Dimanche 1 novembre 2020

« Une politique par défaut »

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 11 avril 2012 - 1555 mots

Malgré un budget relativement préservé, le ministère de la Culture aura exercé lors du dernier quinquennat un pilotage très hasardeux.

Tout le monde l’a sans doute oublié mais le quinquennat a été marqué par un anniversaire : celui des 50 ans du ministère de la Culture, célébré sans liesse et sans convives. Quand, à ce dernier bel âge, certains sont agités par leur « démon de midi », le ministère de la Culture aura semblé plutôt apathique. Ébranlé par une cure drastique visant à réformer son organisation administrative (la révision générale des politiques publiques, RGPP), affaibli par une tentative de « vampirisation » de ses prérogatives (la création d’un « Conseil pour la création artistique » qui a fini par s’auto-dissoudre), il a été placé sous la tutelle directe de l’Élysée mais aussi de Matignon. Était-ce là la condition du maintien – sous assistance – d’un ministère dont la survie avait été débattue lors de la campagne de 2007 et que le parti majoritaire aurait volontiers dissous dans le portefeuille de l’Éducation nationale (Convention Culture de l’UMP de 2006) ?

L’idée est récusée par Frédéric Mitterrand, l’actuel titulaire du portefeuille – et plus que jamais candidat à sa propre succession –, qui dénonce toute idée de « dépression culturelle », en limitant souvent sa démonstration à une analyse budgétaire. Si, sur ce point, le budget alloué au ministère de la Culture a été relativement préservé, la réalité est plus nuancée. « Cette politique affiche sans arrêt l’idée de sanctuarisation du budget, mais sans jamais tenir compte de l’inflation ni prendre en compte la hausse des coûts, qu’il s’agisse par exemple des salaires, assurances ou frais de transports », note ainsi Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’université Paris-Ouest-Nanterre et spécialiste des politiques culturelles. « Et cette année, toutes les directions régionales des Affaires culturelles (Drac) ont dû adopter des mandats de révision avec des coupes parfois très brutales et appliquées sans concertation. » Au-delà de la guerre des chiffres, d’autres maux sont à relever.

Le psychodrame Hadopi
Le phénomène le plus marquant de ces cinq dernières années aura été celui de l’exercice d’un pilotage très hasardeux des affaires de la Culture. Avec le psychodrame de la loi Création et Internet (Hadopi), dont l’épilogue n’est pas encore écrit, un dossier paraît emblématique tant il touche à l’avenir : celui de la numérisation du patrimoine écrit. Après avoir laissé le géant américain Google faire la danse des sept voiles à plusieurs grandes institutions publiques, Bibliothèque nationale de France en tête, le ministère de la Culture aura fini par se ressaisir, après que l’opinion se fut émue des menaces monopolistiques de Google. Et se sera raccroché au wagon grâce au grand emprunt.
Dans le domaine du patrimoine monumental, autrefois sujet de prédilection de la droite, les choses auront été menées de manière plus insidieuse. Les grandes décisions auront totalement échappé à la Rue de Valois : injonctions de cession de monuments émanant directement du ministère du Budget, avec scandale à la clef pour l’hôtel de la Marine ; tentative de relance de la décentralisation des monuments de l’État sans garde-fou par Matignon ; assauts parlementaires menés contre le contrôle exercé par les architectes des Bâtiments de France… À chaque fois, le ministre aura tenté de trouver la parade par à-coups, sans jamais dénoncer ouvertement la politique mise en œuvre dans son dos. Le seul acte de rébellion aura été de faire front face à la demande présidentielle d’expérimenter l’aliénation des collections publiques des musées. En choisissant de confier son rapport à Jacques Rigaud, peu suspect de sympathie gauchiste, Christine Albanel savait qu’elle parviendrait à déminer le sujet. Sursaut d’orgueil ?

