Art contemporain

20 artistes qui veulent changer le monde

Par La rédaction de L'Œil · L'ŒIL

Le 23 novembre 2021 - 4202 mots

Crise sanitaire mondiale, réchauffement climatique, montée des fondamentalismes, déshumanisation des sociétés, aggravation des inégalités, lutte des minorités… notre monde est en crise. Mais comment les plasticiens réagissent-ils à ce contexte ? Portrait de vingt artistes qui veulent faire bouger les lignes.

Zanele Muholi [née en 1972]

Des portraits frontaux en noir et blanc, dont les modèles (le plus souvent des femmes noires lesbiennes) nous fixent droit dans les yeux : saisies au plus près des communautés LGBT+, les photographies de Zanele Muholi ont imposé leur style et conquis les cimaises des grandes institutions occidentales. Après les rencontres photographiques d’Arles, elles ont été exposées tout récemment à la Tate Modern (Londres). En Afrique du Sud où l’artiste a grandi, c’est une autre affaire : l’homosexualité et la transidentité demeurent des objets de scandale. Les rendre visibles constitue de ce fait une forme d’activisme, et c’est d’ailleurs par ce terme que Zanele Muholi définit le travail qu’elle a initié en 2002, après une formation au Market Photo Workshop de David Goldblatt à Johannesburg. L’objet de sa pratique ? Offrir une visibilité et une dignité à des identités noires et queer malmenées. Après avoir ourlé diverses séries dans ce sens, dont Faces and Phases où elle documente au long cours l’évolution de plusieurs modèles, Zanele Muholi initie en 2012 une pratique de l’autoportrait. Somnyama ngonyama (en zoulou, « Saluez la lionne noire ») mêle références à l’histoire de l’art, clichés exotisants et évocations autobiographiques, et se joue des stéréotypes pour mieux affirmer son identité.
Représentée par la galerie Stevenson (Le Cap)

Stéphanie Lemoine
Olafur Eliasson [né en 1967]

L’œuvre la plus iconique de l’artiste d’origine danoise est sans doute celle réalisée dans le cadre de son Weather Project, soleil géant nimbé d’un brouillard vaporeux qui a investi le Turbine Hall de la Tate Modern, à Londres, en 2003. Le caractère spectaculaire et englobant de l’installation, l’importance accordée à la lumière, le recours à l’artifice pour évoquer un phénomène naturel et faire appel à notre mémoire sensible sont caractéristiques d’un travail qui revendique également, depuis, une forte dimension environnementale. Constitué en studio pluridisciplinaire, Olafur Eliasson fonctionne comme une petite entreprise. Lors de sa récente exposition « Life » à la Fondation Beyeler, à Bâle, le bâtiment était inondé par un étang verdâtre au milieu duquel les visiteurs circulaient sur des passerelles en bois. À la boutique, ces derniers pouvaient acquérir une lampe Little Sun, solution d’éclairage à batterie solaire développée par l’artiste avec un ingénieur, à destination des populations privées de raccordement électrique ou des amateurs de randonnée. Au carrefour de l’art, du design, et du « care », cette sollicitude dans l’air du temps.
Représenté par les galeries neugerriemschneider (Berlin) et Tanya Bonakdar (New York)

Anne-Cécile Sanchez
Heather Dewey-Hagborg [née en 1982]

Heather Dewey-Hagborg travaille un matériau à la fois omniprésent et invisible : l’ADN. Nourrie aux médias tactiques et à la critique des technologies, l’artiste américaine cherchait de longue date à alerter le grand public sur la mise en œuvre d’une société de surveillance. En 2012, elle trouve sa formule et son public en imaginant un protocole fait pour frapper les esprits, tant il évoque les méthodes de la police scientifique. Dans l’espace public new-yorkais, elle prélève les traces que chacun laisse inévitablement derrière soi (chewing-gum, cheveux, etc.) et en analyse l’ADN pour réaliser des portraits imprimés en 3D, à l’échelle 1. Stranger visions inaugure ainsi un travail ourlé entre documentaire et fiction, et renouvelle au passage un genre pictural majeur à l’aune des technologies biométriques. Pour l’artiste, il ne s’agit pas seulement d’en signaler le caractère intrusif et scrutateur. Dans Probably Chelsea,œuvre exposée actuellement au 104 dans l’exposition « Au-delà du réel ? », elle en souligne aussi l’imprécision et les mensonges. Bien qu’ils aient tous été réalisés à partir de l’ADN de Chelsea Manning, lanceuse d’alerte transgenre, les portraits dont se compose l’installation sont très distincts les uns des autres. Ils se donnent ainsi pour autant d’interprétations et défont l’idée selon laquelle la génétique serait une technologie fiable, donc une preuve.
Représentée par la galerie Fridman

