Mercredi 19 décembre 2018

Bande dessinée

Bd le retour en fanfare des classiques

Par Anne-Cécile Sanchez · L'ŒIL

Le 21 décembre 2017 - 1848 mots

Blake et Mortimer, Corto Maltese, Gaston Lagaffe et, aujourd’hui, Astérix et Mickey… La résurrection des classiques de la bande dessinée est devenue plus qu’un phénomène d’édition, un genre en soi. Au détriment de l’invention ?

À la fin des années 1950, le scénariste René Goscinny et le dessinateur Albert Uderzo inventent deux personnages de bande dessinée, un petit maigre et un grand costaud. La série, apparue dans Le Journal de Tintin en 1958, s’appelle Oumpah-Pah et s’arrête en 1961. Personne, ou presque, n’en entendra plus jamais parler. Difficile, en revanche, de ne pas avoir eu vent de la sortie, le 19 octobre 2017, du nouvel album d’Astérix, créature de papier imaginée à la même époque par les deux complices. Goscinny a disparu en 1977, Uderzo a posé ses crayons en 2011, mais la potion magique chère au petit Gaulois moustachu n’est pas éventée, loin s’en faut. Signée du tandem constitué de Jean-Yves Ferri (scénario) et Didier Conrad (dessin), Astérix et la Transitalique a immédiatement été traduit en seize langues, avec un tirage d’un peu plus de cinq millions d’exemplaires, dont 2,3 millions pour l’édition en français. Une véritable déferlante.

Les héros de BD auraient-ils une longévité supérieure à celle de leurs inventeurs ? C’est ce que semble prouver un phénomène d’édition qui voit Spirou, Lucky Luke, Corto Maltese, Blake et Mortimer et autres Mickey reprendre vaillamment du service sous la plume d’auteurs actuels. Depuis 2004, Lucky Luke, d’après Morris, continue ainsi de vivre des aventures mouvementées dont le tome 7, intitulé La Terre promise, paru en octobre 2016, voit l’homme au colt y aider une famille juive d’Europe de l’Est à rejoindre le Montana. Corto, le marin romantique né en 1967 de la fantaisie d’Hugo Pratt, est désormais réinterprété par Juan Días Canales et Rubén Pellejero, qui ont livré le tome 2 de ses nouvelles tribulations, transplantées pour l’occasion dans la jungle équatoriale. Le Testament de William S., mettant en scène le tandem « so british » Blake et Mortimer créé par Edgar P. Jacobs, a pour sa part débarqué dans les librairies l’an passé. Spirou mène, quant à lui, une double vie, avec une suite classique et une série « parallèle » où différents auteurs s’approprient, le temps d’un ou plusieurs albums, la paternité du célèbre groom. Enfin, 2018 commence par un opus tout neuf de Mickey aux éditions Glénat : Mickey et l’océan perdu, sorti le 3 janvier 2018.
 

Blake et Mortimer, un premier succès inattendu

Ce cycle de réincarnation des héros a commencé dans la BD franco-belge à la fin des années 1990, très précisément en octobre 1996, avec L’Affaire Francis Blake, un épisode de Blake et Mortimer publié près de dix ans après la mort d’Edgar P. Jacobs. Petit retour en arrière : en 1992, Dargaud rachète la licence Blake et Mortimer et décide d’entreprendre une suite. Si les ingrédients sont identifiés – fidèle au style graphique qui a fait le succès des albums emblématiques, l’intrigue d’espionnage doit prendre place dans l’Angleterre des années 1950 –, « la création n’obéit à aucune recette marketing », soutient cependant Claude de Saint Vincent, directeur général du groupe Média Participations à l’origine de cette relance. Confié au scénariste à succès Jean Van Hamme et au dessinateur adepte de la ligne claire Ted Benoit, cet opus post-Jacobs mettra en effet quatre longues années à voir le jour. Mais, à sa sortie, il fait « un triomphe », résume sobrement Claude de Saint Vincent. « En trois mois, on en a vendu 650 000. Les libraires s’en souviennent encore. D’autant qu’il s’agissait d’une réussite inattendue. »

