Lundi 10 décembre 2018

Profession

Lapidaire d’art

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 16 décembre 2005 - 850 mots

Au carrefour des métiers d’art et de l’industrie du luxe, cet artisan donne leur forme et leur éclat aux pierres précieuses qui seront serties par les joailliers.

À l’heure des fêtes, certaines bourses vont se délier pour l’acquisition de bijoux. En ignorant toujours tout du nom du lapidaire qui aura su révéler les qualités intrinsèques des joyaux qui font la qualité de la pièce. Manier des pierres précieuses (rubis, saphir ou émeraude), des pierres fines (topaze, aigue-marine, citrine…) ou des pierres d’ornementation (jaspe, onyx, turquoise) constitue en effet le quotidien de ces artisans, qui exercent un métier ancestral sans lequel la grande joaillerie n’aurait jamais existé. Toutes ces pierres d’exception sont leur matériau de prédilection, à l’exception d’une seule, la plus dure : le diamant, taillé par les seuls diamantaires. « La technique et les outils sont différents », explique Gilbert Duraffourg, seul lapidaire-diamantaire de France. « Cela requiert la mise en place de deux unités de fabrication différentes », confirme Pascal Thomasset qui, à moins de 45 ans, est l’un des plus jeunes lapidaires de France. « Et en ce qui me concerne, je suis un amoureux de la couleur, le blanc m’ennuie ! »

Robinetterie et manches de couverts
La mise en œuvre des autres pierres précieuses ou semi-précieuses, plus tendres, relève toutefois d’une technique complexe et d’un travail de haute précision. Le droit à l’erreur n’y a pas sa place, toute matière enlevée l’étant de manière définitive. À partir d’une pierre brute hétérogène, le lapidaire procède par étapes successives – c’est la taille à facettes – pour lui donner une forme géométrique qui permettra de révéler au mieux ses qualités. C’est cette forme qui donne son éclat au joyau, par la manière dont elle réfléchit ou réfracte la lumière. L’artisan s’attache donc à repérer les veines de couleur pour choisir la plus belle, laquelle est placée dans la culasse, c’est-à-dire le dessous de la pierre. Auparavant, le sciage du brut aura permis de débarrasser la pierre de ses inclusions. La taille des facettes, à main levée, s’effectue d’après un ordre préétabli, en commençant par la table (la plus grande des facettes c’est-à-dire le dessus) ; la culasse sera retravaillée à la fin. La pierre est ensuite régularisée, ajustée puis polie sur une meule afin d’en effacer les dernières imperfections. Certains lapidaires sont par ailleurs formés à la glyptique et au travail au tour, ce qui leur permet de réaliser des travaux de gravure et de sculpture sur pierre dure (intailles, camées…).
Si la bijouterie demeure leur principal débouché, les lapidaires satisfont aussi les commandes de quelques professionnels de l’ameublement ou de la décoration, en livrant par exemple des cabochons de pierre utilisés en ornement de robinetterie ou des manches de couverts. Dans un secteur devenu très concurrentiel, la diversification apparaît en effet comme une nécessité. L’activité a pourtant été florissante au XIXe siècle, une époque au cours de laquelle plus de 3 000 lapidaires étaient dénombrés en France, principalement dans le Jura. « L’hiver, les paysans taillaient des pierres pour l’industrie horlogère », raconte Gilbert Duraffourg, issu d’une lignée de lapidaires de la région. Aujourd’hui, ils ne sont guère plus d’une trentaine à pouvoir résister à la rude concurrence venue des pays asiatiques à tradition lapidaire, tels que l’Inde ou la Thaïlande. « Comment lutter quand on y taille un saphir pour 1,5 dollar [1,28 euro] alors que cela coûte 75 euros en France ? », déplore Pascal Thomasset. Alors que le secteur de la bijouterie demeure prospère (il générait en 2002 un chiffre d’affaires de 2,2 milliards d’euros d’après l’Union française de BJOP (1)), la plupart des grandes maisons ont désormais fait le choix de délocaliser la taille, et se contentent de faire réaliser le polissage et le sertissage dans l’Hexagone.
Conséquence inéluctable : le déclin des formations et, à terme, des savoir-faire. « Nous ne sommes même plus représentés, constate Pascal Thomasset. La chaire de glyptique des Beaux-Arts a ainsi été remplacée par une chaire d’audiovisuel. » Désormais, les écoles de bijouterie dispensent des formations de lapidaires plus que sommaires, faute d’impétrants. Le principe de l’apprentissage étant celui de l’alternance, les bancs des CAP se vident quand il n’y a plus de maîtres capables d’accueillir de jeunes apprentis. « Je suis l’un des derniers dinosaures, d’ici à deux générations, le métier aura disparu », prédit Pascal Thomasset, devenu lapidaire à 27 ans par passion du « caillou ». Pourtant, chaque année, des milliers de bijoux continuent à se vendre, dans la plus parfaite indifférence à l’égard des lapidaires d’art.

(1) Union française de la bijouterie, joaillerie, orfèvrerie, des pierres et des perles, 58, rue du Louvre, 75002 Paris, tél. 01 40 26 98 00, www.bjo-france.com 

Formations

Devenues rarissimes, les formations sont dispensées par les écoles de bijouterie: - Centre de formation des apprentis (CFA) de la Bijouterie-Joaillerie de Paris, 58, rue du Louvre, 75002 Paris, tél. 01 40 26 98 34, www.bjoformation.com ; CAP « Lapidaire » option A : Pierres de couleurs (en trois ans). - Espace Formation du Saumurois, CFA de bijouterie, square Balzac, 49412 Saumur Cedex, tél. 02 41 83 53 53 ; www.saumur.cci.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°227 du 16 décembre 2005, avec le titre suivant : Lapidaire d’art

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