Portrait

Bertrand Lavier - artiste

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 5 janvier 2011 - 1545 mots

En construisant une œuvre entre le pop et le conceptuel, l’artiste Bertrand Lavier a bouleversé les classifications. Portrait d’un esprit vif.

Il est des artistes qui prennent la pose. Bertrand Lavier, lui, casse le mythe. Refusant la transpiration du labeur, il va jusqu’à prétendre que son atelier se résume aux pages jaunes. « En France, pour avoir l’air intelligent, il faut être pessimiste. Je ne suis pas un artiste du tragique. La violence me plaît, mais pas le drame », glisse ce facétieux, plus proche de Picabia que de Duchamp. Lors de l’exposition, en 1981, de cinq de ses œuvres à la galerie Éric Fabre, il choisit un titre ironique : « Pièces faciles », clin d’œil au film Five Easy Pieces de Bob Rafelson (1970). D’aucuns ont pris cette légèreté pour de la paresse, d’autant plus qu’il reconnaît lui-même avoir besoin de stimuli – comme une invitation à exposer – pour retrousser ses manches. « On est obligé de construire son mélange énergétique, explique-t-il. Dans ma petite méthode, je me distrais pour mieux laisser macérer. C’est comme les oiseaux de proie auxquels on bande les yeux pour qu’ils voient mieux après. » Car Lavier n’a rien d’un dilettante nonchalant. Le dandy amateur de cigares, de Ferrari et de bonne chère est aussi sérieux que précis, rapide, mais pas expéditif. « Il est une personne différente quand il travaille, et une autre quand il vit, et les deux sont scindés. Or on réclame aux artistes de donner des œuvres mais aussi leur vie », remarque l’artiste Mathieu Mercier. 

« Figure centrale »
Avec une justesse économe, il transforme les jeux intellectuels en jeux formels, slalome avec fluidité entre les médiums, sautille du pop au conceptuel. « Il voit l’ensemble du panorama, dans ses connexions les plus subtiles. Il sait activer tous les réseaux à la fois. C’est une vraie bonne voiture de course. On ne sent pas la vitesse, on va simplement vite », observe Suzanne Pagé, directrice de la Fondation Louis-Vuitton. « Il est la figure centrale des années 1980-1990, ajoute Lorand Hegyi, directeur du Musée d’art moderne de Saint-Étienne. Après la période des mythologies individuelles, il est celui qui a formulé l’idée centrale de son époque, la déconstruction de la tradition moderniste. Il possède une approche dangereuse de la réalité. Mais il ne veut pas formuler de propos théorique ni de jugement, alors que toutes ses pièces représentent une position artistique. »
Le fils de notaire de province suit d’abord le chemin de l’horticulture avant d’aborder celui de l’art. C’est dans sa formation première qu’il faut chercher son goût pour les greffes insolites. S’il découvre l’art en voyant la vitrine de la galerie Daniel Templon à Paris, le virus met du temps à incuber. En 1970, il commence à peindre en blanc des feuilles de vigne vierge. Le protocole semble annoncé. Avec Rouge géranium par Duco et Ripolin, Lavier fait son entrée en 1974 sur la scène artistique. Quand les conceptuels s’échinent à montrer l’égalité entre les mots et les choses, Lavier en souligne le divorce. Une position ironique vis-à-vis de l’art conceptuel qu’on retrouvera avec Polished (1976), où un objet en bois est réalisé de façon successive à partir d’un énoncé traduit du français vers l’anglais, puis de l’anglais vers le chinois, vers le russe, etc. Celui-ci prend des formes différentes au gré des traductions. Avec les objets peints, soclés ou superposés comme Brandt sur Haffner (1984), association d’un réfrigérateur et d’un coffre-fort, il les détourne moins que leur représentation. « Il part de l’idée que le ready-made a perdu son pouvoir et il le fait revenir dans le champ de l’émotion. C’est une mutation dans l’histoire du ready-made qui n’est plus conceptuel ou désincarné », précise Michel Gauthier, conservateur au Musée national d’art moderne, à Paris. Un postulat assez proche de celui de l’Américain Haim Steinbach. « La différence, c’est que, chez Steinbach, il y a une référence à l’utilisation domestique des objets. Il est inspiré par le quotidien, les petites attitudes. Lavier, lui, est inspiré par la praxis artistique », remarque Lorand Hegyi.