Lorsque, quelques années plus tard, Morris, le prolifique auteur de Lucky Luke, décède (en 2001), le groupe Média Participations n’hésite pas à lui envisager aussitôt une succession, d’autant que le dessinateur a, de son vivant, collaboré avec plusieurs scénaristes. Et que Lucky Luke, créé en 1946, est devenu une star internationale totalisant aujourd’hui quelque 200 millions d’albums vendus. L’enjeu est donc de taille. Achdé est sélectionné parmi d’autres dessinateurs qui ont participé à un album d’hommage à Morris. Pour le scénario, l’éditeur fait appel à l’humoriste Laurent Gerra, dont la personnalité très médiatique assure la campagne de promotion. L’album, intitulé La Belle Province, fait un carton : 620 000 exemplaires vendus, et un écho particulièrement favorable au Québec.
 

Des résurrections qui font vivre la série

La BD franco-belge passe à l’ère de la production culturelle industrielle. « Une exploitation merchandising et audiovisuelle intensive a permis d’introduire Lucky Luke auprès d’une très large partie de la population et de plusieurs générations de lecteurs », peut-on lire sur la page d’accueil des éditions Lucky Comics. Une chose est sûre : ces résurrections ont, depuis, inspiré nombre de reprises, qui toutes ont rencontré leur public. Avec, à la clé, des performances commerciales souvent bien plus spectaculaires que les originaux. Récompensé par le prix de l’œuvre réaliste étrangère du Festival d’Angoulême de 1976, la Ballade de la mer salée d’Hugo Pratt avait atteint un pic d’environ 80 000 exemplaires. Quatre décennies plus tard, ce sont 150 000 albums du tome 14 d’Équatoria réalisé par Juan Díaz Canales et Rubén Pellejero qui se sont écoulés. Il s’est vendu l’an dernier 370 000 exemplaires de Lucky Luke et la terre promise ; les ventes d’Astérix culminent régulièrement autour de deux millions quant à celles des Blake et Mortimer qui ont suivi L’Affaire Francis Blake, elles se sont stabilisées entre 400 000 et 500 000 exemplaires, et cela, quels que soient les avis, parfois réservés, de la critique.

Mais ce n’est pas tout : chacun de ces événements éditoriaux fait office de coup de projecteur sur l’ensemble de la série, dont les numéros historiques bénéficient alors d’un regain de faveur du public. Les Blake et Mortimer signés Jacobs continuent ainsi à se vendre à hauteur de 5 000 exemplaires par an. On observe le même effet de stabilisation des ventes pour les Corto Maltese. « En France, Astérix est restée la série franco-belge la plus vendue avec plus de 20 000 exemplaires en moyenne par titre, affirme quant à lui Céleste Surugue, directeur général des Éditions Albert René. Le fonds reste stable depuis des années avec une petite hausse les années de nouveauté. Certains lecteurs découvrent la série avec un nouveau titre et ont envie de se plonger dans les albums plus anciens. » La parution d’une suite a donc aussi le mérite d’éviter l’érosion du catalogue, lequel constitue une rente indispensable pour la maison d’édition. « Pour faire vivre l’œuvre d’un auteur mort, il faut que son héros reste vivant », résume Claude de Saint Vincent. On peut se demander si la sortie d’un film, en avril prochain, suffira à sortir des limbes Gaston Lagaffe : quel enfant ou adolescent connaît encore l’irrésistible flemmard inventé par Franquin en 1957, mais dont les bévues hilarantes se sont arrêtées à la fin du siècle dernier ? C’était une autre époque…
 

Tintin, reporter en sursis ?

