingrédient qu’il manquait au Palais de Tokyo pour atteindre le comble de l’insolence : un hommage au terrorisme.

À l’effigie de Théodore J. Kaczynski (dit Unabomber), le motif de sa dernière exposition sied à ravir au charme provocateur qu’entretient le Palais de Marc-Olivier Wahler. Mais, une fois de plus, le sens caché sous les images chocs ouvre une trappe philosophique dans le bunker de Saddam Hussein reconstitué par Christoph Büchel (Spider Hole). Tel un Tom Friedman capturant la malédiction d’une sorcière (Untitled, A Curse), ou une Micol Assaël reproduisant des conditions climatiques dans une cellule frigorifique (Vorkuta), la figure de l’artiste-scientifique se meut en savant fou pour mieux s’assortir au style romanesque de l’« exposition d’anticipation ». Si le « frisson garanti » comme argument publicitaire déclasse le Palais de Tokyo aux yeux de la critique, cette dernière manquerait à son devoir en omettant d’y déceler un second niveau de lecture, où l’on se méprendrait de ne voir que coïncidence.
Alors que Robert Kusmirowski reconstruit à échelle 1 la cabane de Théodore J. Kaczynski (Unacabine), dont l’original est conservé par le FBI, l’emblème du fugitif se substitue au terroriste pour requalifier le crime dans la société des médias : disparaître des écrans radars, renoncer à la modernité pour vivre caché dans les bois seraient-il moins pardonnable que d’envoyer un colis piégé ? Ainsi l’exposition met-elle en scène cette quête obsédée de preuves, cette course-poursuite du réel qu’illustre le fastidieux et vain recensement photographique de chaque rue de Reykjavik par Dieter Roth (Reykjavik Slides). Capturé, le réel est une pièce à conviction, un témoin muet dans le vacarme des rétroprojecteurs. Il n’y a plus rien à voir que le dispositif de médiatisation - Tom Friedman expose un socle vide - du réel disparu au moment de sa découverte, à l’image de la cachette souterraine de Saddam Hussein.

Mythe prométhéen
Les œuvres proposent alors des solutions de fuite vers un non-lieu utopique, comme les espaces verdoyants aperçus derrière les cloisons éventrées par Ryan Gander (Nathaniel Knows). Les sculptures en acier galvanisé de Charlotte Posenenske simulent des conduites d’aération où se faufilent les évadés tout en transposant la tactique de camouflage à l’œuvre elle-même. Gagnerait-elle à jouer la discrétion dans un monde de l’art empreint de tout médiatique ? Les bondes d’éviers fixés au mur par Robert Gober (Drain) misent sur cette stratégie. Cent fois trop petites pour s’y faufiler, elles sabrent toute velléité de fuite. Le réel ne semble laisser aucun espoir d’y échapper ni d’en finir. Les billets de banque en flammes de Tony Matelli, évoquant la désinvolture de Serge Gainsbourg qui commit un tel blasphème à la télévision en 1984, ne se consument plus. Ravivant le mythe prométhéen, l’homme contemporain est enchaîné au monde comme le personnage de David Fincher sept fois foudroyé et toujours vivant (L’Étrange histoire de Benjamin Button). Sans surprise, les portes qui mènent vers la cinquième dimension dans les peintures ésotériques de Paul Laffoley, exposées dans la dernière salle, restent closes. À moins que ces toiles, dans leur psychédélisme désuet, ne délivrent la morale de l’histoire ? La porte secrète ne se cacherait pas derrière la toile mais dans l’œuvre, sur les cimaises. Plus sûre qu’une cachette dans les bois, l’espace d’exposition incarnerait-il l’hétérotopie foucaldienne par excellence ? Le lieu de toutes les utopies, approprié à une fuite symbolique hors du monde.

CHASING NAPOLEON, jusqu’au 15 janvier 2010, Palais de Tokyo, 13, av. du Président-Wilson, 75016 Paris, tél. 01 47 23 54 01, www.palaisdetokyo.com, tlj sauf lundi 12h-minuit

CHASING NAPOLEON
Commissaire : Marc-Olivier Wahler, directeur du Palais de Tokyo
Nombre d’artistes : 18

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°313 du 13 novembre 2009, avec le titre suivant : Bombe à retardement

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