« Tout mettre en doute »
Le principe de superposition d’un modèle et de son image démarré avec les Landscapes Paintings conduit à la série des objets peints, initiée en 1980 avec Solid State, un poste de radio recouvert d’une peinture respectant les couleurs d’origine, puis Gabriel Gaveau, un piano soumis au même régime. Cet ensemble apparaît au moment où la trans-avant-garde italienne impose le retour à la peinture figurative. Que fait donc Lavier ? Il rapproche la peinture de son référent, fait cohabiter l’objet et sa représentation, joue entre sculpture et peinture. « Son principe est de tout mettre en doute. Il court-circuite les identités alors que l’histoire de l’art a toujours été une question d’identité. Un cube est un cube, une peinture est une peinture », indique Michel Gauthier.
En bon sceptique, Lavier pervertit les catégories pures, bouscule les pensées rigides. Avec les néons, l’artiste renouvelle le genre de la peinture, revisitant notamment le travail de Frank Stella. En moulant des statuettes africaines en bronze nickelé, il leur ôte toute charge magique, transforme l’objet unique en produit de série. Un glissement proche de la série des mannequins du Musée Grévin, à Paris, photographiés par le Studio Harcourt. Deux représentations jouent au bras de fer. Alors que le musée de cire recherche plus que le mimétisme, la vraisemblance, Harcourt fige les êtres et leur ôte toute réalité. « Il joue sur l’inframince, des petits déplacements qui changent tout, une pichenette aux choses avec une extrême clairvoyance qui impose le sourire et nous amène à dire «en effet». On ne peut pas regarder une de ses expositions sans avoir un sourire de complicité mentale », estime Suzanne Pagé. Même lorsqu’il s’essaye au spectaculaire, il évite la démesure et le drame. Sa Giuletta est accidentée, sa montgolfière Dolly dégonflée. Ironiquement, ses palmiers, apparaissant et disparaissant tel un mirage sur le parcours du tramway parisien, sont toujours en mode off !
Lavier aime laisser ses « chantiers » ouverts, réactualisant même des pièces anciennes, par exemple lors de son exposition au Mamco à Genève en 2001. Le remake n’est finalement pas très éloigné du redoublement qu’il fait subir aux objets. « Cela transgresse les règles de la datation. On ne passe pas d’une période bleue à une période rose. La pensée continue de cheminer, confie-t-il. On prétend toujours que le premier est meilleur, mais c’est faux. Le piano peint en 2008 est mieux fait qu’en 1981. Je préfère le Mondrian de la fin plutôt que celui du début, les voitures des années 1950 aux vieux tacots des années 1910. Je préfère ce que je fais maintenant à ce que je faisais il y a dix ans. » Ainsi sa première série inspirée de Walt Disney consistait-elle en un report agrandi sur Cibachrome. Il passe ensuite au logiciel en trois dimensions lui permettant de matérialiser ces pièces en sculptures, avant que le jet d’encre ne lui ouvre la voie des grands tableaux. 

Un modèle de vie
Bien que son ombre plane sur le travail de nombreux créateurs, Lavier n’a jamais fait école, à l’inverse du Suisse John Armleder. « C’est un travail que j’admire, on a des manières similaires d’aborder le réel, mais je ne revendique pas de filiation. Lavier est un solitaire, je ne sais pas combien de places il y a dans sa voiture, sourit Mathieu Mercier. Armleder enseigne ; il s’est toujours entouré de jeunes. Lavier n’a pas cette position de transmission ; il est distancié comme le sont aussi ses œuvres. » D’autres le voient en modèle de vie. « Son influence sur ma pratique se situerait plutôt dans son attitude, sa manière de rester cool et sérieux sur les montages d’exposition », remarque l’artiste Loris Gréaud, qui lui a récemment acheté une œuvre.
Lavier occupe de fait une place étrange sur la scène française, à la fois centrale mais non officielle, à part sans être marginale. « Ma trajectoire, c’est l’oblique », admet-il, amusé. Il a multiplié les expositions en France et à l’étranger, sans toutefois atteindre le degré de reconnaissance internationale d’un Daniel Buren. Souvent pressenti, il n’a jamais été choisi pour le pavillon français de la Biennale de Venise. « Il doit absolument faire un jour une Biennale. Il est tellement français dans son ascendance avec le XVIIIe siècle », insiste Suzanne Pagé. « Il faudrait que ça arrive au bon moment, répond l’intéressé. Si ça m’était arrivé cette fois-ci, ça m’aurait ennuyé. Il y a quatre ou cinq ans, j’avais une envie plus forte. » Il se dit d’ailleurs autrement plus excité par la rétrospective que lui organisera le Centre Pompidou en 2012. Une exposition bienvenue pour montrer la cohérence de cette œuvre polymorphe. L’artiste, qui désire un parcours élégant, épanoui et clair, ne boude pas son plaisir : « Je ne veux pas finasser. »

Bertrand Lavier en dates

1949 : Naissance à Châtillon-sur-Seine (Côte-d’Or).

1988 : Exposition au Consortium de Dijon.

1996 : Exposition au Castello di Rivoli, à Turin.

2001 : « Expositions 1976-2001. Rétrospective » au Mamco de Genève.

2002 : Exposition au Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

2011 : Exposition au Musée d’art moderne de Saint-Étienne.

2012 : Rétrospective au Centre Pompidou, à Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°338 du 7 janvier 2011, avec le titre suivant : Bertrand Lavier - artiste

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