« La notion de classique est en train de rendre l’âme, constate Stéphane Beaujean, directeur artistique du Festival d’Angoulême. C’est un phénomène récent qui s’observe également au cinéma : plus personne ne s’intéressera à Star Wars dans dix ans s’il n’y a pas de nouveaux épisodes. Les sollicitations contemporaines sont tellement nombreuses que le public, notamment dans le domaine du divertissement, n’a plus le temps de se tourner vers le passé si on ne l’y invite pas fortement. »

Terminées en 1983 avec la mort d’Hergé, qui a refusé que son héros lui survive, les aventures de Tintin sont-elles condamnées à s’effacer de notre mémoire collective, soumise à un intense bombardement culturel ? La série a jusqu’ici bénéficié d’adaptations audiovisuelles (dessins animés, adaptation au cinéma par Steven Spielberg en 2011, jeux vidéo, etc.) qui ont entretenu sa notoriété et dynamisé sa carrière. En état de rémission artificielle ? Début 2017, c’est une version colorisée de Tintin et les Soviets qui est venue créer l’événement. Pendant ce temps, les planches originales, elles, se monnaient une petite fortune, comme celle, extraite du Sceptre d’Ottokar, adjugée pour 505 000 euros chez Artcurial le 18 novembre dernier. Tintin exposé à la façon d’une œuvre d’art ? C’est le sort que lui avait imaginé Hergé dans l’Alph-Art, l’ultime album, demeuré inachevé, qui se déroulait dans le milieu de l’art moderne et montrait le reporter en culottes de golf enfermé dans du plexiglas, muséifié. Quelques décennies plus tard, c’est Hergé qui avait son propre musée à Louvain et, fin 2016, une exposition organisée à Paris par le Grand Palais.
 

Gagner de nouveaux publics

La créativité du 9e art est-elle soluble dans une politique éditoriale qui privilégie les reprises de classiques existants, de valeurs sûres ? « Il y a au moins deux manières d’exploiter une licence, relève Stéphane Beaujean. L’une, conservatrice, va synthétiser l’essence de ce qui a fait le succès d’un univers afin d’en produire une formule identique. L’autre consiste à adapter les créations à l’époque. » La Jeunesse de Mickey, de Tébo, album distingué par le prix jeunesse du Festival d’Angoulême 2017, illustre parfaitement cette tentative d’amener un personnage vers un public plus jeune, en intégrant par exemple des codes graphiques empruntés aux jeux vidéo. C’est aussi le cas de la collection « Les Spirou de », carte blanche donnée à des auteurs invités. Dans les deux cas, la mission de l’artiste est bien de renouveler l’esprit de la série. « On m’a confié les rênes, expliquait, sur l’antenne de France Culture, Jul, l’auteur de Silex and the City qui a signé le scénario iconoclaste du dernier Lucky Luke. L’idée ? Ce n’est pas une série vintage qui roule sur la nostalgie. C’est pour les enfants et les adultes d’aujourd’hui. » Toute nouvelle maison d’édition fondée au sein du groupe Média Participations, Little Urban a fait quant à elle le pari de décliner le personnage du Marsupilami en livre jeunesse. Benjamin Chaud, auteur reconnu à l’international, a relevé le défi de créer des « Petits Marsus », dans une allégorie colorée aux accents très contemporains, où il est question de trouver refuge après une catastrophe climatique.

Quels seront les classiques de BD de demain ? Moins feuilletonesque que par le passé, le 9e art produit encore des créations originales remarquées, de Persepolis de Marjane Satrapi à Istrati de Golo, en passant par Quai d’Orsay de Christophe Blain et Abel Lanzac. Et même de nouvelles séries : XIII, Les Vieux Fourneaux… Mais celles-ci ont un coût : le temps de la création est un temps long, indispensable pour bâtir des univers de fiction et remplir des cases à la main. C’est aussi un pari, qui « se décide à partir d’un crayonné et d’un synopsis de deux pages », raconte Claude de Saint Vincent. « Quand on reçoit les planches, au dessin un peu orientaliste, d’un jeune auteur, dont le personnage est un chat qui mange un perroquet, se met à parler, puis veut faire sa bar-mitsva, on trouve ça drôle, intelligent, mais on se dit qu’on va en imprimer 8 000 exemplaires. À l’arrivée, il s’est vendu 500 000 exemplaires du Chat du rabbin de Joann Sfar. » En clair, il faut pas mal d’imagination pour laisser sa chance à la création. Et une trésorerie solide, grâce à de bons vieux classiques, pour la financer.

 

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°708 du 1 janvier 2018, avec le titre suivant : Bd le retour en fanfare des classiques

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