Vendredi 23 février 2018

Ann Hindry, critique d’art

L’historienne et critique d’art Ann Hindry publie un ouvrage sur la Collection Renault, dont elle est la conservatrice

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 9 décembre 2009

Historienne et critique d’art, Ann Hindry a suivi un parcours à la fois sinueux et sérieux. Portrait d’une éclectique à longue vue

Trop belle pour toi ? À la différence d’une Carole Bouquet dans le film de Bertrand Blier, la beauté d’Ann Hindry n’a rien d’intimidant. Les yeux bleus de la conservatrice de la Collection Renault ne lui ont d’ailleurs pas toujours facilité la vie. « Mes relations avec les femmes étaient odieuses, et celles avec les hommes quasi impossibles, confie-t-elle. Les femmes m’en voulaient, les hommes me voulaient. » Coquetterie ? Pas vraiment. Car plus qu’une jolie femme, Ann Hindry est une jolie personne, chaleureuse, dont la modestie n’est guère feinte. « C’est Janus, un personnage à double visage, public et privé, remarque notre spécialiste en architecture, Gilles de Bure. Le visage public, c’est la rigueur, le refus de céder aux pulsions. Mais le personnage privé est étonnamment charnel. Dans l’exercice de ses fonctions, c’est une belle femme et, dans le privé, c’est une femme ravissante. » L’artiste Agnès Thurnauer le confirme : « Ann est dans la jubilation du travail tout en étant d’un grand sérieux. Elle est dans la vie, et aime la vie. » La vie avec ses zigzags. Au lieu de creuser un seul sillon, l’historienne de l’art en a exploré plusieurs, de l’expressionnisme abstrait américain à l’abstraction française avec Martin Barré, en passant par la sculpture anglaise avec Anthony Caro dont elle prépare une monographie chez Phaidon. Dénuée de position dogmatique ou stylistique, elle a cultivé les grands écarts, écrivant aussi bien sur Picasso qu’Erró, Sophie Riestelhuber ou Gérard Titus-Carmel. Le tout, en multipliant les textes de commande. Aurait-elle trop butiné ? « Il y a deux dangers, le militantisme à outrance et l’éclectisme, constate l’artiste Christian Bonnefoi. Ann remplit très bien une sorte de juste milieu. »

Entre Paris et New York
Entre deux eaux, Ann Hindry l’est par ses origines. Née d’une mère française et d’un père anglais, intellectuel et héros de la Royal Air Force, qu’elle qualifie de « parents infantiles pré-hippies », elle grandit en pension. Inscrite en histoire de l’art, elle effectue un premier stage à la galerie Daniel Templon, à Paris, en 1970. « Elle était raffinée, curieuse, séductrice aussi. Elle avait un grand sens du contact, les artistes l’adoraient », se souvient le galeriste. Elle l’aide alors pour les traductions des catalogues d’Art and Language, avant de migrer un temps à New York. Une toile de Kenneth Noland, entrevue au Museum of Modern Art (MoMA), fait office d’électrochoc. Elle saute alors à pieds joints dans l’abstraction américaine, fait la connaissance du critique d’art Clement Greenberg, lequel devient son mentor. Bien qu’elle ait traduit ses écrits en français, Ann Hindry n’est pas une disciple béate. « Je n’adhère pas à sa caricature du modernisme, à sa vision de l’art comme pratique pure détachée de l’histoire des hommes », déclare-t-elle. De retour à Paris, elle devient l’assistante de Daniel Templon et l’accompagne sur les foires à l’étranger. Par son intermédiaire, elle rencontre Leo Castelli qui la présente à Lichtenstein, Warhol et Jasper Johns. Si le marchand américain succombe à son charme au point de la demander en mariage, elle préfère rester dans l’espace de l’amitié. Cette entente donnera lieu à un documentaire réalisé avec le cinéaste Claude Berri et à un livre d’entretiens.

Même si Ann Hindry songe un temps à embrasser le métier de galeriste, la veine intellectuelle l’emporte chez elle sur la fibre commerciale. En faisant la promotion de l’art américain en France, elle se mettra toutefois dans une posture inconfortable. « J’essayais de percer en travaillant sur les écrits des Américains, mais il y avait en France un rejet politique de l’Amérique et de Greenberg, rappelle-t-elle. Les Américains s’intéressaient plus à ce que je faisais. Peut-être ne se sentaient-ils pas menacés. » Dès 1973-1974, elle élargit son spectre à la France et se prend de passion pour l’œuvre de Martin Barré. Au point d’avoir formé l’Association des amis de l’artiste. « Elle a toujours eu une vue d’avance sur les qualités de Martin qui étaient enfouies, se remémore la veuve du peintre, Michèle Barré. Martin était très impressionné par le fait qu’elle réussisse à expliciter les choses mieux que lui-même. » Pour cette historienne de formation, la critique d’art ne se limite pas à un commentaire hâtif sur l’événement. Au contraire, cet exercice doit accompagner une inscription dans une durée. De fait, Ann Hindry apprécie la lente maturation, une démarche ardue, cette porte étroite qu’évoquait Gide. « Son regard d’historienne est très important, il nous aide à sortir d’une vision instantanée, rapide, formatée. Ann nous ramène à notre temps propre, au temps de notre travail », indique Agnès Thurnauer. Pour Christian Bonnefoi, « son regard, ce n’est pas le regard qui ment dont parlait Rimbaud, mais le regard qui éclaire. Ann fonctionne en deux temps. Ce qui s’exprime en premier, c’est le côté passionnel, direct, émotif. Puis il y a un recul qui modifie, amplifie ou réduit son impression ». Conditionné par ses années de formation, son regard ne se porte que distraitement sur la scène actuelle. Ainsi admet-elle « ne pas voir le quart de ce que je devrais ».