Stéphanie Lemoine
Julien Prévieux [né en 1974]

Entre 2000 et 2007, Julien Prévieux fait une entrée réjouissante sur la scène artistique en envoyant à un millier d’employeurs des lettres de non-motivation. À l’injonction productiviste masquée en réalisation de soi, il oppose un « I Would Prefer not to » qui renverse le rapport de force et offre une revanche à tous les refusés. Dans la lignée de cette première prise de judo, l’artiste va ensuite braconner sur les terres des nouvelles technologies. En « statactiviste » jouant avec le règne contemporain du calcul et de la statistique, il les questionne par l’absurde et en détourne les usages. En 2011, il donne des cours de dessin à des policiers de la BAC pour leur apprendre à répliquer manuellement les diagrammes de Voronoï servant à cartographier la délinquance. Dans What Shall We do Next (2014), qui lui vaut le prix Marcel Duchamp, il s’intéresse aux gestes – dûment brevetés – qui accompagnent nos usages des interfaces numériques et invite des danseurs à les chorégraphier. Cette désobéissance des corps se prolonge dans Patterns of life (2015), qui saisit les enjeux politiques et économiques de la capture et l’analyse du mouvement, puis dans Where is my (Deep) Mind (2019), où quatre danseurs performent diverses expériences de machine learning.
Représenté par la Galerie Jousse entreprise

Stéphanie Lemoine
Ai Weiwei [né en 1957]

Un homme tenant entre ses mains une poterie précieuse qu’il lâche et laisse se briser en mille morceaux à ses pieds : cette image provocante d’Ai Weiwei (Dropping a Han Dynasty Urn, 1995) lui a valu une notoriété internationale. Avec celle, bien sûr, de son fameux doigt d’honneur face à une série de monuments nationaux iconiques, dont, en premier lieu, la place Tian’anmen, à Pékin (Study of Perspective, 1995-2003), le consacrant en figure officielle de la dissidence au régime chinois et à toutes les formes de révérence. Usant de nombreux médias (photographie, sculpture, architecture, vidéo…), Ai Weiwei est également un artiste de la démesure : ses œuvres se déploient souvent à des échelles monumentales, telle Straight, constituée de 150 tonnes de barres d’acier récupérées dans les ruines des écoles effondrées lors d’un tremblement de terre du Sichuan. Au risque parfois d’une certaine platitude. Voire d’une forme d’opportunisme, qu’il prenne la pose sur un rivage en mémoire d’un enfant syrien noyé ou qu’il crée des masques sanitaires (dont les gains étaient reversés à une ONG). Réactions superficielles, ou viscérales, à l’actualité…
Représenté par les galeries Lisson (Londres)et Continua (Paris/Les Moulins)

Anne-Cécile Sanchez
Justine Emard [née en 1987]

À la critique des technologies, Justine Emard préfère l’émerveillement. Dans les progrès de la robotique et des intelligences artificielles, elle voit l’opportunité d’une rencontre. De Reborn (2016) à Soul Shift (2018), l’artiste met ainsi en scène Alter, un robot humanoïde japonais doté d’un réseau neuronal. Elle en saisit les gestes et les interactions avec humains et robots, dont le danseur Mirai Moriyama (Co(AI)xistence, 2017). Dans ses œuvres, la machine qui s’éveille au monde, apprend, tâtonne, s’étonne et suscite une empathie qui pourrait préluder à une coexistence féconde entre humains et non-humains. En 2020, au gré d’une résidence au ZKM (Karlsruhe), Justine Emard poussait un degré plus loin l’animisme technologique. Dans Supraorganism, elle modélise la façon dont communiquent les abeilles pour donner forme à une créature artificielle autonome qui s’éveille à la vie. Composée d’Inox et de cocons de verre, celle-ci tinte et s’allume lorsqu’un visiteur surgit grâce à un système de machine learning. Au 104, ce sont les éclairages à LED qui viennent répliquer à la nuit tombée le comportement des butineuses (Intraorganism, 2021). L’effet de présence y est alors d’autant plus troublant qu’il n’est plus lié à l’être humain par une quelconque ressemblance, sinon par de communes dispositions à la communication…

