Dimanche 15 décembre 2019

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Art & hôtellerie : chambres avec vue sur l’art

Par Christian Simenc · L'ŒIL

Le 25 janvier 2012 - 1517 mots

L’art contemporain deviendrait-il la nouvelle plus-value esthétique du monde hôtelier ? Après les décorateurs, les designers et, plus récemment, les couturiers, c’est désormais au tour des artistes et de leurs œuvres d’investir à l’envi palaces, chambres et autres suites.

Il y a manière et… manière d’intégrer l’art dans un hôtel. La méthode la plus courante, et la plus « simple », est d’acheter des œuvres et de les… montrer. À Rome, le Raphaël arbore des toiles de Miró, Morandi et De Chirico, ainsi qu’une collection de céramiques signées Picasso. Ce concept peut être poussé davantage en consacrant non seulement une chambre, mais un étage complet à un seul et même artiste – comme au Bedford, à Paris, où l’on peut réserver la chambre « Zoran Music » ou « Raoul Ubac » –, voire l’édifice entier. C’est le principe adopté, notamment, par la chaîne Art’otel. Ses aménagements intérieurs n’étant pas toujours d’une grande subtilité, elle tente de rattraper le coup en faisant, dans chacune de ses six adresses – avant l’ouverture d’une antenne à Amsterdam et d’une autre à Londres –, un focus monographique : l’Américain Donald Sultan à Budapest, le Dresdois A.R. Penck à Dresde, la Coréenne Seo à Cologne et le trio Andy Warhol/Georg Baselitz/Wolf Vostell, pionnier du mouvement Fluxus, dans ses trois entités berlinoises.

Deux options : l’achat d’œuvres ou le mécénat aux artistes
Certains propriétaires d’hôtels étant également collectionneurs, il est plus commode pour eux de « piocher » dans leurs propres fonds pour « décorer » les lieux. À Zuoz, en Suisse, le propriétaire du Castell, Ruedi Bechtler, a ainsi dispatché une partie de sa collection d’art contemporain, dont Carsten Höller, Roman Signer, Peter Fischli & David Weiss ou Martin Kippenberger. À Courchevel, le palace Cheval Blanc, dont le patron n’est autre que Bernard Arnault, P.-D.G. de LVMH, s’est vu, lui, doté à l’extérieur de deux sculptures monumentales de Xavier Veilhan et Bruno Peinado et, à l’intérieur, d’une série conséquente de photographies, dont des œuvres de Walter Niedermayr, Andreas Gursky, Macduff Everton… Sur l’île de Naoshima, au Japon, Soichiro Fukutake a fait construire par Tadao Ando le Benesse House Museum pour y montrer sa collection et a ouvert sur le toit dudit musée un hôtel, dont les chambres sont elles aussi ornées d’œuvres – Bernd et Hilla Becher, Keith Haring… –, voire de fresques peintes à même les murs – Richard Long, David Tremlett…

Pour faire entrer l’art à l’hôtel, une autre méthode consiste à passer commande directement à un artiste. Deux possibilités : soit acquérir une œuvre, comme l’a fait Guy de Durfort, patron du Burgundy, à Paris, lequel n’y est pas allé de main morte en commandant, entre autres, à son oncle, Guy de Rougemont, une sculpture monumentale en marbre de Carrare d’un coût de… 250 000 euros. On peut aussi demander à un artiste d’investir un espace spécifique, chambre ou partie commune. Au Windsor, à Nice, plus de la moitié des cinquante-sept chambres ont, pour l’heure, été revisitées par Glen Baxter, Raymond Hains, François Morellet ou Jean Le Gac.

Ouvert en 2007, à Paris, l’Hôtel particulier, lui, a fait intervenir des artistes dans ses cinq suites. Le papier peint qui habille la suite Végétale décline une photographie de Martine Aballéa, tandis que la suite Vitrine contient justement, fixée à un mur, une « œuvre-vitrine » de Philippe Mayaux rassemblant une flopée d’objets érotico-gourmands. Pour la réouverture, en 2010, du Royal Monceau, à Paris, Stéphane Calais a réalisé une fresque sur les six caissons centraux du restaurant, Nikolaï Polissky une étrange salle des trophées peuplée d’animaux fantastiques en bois brut et Joana Vasconcelos une théière géante en fils de fer, qu’elle a installée dans le jardin de l’hôtel.

Il arrive, parfois, que l’artiste soit convié en amont d’un projet hôtelier. La Suissesse Pipilotti Rist a été invitée par Jean Nouvel à réaliser des œuvres à l’intérieur du Sofitel Vienna Stephansdom, à Vienne (Autriche), bâtiment neuf inauguré en 2010. Elle y a conçu d’impressionnants plafonds multicolores animés de vidéos qui, à la nuit tombée, illuminent l’édifice.

Curateurs ou « art concierge », les nouveaux services hôteliers
Pour mieux surfer sur la tendance, certains hôtels, à l’instar des musées ou des galeries, s’offrent même les services d’un « commissaire d’exposition » ou « curateur », dans le jargon de l’art contemporain. Le consultant en art Hervé Mikaeloff joue ce rôle pour Le Royal Monceau, à Paris, lequel hôtel loge, en ses murs, la galerie d’art contemporain Art District et possède, en outre, un « art concierge », lequel se veut « le lien entre les clients et le monde artistique et culturel » (sic !).