La gloire avec Artstudio
Plus que par ses préfaces de catalogue, c’est avec la revue trimestrielle thématique Artstudio, créée par Daniel Templon, qu’elle connaîtra son heure de gloire. Succédant à Claire Stoullig, maître d’œuvre des premiers numéros, elle assure la relève avec brio. « Je lui faisais tellement confiance que je ne lisais les textes qu’une fois publiés », rappelle Daniel Templon. Plus attractive mais tout aussi sérieuse qu’Artpress, la revue mettait autant l’accent sur la photogravure que sur le texte. Sous la houlette d’Ann Hindry, Artstudio devient un tremplin pour beaucoup de critiques d’art. « Elle était adorable, cool et compréhensive », rappelle le critique d’art Jean-Pierre Criqui. Malheureusement, la crise a raison de cette publication en 1992. Pour Ann Hindry, la suite normale aurait été de prendre la rédaction en chef d’une grande revue. Beaux Arts magazine lui fait une proposition, mais finalement elle opte pour la Collection Renault. « J’ai préféré me colleter au terrain, explique-t-elle. La rédaction en chef de Beaux Arts ne correspondait pas à ma personnalité, il y avait beaucoup de relations publiques. » Pourtant la Collection Renault, initiée avec ferveur par Claude-Louis Renard et abandonnée par Georges Besse alors patron de la firme, avait tout d’un champ de mines. Ann Hindry passera les trois premières années à démêler le statut complexe de cet ensemble. « Il n’y a rien eu de malhonnête, mais il y a eu des choses peu glorieuses », confie-t-elle. Une partie de la collection est encore entre les mains de l’homme d’affaires Jean Hamon. Mais, elle a su redonner une seconde virginité à ce fonds. Profitant de l’Année de la France au Brésil, elle vient d’organiser une double exposition de la collection au Musée d’art contemporain de São Paulo et au Musée Oscar Niemeyer à Curitiba. En revanche, pas de perspective, pour l’heure, d’une exposition en France. « Il faudrait alors pouvoir montrer la collection dans son ensemble, dans un lieu central. Cela ne s’impose pas tout de suite », remarque-t-elle.

On s’étonne d’ailleurs que l’historienne n’ait pas orchestré jusque-là d’expositions. Si, avec sa traduction de Clement Greenberg, son travail éditorial à Artstudio, son entretien avec Leo Castelli, elle a très bien pavé la voie d’une introduction à l’art américain d’après-guerre, elle ne s’est pas attaquée à une histoire de ce mouvement. Au final, a-t-elle eu la carrière qu’elle méritait ? « Elle n’a pas eu d’ambition, elle avait les moyens intellectuels, la capacité de travail, mais il lui manquait la volonté d’être la première », indique un proche. « Elle aime trop la vie, elle préfère ses amis à ses relations, défend Gilles de Bure. Quand elle se retrouve avec ses copains, ils refont le monde et pas le monde de l’art. » Mue par un mélange complexe d’humilité et de manque de confiance, Ann Hindry a veillé à garder sa singularité. « J’ai une liberté, je ne sens pas de chaînes, de devoirs. Le côté négatif, c’est que je ne suis pas dedans. J’ai peut-être une complaisance à me situer à l’extérieur », déclare-t-elle. Et d’ajouter : « Je ne cherche pas la gratification people, j’aime les rapports d’individu à individu, je n’ai pas envie d’être une star, certainement pas une star d’un jour. » Une sagesse à mettre au rang de ses nombreux mérites.

ANN HINDRY EN DATES
1950 Naissance à Vevey (Suisse)
1986 Rédactrice en chef d’Artstudio
1996 Conservatrice de la Collection Renault
2009 Commissaire de l’exposition « Uma aventura moderna — Coleção de arte Renault » au Brésil, au Musée Oscar Niemeyer de Curitiba et au Musée d’art contemporain de São Paulo (jusqu’au 15 décembre) ; publication de Renault, la collection d’art chez Flammarion
2011 Publication prévue d’une monographie d’Anthony Caro chez Phaidon

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°315 du 11 décembre 2009, avec le titre suivant : Ann Hindry, critique d’art

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