Stéphanie Lemoine
Trevor Paglen [né en 1974]

En lanceur d’alerte, Trevor Paglen expose l’invisibilité du pouvoir, à commencer par celle des services secrets américains. Cette mise au jour prend diverses formes. Ce sont d’abord des séries photographiques où l’artiste croise géographie, journalisme d’investigation et héritage de la peinture de paysage pour donner à voir les lieux et infrastructures du renseignement : prisons où la CIA mène en toute discrétion sa « guerre contre la Terreur », câbles sous-marins par lesquels la NSA déploie une surveillance à grande échelle, drones, avions fantômes et satellites-espions… Trevor Paglen expose aussi les rares objets filtrants de ce « monde noir », depuis les écussons d’un escadron secret jusqu’aux signatures exécutées sous de fausses identités. Aujourd’hui, il examine plutôt ce qui circule à l’intérieur des câbles et des boîtes noires des ordinateurs. Dans l’exposition « Training Humans » (Fondation Prada, Milan, 2019), conçue en collaboration avec la chercheuse Katherine Crawford, l’artiste dévoilait ainsi le caractère partial, voire franchement problématique, des catégories mobilisées par les algorithmes de reconnaissance pour classifier les individus. Derrière les apparences du progrès machinique, les œuvres de Trevor Paglen débusquent ainsi un projet politique et une vision du monde.
Représenté par la galerie Metro Pictures

Stéphanie Lemoine
Taysir Batniji [né en 1966]

C’est par bribes d’intimité et traces de souvenirs qu’est construit le « vaste autoportrait » de Taysir Batniji présenté au Mac Val jusqu’au 9 janvier 2022. Cette première rétrospective muséale en France est une magnifique démonstration de la capacité de l’art à conférer une portée politique à des expériences personnelles. Né à Gaza à la veille de la guerre de 1967, Taysir Batniji part dans les années 1990 étudier les beaux-arts en Cisjordanie, puis à Naples et à Bourges, avant de s’installer à Paris, où il réside encore aujourd’hui. Sa vie intime est son matériau premier, il s’en empare pour créer un œuvre « à l’échelle de soi » (Frank Lamy), mais dont les résonances vont bien au-delà, comme en témoigne ID Project (1993-2020). Cette œuvre composée de seize fac-similés (pièces d’identité, papiers administratifs…) alignés au mur retrace les différentes étapes qui l’ont conduit de son identité « indéfinie » (en projet, donc) à sa naturalisation française en 2012. Derrière ce cheminement personnel, c’est l’invisibilisation de tout un peuple que donne à voir Taysir Batniji. Son œuvre, qui se déploie dans tous les médiums, est aussi intime que conceptuelle, aussi poétique que politique.
Représenté par les galeries Sfeir-Semler (Hambourg/Beyrouth) et Éric Dupont (Paris)

Anne-Charlotte Michaut
Suzanne Husky [née en 1975]