D’autres sujets n’auront été qu’effleurés, tel celui des arts plastiques, oubliés dans le nouvel organigramme des directions du ministère, et sujet par ailleurs gangrené par les volte-face des décisions autour du devenir d’un Palais de Tokyo – le seul nouveau lieu inauguré avant le premier tour de l’élection présidentielle. Car sur le front des grands travaux, tradition ô combien monarchique, l’attitude de Nicolas Sarkozy aura été paradoxale. « La logique des “Grands travaux”, initiés par le président de la République, s’est quelque peu éloignée », note Philippe Poirrier, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Bourgogne et spécialiste des politiques culturelles. Non que le président y ait été hostile par volonté de rupture. « Si je suis élu, il faudra en réalité plutôt me freiner dans mes idées de nouveaux musées ou de nouveaux espaces de culture et de création, que m’inciter », déclarait ainsi en 2007, dans nos colonnes, le candidat de l’UMP (lire le JdA no 257, 13 avr. 2007). « Nicolas Sarkozy a néanmoins souhaité que le projet du Grand Paris comporte un volet culturel, relativise Philippe Poirrier. De même, le projet, très controversé, d’une Maison de l’histoire de France participe de la volonté présidentielle de réécrire un roman national. » Avec la naïveté de croire qu’un tel projet, porté par d’habiles courtisans quitte à mettre à feu la sage institution des Archives nationales, pourrait être accepté par la communauté des historiens. Quelques grandes inaugurations auront quand même émaillé le quinquennat, notamment celle du Centre Pompidou-Metz… financé exclusivement par les collectivités locales. Les mêmes qui n’auront pas été ménagées par la réforme territoriale et la menace de la suppression de la clause de compétence générale permettant justement aux Régions, Départements et Villes de se saisir des sujets culturels. Autant de contradictions n’ont pas manqué de susciter l’émoi au sein d’une administration des affaires culturelles qui a passé la première partie du quinquennat à produire des notes pour préparer sa propre réorganisation… finalement décidée par des cabinets d’audit externes.

Une politique culturelle de droite ?
Dans ce contexte, la personnalité même du président de la République, et son rapport la culture, ont beaucoup fait gloser. À tort ou à raison ? « Nicolas Sarkozy a d’abord pris la culture avec méfiance puis a tenté de la prendre d’assaut quand il s’est rendu compte que le sujet pouvait être consensuel », note Emmanuel Wallon. Le casting des ministres de la Culture aura contribué à ce désamour : Christine Albanel, la franche libérale déçue, sapée dès le départ par une lettre de mission prônant la culture du résultat puis par le Conseil de la création artistique, confié directement par Nicolas Sarkozy à Marin Karmitz ; Frédéric Mitterrand, le populaire directeur artistique d’un ministère déboussolé. « Certes, l’absence de surface politique des ministres de la Culture a fragilisé leur position, notamment dans le cadre des arbitrages ministériels, confirme Philippe Poirrier. Mais l’affaiblissement du ministère est surtout lié à la remise en cause de ses marges de manœuvre, et au sentiment partagé par les acteurs des mondes de l’art et de la culture que la politique culturelle n’était plus considérée, au sommet de l’État, comme une priorité. »

La politique de la Rue de Valois aura donc souvent consisté à tenter de répondre à l’opinion, sans jamais chercher à anticiper. « Tout cela s’est fait sans aucune prospective, constate Emmanuel Wallon. C’est tout de même une drôle de situation pour un pays qui garde un taux de dépense publique en faveur de la culture, collectivités locales comprises, parmi les plus élevés ! » L’Administration aura pourtant tendu une perche au ministre Frédéric Mitterrand, en produisant un rapport décrivant des scénarios d’action (« Culture-Médias 2030 »). Las ! Le ministre n’en a pas saisi l’occasion pour définir sa politique. « Le seul moment d’élaboration intellectuelle, la “Culture pour chacun” s’est ainsi terminé de façon piteuse !, poursuit Emmanuel Wallon. C’est un moment saisissant dans l’histoire des politiques culturelles qu’un renoncement aussi avoué à l’effort de pensée. »

Pour autant, peut-on dire que c’est une véritable politique de droite qui a été menée ? « La réalité est plus contrastée car l’essentiel des fondamentaux de la politique culturelle fait aujourd’hui consensus, estime Philippe Poirrier. En revanche, l’intérêt porté aux acteurs du marché, le recours souhaité au mécénat, la mise en cause des effets de la démocratisation de la culture, l’insertion du ministère dans le cadre de la réforme générale des politiques publiques colorent nettement cette politique. Surtout, la subordination de l’action publique à un esprit entrepreneurial participe d’un changement d’orientation majeure de la politique culturelle : c’est la fin de la logique de l’État-Providence au profit du renforcement des capacités d’action des acteurs économiques privés. » De son côté, Emmanuel Wallon est plus circonspect. « Plus qu’une politique culturelle de droite, il s’agit d’une tentative de réponse offensive sur le front idéologique en instrumentalisant un certain nombre d’opérations culturelles, en affirmant un goût pour certaines formes de culture contre d’autres, en privilégiant l’industrie du divertissement et du loisir plutôt qu’un approfondissement de la culture. Tout cela forme une politique par défaut. Dans ce sens, oui, c’est une politique de droite. Mais est-ce vraiment une politique culturelle ?

Légende photo

Le chantier du Palais de Tokyo, à Paris, en octobre 2011. © Photo : Patrick Tourneboeuf/Tendance Floue/Oppic.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°367 du 13 avril 2012, avec le titre suivant : « Une politique par défaut »

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