La chaîne Le Méridien, elle, arbore, depuis cinq ans, rien moins qu’un global cultural curator en la personne de Jérôme Sans, cofondateur du Palais de Tokyo, à Paris. Sa mission : « Transformer l’expérience d’un hôtel en une série d’expériences culturelles uniques (sic !). [Son] rôle est donc d’identifier les créateurs et les artistes qui réalisent [lesdites] expériences et de les accompagner. » En décembre dernier, à Miami, lors de la foire Art Basel Miami Beach, l’enseigne a exposé son concept Unlock Art, série de cartes magnétiques imaginées par des artistes – Sam Samore, Michael Lin, :mentalKLINIK et Yan Lei –, qui servent à la fois de « clés » pour entrer dans sa chambre, mais aussi de « sésames » pour « accéder gracieusement à une institution d’art contemporain dans chaque ville dans laquelle est implanté un hôtel ». Ce programme « arty » du Méridien a été lancé par Eva Ziegler, senior vice-president de la marque, actuellement sur le départ. On ne sait donc pas ce qu’il en adviendra.

Dernier rayon artistique à avoir été exploré : la performance. C’est le cas de l’Hôtel Everland, chambre unique imaginée par les artistes Sabina Lang et Daniel Baumann qui, en 2008, se jucha sur le toit du Palais de Tokyo, à Paris, face à la tour Eiffel. Un projet similaire baptisé A Room for London se hisse, durant tout 2012, sur la toiture-terrasse du Queen Elizabeth Hall, à Londres donc. Une seule nuit possible par réservation, mais vue imprenable sur la Tamise garantie.

LE WINDSOR, À NICE

Tenu par la famille Redolfi depuis 1942, c’est son précédent directeur, Bernard Redolfi qui, il y a plus de vingt ans, décida d’inviter des artistes à intervenir dans les chambres, des créateurs niçois évidemment – Philippe Perrin, Ben, Noël Dolla… –, mais également internationaux – Felice Varini, Lily Van der Stokker, Lawrence Weiner… Selon son humeur, le client peut ainsi choisir au plus juste l’ambiance de son séjour. Ainsi, Ben a truffé les murs de sentences colorées, brèves et pas foncièrement définitives. Pour un repos plus « zen », mieux vaut préférer la Chambre dorée, signée par l’Italien Claudio Parmiggiani, un lit d’une blancheur immaculée serti dans une sorte de cube d’or. Son numéro : la 357.

>Le Windsor, 11, rue Dalpozzo, Nice (06), tél. 04 93 88 59 35.


LE BURGUNDY, À PARIS

Rouvert en 2010, Le Burgundy est un hôtel cinq étoiles doté de cinquante-neuf chambres et suites. Outre une sculpture monumentale signée Guy de Rougemont placée sous la grande verrière du patio central, on trouve également, dans le restaurant, quatre dessins au fusain et une toile sur le thème de l’arbre, signés Alexandre Hollan, et, dans le bar, une fresque du peintre transalpin Marco Del Re illustrant Les Fleurs du mal de Baudelaire, déployée sur un vaste plafond à caissons « réalisé par des artisans de Vicence, en Italie, les mêmes qui ont refait le théâtre de La Fenice à Venise », précise, non sans délectation, Guy de Durfort, propriétaire du Burgundy. Dans les chambres sont accrochées des gravures originales et dans les parties communes des photographies signées Lee Friedlander, Jean-Loup Sieff ou Philippe Ramette.

>Le Burgundy, 6-8, rue Duphot, Paris-1er, tél. 01 42 60 34 12.


LE BENESSE HOUSE, À NAOSHIMA (JAPON)

Le concept de l’hôtel Benesse House, qui fête, cette année, ses vingt printemps, est à plus d’un titre original. Il est à la fois l’un des pionniers et l’une des exceptions du genre. Situé hors des grands circuits internationaux de l’art contemporain, il a, en effet, été construit sur une petite île de la mer intérieure de Seto, au Japon. En outre, il est juché sur un musée, ce qui génère un accès des plus privilégiés. Depuis 1992, l’hôtel s’est démultiplié en trois nouvelles entités et l’ensemble se voit adjoindre une politique d’achat d’œuvres conséquente. Parmi les pièces conçues récemment, on trouve une installation du photographe japonais Hiroshi Sugimoto intitulée Coffin of Light, constituée de cinq clichés grand format et d’un « objet lumineux ».

> Benesse House, Gotanji, Naoshima, Kagawa 761-3110, Japon, www.benesse-artsite.jp/en/benessehouse/room/index.html


LE CASTELL, À ZUOZ (SUISSE)

Le collectionneur Ruedi Bechtler a acquis l’hôtel Castell en 1996. Situé à Zuoz, non loin de Saint-Moritz, ce palace des montagnes suisses se compose d’un bâtiment des années 1910, dessiné par l’architecte Nicolaus Hartmann, et d’une aile édifiée en 2004 par l’agence néerlandaise UNStudio et Hans-Jörg Ruch. Les chambres sont « ornées » d’œuvres signées par la fine fleur de l’art contemporain mondial : Erwin Wurm, Thomas Hirschhorn, Gabriel Orozco, Angela Bulloch, Simon Starling… Ruedi Bechtler a, en outre, initié alentour un programme d’interventions artistiques : James Turrell y a déjà planté l’un de ces fameux « skyspaces » et Tadashi Kawamata un sun deck… À suivre donc !

>Le Castell, 7524 Zuoz (Suisse), www.hotelcastell.ch

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°643 du 1 février 2012, avec le titre suivant : Art & hôtellerie : chambres avec vue sur l’art

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