Au Salon de Montrouge en 2017, Suzanne Husky présentait La Noble Pastorale, une version détournée d’une des célèbres tapisseries de La Dame à la licorne, dans laquelle elle substituait à la représentation onirique originale une scène de destruction de la nature par l’être humain, destruction à laquelle semblait s’opposer, impuissant, un activiste les bras levés. Teinté d’ironie souvent caustique, tout l’œuvre de l’artiste franco-américaine traite des rapports entre l’humain et le non-humain, et des répercussions sociétales qui en découlent. En témoignent les affrontements entre les forces de l’ordre et des occupants de ZAD qu’elle représente, entre autres, sur ses « faïences ACAB ». Par le détournement de médiums, formes et motifs traditionnels, elle joue du décalage entre la facture classique des pièces et la force de leur message politique. Titulaire d’un diplôme des Beaux-Arts de Bordeaux et d’un certificat de paysagisme horticole obtenu en Californie, Suzanne Husky met sa pratique au service d’un militantisme éco-féministe et altermondialiste. En 2016, elle crée avec Stéphanie Sagot le « Nouveau Ministère de l’Agriculture », entité politique factice et subversive à l’origine de projets « à l’intersection du néo-libéralisme et de l’agrobusiness ». Des pièces du duo sont à découvrir en ce moment dans deux expositions collectives : « Agir dans son lieu » au Transpalette (Bourges, jusqu’au 15 janvier 2022) et « Aterrir » à la Ferme du Buisson (Noisiel, jusqu’au 30 janvier).
Représentée par la Galerie Alain Gutharc (Paris)

Anne-Charlotte Michaut
Pascal Convert [né en 1957]

Mémorielles et commémoratives, les œuvres de Pascal Convert font des empreintes du passé et de leur saisie un moyen d’évoquer les fractures du présent. La sculpture qu’il exposait tout récemment aux Invalides dans l’exposition « Napoléon n’est plus ! » à l’occasion du bicentenaire de la mort de l’Empereur en offre un exemple. Réalisée à partir d’un scan 3D du squelette de Marengo, le cheval de Napoléon, elle accomplissait un antique rite funéraire tout en suspendant l’ombre de Waterloo au-dessus de la tombe de l’Empereur. En creux, ce memento mori venait aussi signaler les ambivalences d’une commémoration qui a beaucoup divisé, avec à la clé une polémique dont l’artiste s’est défendu bec et ongles. Au Louvre-Lens, c’est aux décombres de l’Histoire contemporaine que Pascal Convert rendait hommage cette année. Il exposait trois œuvres nées de son voyage en Afghanistan en 2016 sur les traces des bouddhas de Bâmiyân détruits par les talibans. Y figurait le vaste panoramique du site réalisé au gré de relevés photographiques et de scan 3D. Dans cette trace monumentale, l’actualité est venue là encore s’inscrire en creux – preuve que tout vestige se projette sur les contemporains.
Représenté par la Galerie Éric Dupont

Stéphanie Lemoine
Morehshin Allahyari [née en 1985]

Depuis son enfance à Téhéran, Morehshin Allahyari a toujours aimé raconter des histoires. Elle a d’ailleurs écrit celle de sa grand-mère avant d’émigrer aux États-Unis en 2007. Si les récits la fascinent, c’est pour leur capacité à « re-figurer » l’avenir et à remodeler nos représentations. Chez l’artiste-activiste, cette ambition s’accomplit dans un va-et-vient entre technologies numériques (VR, scan et impression 3D…) et archivage méthodique des œuvres du passé. Dans Material Speculation: ISIS (2016), elle tente ainsi de sauver de la complète disparition certaines des statues détruites par l’État islamique dans le musée de Mossoul en 2015. Après en avoir récréé et imprimé en 3D les formes, elle y loge une clé USB en guise de « capsule temporelle », à destination des générations futures. Or, à l’époque, elle n’est pas la seule à s’engager dans la numérisation des œuvres à des fins de conservation : institutions et artistes occidentaux font de même. Pour battre en brèche ce qu’elle considère comme un « colonialisme digital », Morehshin Allahyari revient alors au récit. Dans She Who Sees the Unknown, elle plonge dans l’imagerie islamique et en extrait les figures de cinq Djinns queer et féminins, qu’elle reconstitue en 3D. À l’instar de Donna Haraway, elle invite ainsi à reconsidérer le monstrueux comme le ferment possible de futurs désirables.
Représentée par la galerie Charlot

Stéphanie Lemoine
Kader Attia [né en 1970]

