Dimanche 16 décembre 2018

Expérimentations

Au-delà des traces du corps

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 25 février 2014 - 713 mots

À la Ferme du buisson de Noisiel, silhouettes et tracés laissent entrevoir apparitions et disparitions du corps, dans une scénographie subtile

NOISIEL - Sur le fond blanc de l’écran s’animent des tracés, des contours simples, schématiques voire enfantins parfois. L’œil y décerne des routes et autres voies de circulation, des maisons, des déplacements également. Les voix accompagnant le dessin sont celles de témoignages de Palestiniens racontant la difficulté de leur quotidien, au moment notamment de traverser des points de contrôles afin de pénétrer en Israël. Avec une esthétique du presque rien, la vidéo de l’artiste suisse Till Roeskens braque son propos sur un corps qui, tout en n’étant jamais figuré, n’en est pas moins central et dont il donne à comprendre, à travers la combinaison de la voix et du tracé, les entraves mises non seulement à sa circulation, mais aussi à son intégrité à force de contraintes voire de vexations (Vidéocartographies : Aïda Palestine, 2009).

C’est bien une double problématique, à la parfaite complémentarité, qui occupe cette exposition toute en finesse proposée par le Centre d’art contemporain de la Ferme du Buisson, à Noisiel (Seine-et-Marne) : celle du tracé et celle du corps. Le tracé c’est par exemple celui d’Abdelkader Benchamma qui, à coups de fusains, fait se déployer très en hauteur sur le mur un monde qui semble parallèle, des entités mouvantes, ou peut-être la conséquence d’une explosion (Sans titre, 2014) ? Des phénomènes pas représentables en tout cas, presque en deçà du visible, mais dont l’apparition soudaine demeure construite et composée par l’artiste. À l’instar des expériences de William Anastasi avec ses Subway Drawings qu’il réalise à l’aveugle depuis les années 1960, une planche à dessin posée en équilibre sur ses genoux en initiant avec ses deux mains des tracés qui se rejoignent, semblant en cela défier les limites du visible. C’est à l’aveugle également que dessinent Dennis Oppenheim et son fils dans deux films qui ne laissent pas de troubler. Chacun à tour de rôle, l’un dessine sur le dos nu de l’autre un tracé que le second s’emploie à essayer de reproduire au mur grâce à la seule perception sensitive qu’il en acquiert (Two Stage Transfer Drawing, 1971).

Le visible habité par l’absence
Si les œuvres retenues ici par la commissaire Laure Gablier ont en commun de faire appel au corps, elles s’emploient le plus souvent à l’évoquer plus qu’à le montrer, lorsque le dessin devient un outil permettant autant son apparition que sa disparition, sa matérialisation et sa réduction à l’infime. C’est particulièrement vrai dans la proposition de Maryclare Foá & Birgitta Hosea, soit deux grandes feuilles de papier accrochées au mur sur lesquelles les artistes ont chacune tracé le contour de leur silhouette grâce à l’ombre portée par un projecteur. Soudain le dessin semble s’échapper de son support, à la faveur d’une projection vidéo de ces mêmes silhouettes qui esquissent quelques mouvements sur le papier. Un peu plus loin dans la salle, de ténues traces de pas au sol laissées avec de la craie semblent confirmer la possibilité d’une évasion, d’une autre forme de disparition donc (Traion 1 (Ferme), 2014). Des préoccupations semblables et bien antérieures apparaissent également dans un film de 1978 de Geta Bratescu, The Studio, en fait l’enregistrement filmé de sa première performance. L’artiste notamment se déplace devant une grande feuille de papier courant du mur jusqu’au sol, sur lesquelles elle a lâché quelques lignes tracées et semble parfois faire corps avec ce cadre. Faire corps avec le cadre c’est aussi ce que fait Mathieu Bonardet, tout jeune diplômé de l’École des beaux-arts de Paris, dont une vidéo le montre cheminant en cercle sur une plateforme en bois posée au sol sur laquelle un papier marouflé a été entièrement recouvert de graphite. S’y déplaçant en cercle, l’artiste ne laisse que quelques timides empreintes de pieds que seul l’œil aguerri saura déceler (Sans titre (marche), 2014).

À travers ces exemples d’une potentielle présence ou représentation du corps à travers la possibilité ou la réalité de sa disparition, cette exposition semble finalement tendre vers l’hypothèse d’une impossibilité de le représenter.

Dans ma cellule, une silhouette

Commissaire : Laure Gablier
Nombre d’artistes : 11
Nombre d’œuvres : 20

Jusqu’au 20 avril, Centre d’art contemporain de la Ferme du Buisson, allée de la Ferme, 77186 Noisiel, tél. 01 64 62 77 77, www.lafermedubuisson.com, mercredi, samedi et dimanche 14h-19h30.

Légende photo

Vue de l'exposition « Dans ma cellule, une silhouette », à la Ferme du Buisson, Noisiel. © Photo : Emile Ouroumov.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°408 du 28 février 2014, avec le titre suivant : Au-delà des traces du corps

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