Franco-Algérien, Kader Attia a grandi entre deux cultures au moins, et autant de récits. Comment les concilier et les réconcilier ? Comment réparer les blessures, et parfois les fractures, surgies de leur confrontation au cours de l’Histoire ? Pour l’artiste à l’engagement politique assumé, l’art s’offre alors comme une forme de thérapie. Après y avoir mis un pied par la photographie, il mène installations, sculptures et vidéos, sollicite la psychanalyse, la philosophie ou l’architecture pour manier les symboles politiques, le plus souvent avec une justesse et une économie de moyens qui font mouche. À propos de son œuvre protéiforme, couronné en 2016 par le prix Marcel Duchamp, un mot revient inlassablement : celui de réparation. Ce terme est ici à entendre dans son double sens matériel et symbolique. Chez Kader Attia, les transsexuels parisiens, les gueules cassées de 14-18 et les objets d’art africain à restituer forment un continuum qui entrelace les transformations du corps physique et celles du corps politique. La Colonie, espace qu’il ouvre en 2017 à proximité de la Gare du Nord à Paris, nourrit cette ambition. Jusqu’à sa fermeture en 2020, le lieu de convivialité accueille rencontres et débats. Histoire d’offrir un prolongement dialogique et polyphonique aux tentatives de réparation menées par l’artiste…
Représenté par les galeries Continua et Nagel Drascher

Stéphanie Lemoine
Tomás Saraceno [né en 1973]

En 2018, le plasticien gagnait les faveurs du public parisien en exposant dans le cadre de sa carte blanche au Palais de Tokyo une collection… de toiles d’araignées. Cette passion arachnophile, invitant à regarder l’invisible et à considérer les liens unissant le cosmique au microscopique, est l’un des principaux axes d’un travail articulé autour d’un vaste projet collaboratif, The Aerocene Project. Le nom de cette entité renvoie au concept d’une structure gonflable mue par l’énergie solaire et le vent, dont les vols effectués à divers points du globe, en milieu urbain ou naturel, illustrent une vision du monde débarrassé des énergies fossiles – et produisent des images très photogéniques. Une façon de mettre l’imagination en mouvement, tout en s’appuyant sur un réseau de scientifiques et de penseurs. La lutte contre le réchauffement climatique est ainsi devenue le motif central de l’œuvre de cet artiste environnemental, oscillant sur un fil ténu entre slogan écologique et poésie du geste.
Représenté par les galeries Tanya Bonakdar (New York) et Pink Summer (Genève)

Anne-Cécile Sanchez
Julian Charrière [né en 1987]

Parmi les quatre artistes nommés cette année pour le prix Marcel Duchamp, le Franco-Suisse Julian Charrière présente dans l’exposition du Centre Pompidou Le Poids des Ombres, installation crépusculaire confrontant la brutalité des engins de forage pétroliers avec la fragilité de l’écosystème, projet caractéristique d’une démarche à la jonction de l’art et de l’exploration scientifique. Les relations entre l’homme et la nature sont en effet au cœur du travail de cet artiste formé à l’Institut für Raumexperimente d’Olafur Eliasson et appartenant à une génération sensibilisée aux enjeux environnementaux. Ses installations comportent souvent des matières organiques, telle cette grille métallique enfermant un bloc de charbon (Soothsayer, 2021), métaphore de l’inextricable imbrication des composants pétrochimiques dans notre environnement construit. Sites volcaniques ou radioactifs, cercles polaires, fonds sous-marins… sa pratique, critique et extrême, à l’image du siècle, est aussi collaborative, convoquant d’autres champs disciplinaires en faisant appel à des scientifiques, des ingénieurs, des historiens de l’art, des compositeurs ou des philosophes.
Représenté par la galerie Tschudi

Anne-Cécile Sanchez
Paolo Cirio [né en 1979]

Paolo Cirio vient de l’art, du théâtre, de l’activisme et du monde des hackers. À l’intersection de ces divers champs, il déploie selon ses termes un art conceptuel dont le propos pourrait se résumer à cette question : que font la société de l’information et les technologies qui la soutiennent à la culture, à l’économie ou à la vie privée ? En 2011, Face to Facebook, projet conçu en collaboration avec Alessandro Ludovico et lauréat du prix Ars Electronica, offrait une première réponse : ce hack s’appropriait les photos de profil de 250 000 utilisateurs de Facebook. L’année suivante, Street Ghosts replaçait sur les lieux mêmes où elles avaient été prises les images de passants captées par les appareils photo de Google Street View. En 2020, cette manière de détourner et de rendre publics portraits photographiques et données personnelles valait à Paolo Cirio l’un des plus spectaculaires cas de censure que la France ait connus ces dernières années : alors qu’elle devait être exposée au Fresnoy pour la 22e édition de « Panorama », Capture fut déprogrammée à la demande d’un Gérald Darmanin excédé. Motif de sa colère ? L’œuvre exposait, en ligne et dans l’espace public, les visages d’officiers de police en gros plan. Une « mise au pilori », selon le ministre de l’Intérieur. Et pour l’artiste, une façon d’alerter sur la fin de l’anonymat dans l’espace public et de plaider, pétition à l’appui, pour l’interdiction de la reconnaissance faciale en Europe…
Représenté par la galerie Nome

Stéphanie Lemoine
Bouchra Khalili [née en 1975]

À la croisée de différents médiums (vidéo, installation, photographie…), le travail de l’artiste franco-marocaine est tout entier tourné vers une entreprise de décolonisation de l’histoire. Il s’agit, dans des œuvres polyphoniques bouleversantes, d’« interroger les modalités contemporaines des résistances individuelles et collectives face à l’arbitraire du pouvoir » (Dominique Fontaine). Fervente défenseuse de la « poésie civile », elle donne la parole à des personnes marginalisées (marins philippins à Hambourg, exilés maghrébins à Paris, migrants à Gênes…) et confère à leurs récits personnels une portée politique. En témoigne la série The Speeches Series (2012-2013), regroupant en trois vidéos des récits et lectures par quinze personnes, rencontrées pour la plupart au hasard, autour d’enjeux migratoires, de racisme ou encore de travail ouvrier. C’est à travers la réappropriation de la parole qu’elle fait du migrant contemporain un « sujet politique » (Dominique Fontaine). Éminemment engagé, soulevant des questionnements actuels fondamentaux sur les flux humains, les conditions de vie ou la citoyenneté, le travail de Bouchra Khalili a déjà été présenté dans de prestigieuses institutions et manifestations artistiques internationales.
Représentée par la Galerie mor charpentier (Paris)

Anne-Charlotte Michaut
Lucy + Jorge Orta [nés en 1966 et 1953]

Peut-être avez-vous déjà entendu parler de l’Antarctica World Passport, un « passeport universel pour un continent sans frontières, comme un bien commun de l’humanité », dont le concept a été présenté par Lucy + Jorge Orta dès 1995 à la Biennale de Venise, et la première édition imprimée, produite en 2008. Du fait de la blancheur de son paysage, de l’absence de frontières et du mode de vie collectif induit par des conditions climatiques extrêmes, l’Antarctique incarne pour le duo une utopie porteuse d’espoirs pour l’humanité. Antarctica est, comme la plupart des projets des artistes, un travail participatif au long cours se déployant sous de multiples formes, du « Village Antarctique », œuvre éphémère installée en 2007 sur le continent, au « Bureau des passeports universels Antarctiques » proposé au Grand Palais en 2015 pendant la COP21. L’engagement sans faille de Lucy + Jorge Orta envers des problématiques environnementales et sociales depuis plusieurs décennies a été récompensé en 2007 par le Green Leaf Award, prix décerné par le Programme environnemental des Nations unies. Leur apport indéniable à une prise de conscience citoyenne et politique démontre que l’art peut, à sa manière, impulser de réels changements et œuvrer à de meilleurs lendemains.
Représentés par La Patinoire royale – Galerie Valérie Bach (Bruxelles) et Jane Lombard Gallery (New York)

Anne-Charlotte Michaut
Seumboy VRAINOM :€ [né en 1992]

« Moi c’est Seumboy, je suis un garçon noir et français ; enfin, français, c’est une grande question existentielle », affirme Seumboy Vrainom :€ dès la première minute de sa conférence performée réalisée dans le cadre du Festival Hors Pistes au Centre Pompidou en février 2021. Celui qui a grandi dans une cité de banlieue parisienne, est passé par les Beaux-Arts d’Angoulême, Sciences Po Paris et des études postdoctorales en Chine, se définit comme le pur produit de l’histoire coloniale française. Dans son œuvre, qui se déploie sous diverses formes (performances, vidéos…), il détourne les images numériques, mêle des références intellectuelles et populaires à son expérience personnelle pour déconstruire, toujours avec humour, l’histoire coloniale. En 2020, il crée « Histoires crépues », une chaîne YouTube et Instagram de vulgarisation dans laquelle il décortique, à partir de données en accès libre sur Internet, les permanences de cette vision biaisée de l’histoire dans notre société. Se présentant comme « militant hors-sol », il veille à ce que ces deux activités (artiste et youtubeur) restent séparées, en ce que leurs formes, leurs adresses et leurs canaux de diffusion diffèrent. Diversifiant encore ses activités, il publie cette année De la violence coloniale dans l’espace public avec Françoise Vergès, ouvrage pour lequel il a réalisé des planches d’infographies qui accompagnent un texte écrit par la politologue et militante.
www.instagram.com/seumboy

Anne-Charlotte Michaut
Kubra Khademi [née en 1989]

Les grands dessins que Kubra Khademi peint sur fond blanc sont tout en sensualité. Dans ses femmes nues entourées d’animaux ou de créatures mythologiques, saisies dans leurs activités et leurs ébats, l’artiste afghane verse l’héritage des enluminures persanes et rend hommage à une culture érotique que les talibans ont recouverte d’un voile de plomb. Formée aux Beaux-Arts de Kaboul et à l’université de Beaconhouse à Lahore, au Pakistan, l’artiste assure avoir toujours dessiné des corps à l’abri des regards. Ce sont pourtant ses activités de performeuse qui lui ont valu d’accéder à une notoriété scandaleuse. Ses premières performances, autour de 2012, la montrent violentée ou entravée – façon de mettre au jour la condition des femmes afghanes. Puis, en 2015, elle fabrique une armure de métal et s’en couvre pour traverser une rue de Kaboul. Cet accoutrement censé la protéger exagère paradoxalement ses seins, son ventre et ses fesses. Il lui vaudra une flopée d’insultes et de menaces de mort et signera son départ précipité pour Paris. En 2017, elle intègre L’Atelier des artistes en exil puis la Cité internationale des arts. Depuis, elle accumule récompenses, expositions et résidences et c’est en femme libre, à distance, qu’elle sonde l’imagerie afghane.
Représentée par la galerie Éric Mouchet

Stéphanie Lemoine
Jeremy Deller [né en 1966]

Sa première exposition, en 1993, Jeremy Deller, l’organisa lui-même, chez ses parents. Depuis, l’artiste britannique, Turner Prize 2004 avec Memory Bucket (documentaire quasi ethnographique tourné dans l’État du Texas), a vu sa démarche largement diffusée, d’une carte blanche au Palais de Tokyo (2008) à un solo à la Hayward Gallery (2012). Malgré cette reconnaissance institutionnelle, cet autodidacte a conservé son esprit frondeur aux accents politiques : Deller aime dynamiter les conventions, en particulier celles du milieu de l’art. Son compte Instagram (37 000 followers) proposait dernièrement une « rétrospective en stickers » collés à même une porte. Coauteur, avec Alan Kane, de la Folk Archive, collection illustrant les pratiques populaires en Grande-Bretagne, Deller, à travers des projets souvent collaboratifs, se fait le chantre irrévérencieux de la culture de masse. Ses œuvres peuvent prendre la forme d’installations, de vidéos, de processions ou de slogans ravageurs, du style : « Bless this Acid House » (Bénis cette maison acide ». « Warning Graphic Content » est le titre de son exposition en cours au Modern Institute à Glasgow et à la galerie parisienne Art:Concept.
Représenté dans la galerie Art:Concept

Anne-Cécile Sanchez

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°749 du 1 décembre 2021, avec le titre suivant : 20 artistes qui veulent changer le monde

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