Dimanche 20 septembre 2020

ENTRETIEN

Uli Sigg : « Nous avons reçu l’assurance de responsables que la liberté artistique sera respectée »

Homme d’affaires et collectionneur suisse

Le collectionneur et ex-ambassadeur en Chine, qui va donner une partie de sa collection au nouveau musée d’art de Hongkong, le « M+ », commente la situation après le vote de la loi sur la sécurité nationale.

À 74 ans, le collectionneur suisse Uli Sigg est à la tête d’une vaste collection d’art chinois contemporain, reconnue comme étant la plus complète au monde en la matière. L’homme d’affaires installé en Chine dès la fin des années 1970 devient ambassadeur de Suisse en Chine en 1995 et vit aujourd’hui en Suisse, dans le canton de Lucerne.

Plus de la moitié de votre collection, soit 1 500 œuvres, vont faire l’objet d’une donation au nouveau musée d’art de Hongkong, le M+. Les tensions actuelles à Hongkong pourraient-elles, à votre avis, avoir des conséquences sur le projet ?

À l’heure d’aujourd’hui, personne ne sait et personne ne peut dire comment la loi [« loi sur la sécurité nationale »] sera interprétée et quelles conséquences elle pourrait avoir sur le musée M+ ou sur le marché de l’art à Hongkong. La loi n’est pas très explicite, elle mentionne beaucoup d’autorisations, mais la façon dont les autorités vont les utiliser, c’est la question. Pour le moment, chacun se casse la tête pour savoir à quoi ressembleront ces interprétations et si elles restreindront l’activité du musée. Mais nous avons reçu, dès la promulgation de la loi, l’assurance de la part de nombreux responsables – comme la directrice du musée ou le président du West Kowloon Cultural District où se trouvera le musée – que la liberté artistique sera toujours respectée et qu’ils s’y engageaient.

Ce sera la première fois que de l’art chinois contemporain sera montré de manière officielle dans un musée chinois. Ne craignez-vous pas d’éventuelles restrictions en matière d’exposition ?

Encore une fois, nous ne savons toujours pas comment les autorités réagiront, et même si elles réagiront dans le domaine de l’art. Personne ne peut le prévoir aujourd’hui. Mais je ne pense pas que l’exposition inaugurale en sera affectée. J’espère en tous les cas qu’elle ne subira pas de restrictions ; dans sa forme, elle est déjà planifiée de manière fixe.

Vous avez été pour de nombreux artistes chinois, à l’instar d’Ai Weiwei, un mécène et un mentor et ce, pendant longtemps. Continuez-vous à les soutenir ?

S’il n’y avait pas le Covid, je voyagerais comme toujours six à huit fois par an en Chine pour maintenir le contact avec eux. Je passe aussi toujours commande à des artistes chinois autour de thèmes précis et je prévois de continuer à le faire ces prochaines années. Et puis, il y a le Sigg Price [un prix biennal qui récompense des artistes nés ou travaillant dans la région de la « Grande Chine », NDLR], que je mène maintenant avec le M+.

Quel a été le déclencheur de votre collection d’art chinois contemporain ?

Je suis arrivé en Chine en 1979, c’était le commencement de la réforme économique et aussi le début de l’art contemporain là-bas. Je voulais trouver un accès à la Chine, pas uniquement à travers les affaires, mais aussi par l’art. D’abord, je n’ai rien acheté car je dois avouer que ce n’était pas entièrement à mon goût en matière d’art contemporain. Et puis, dans les années 1990, je me suis aperçu que personne ne collectionnait de l’art contemporain en Chine de manière systématique. Ni les Chinois ni les institutions. Alors je me suis donné cette mission : constituer une collection d’ampleur nationale qui n’existait pas. J’ai donc commencé à beaucoup collectionner, à sélectionner la production artistique chinoise des débuts de manière aussi large que possible et en suivant la chronologie.

L’idée de la donation de votre collection à un musée a-t-elle été toujours présente à votre esprit ?

Oui, quand je me suis décidé à collectionner systématiquement, c’était avec l’idée, à la fin, de donner ma collection à la Chine. Je ne savais pas comment, ni où, ni quand, mais l’intention était là dès le début. Et puis, aux alentours de 2010, en voyant que plusieurs grandes villes chinoises avaient des projets de construction de musée, je me suis dit que c’était le moment. J’ai mené des négociations avec plusieurs Villes, Pékin, Shanghaï, avec le ministère de la Culture chinois… avant que la Ville de Hongkong ne vienne me trouver ; alors je me suis dit : pourquoi pas ? Et en 2012, je me suis décidé pour Hongkong.

Avez-vous élargi votre spectre de collection à d’autres domaines que l’art chinois contemporain ?

J’ai toujours collectionné autre chose que de l’art chinois contemporain… La seule chose, c’est que je n’en ai jamais parlé jusqu’à présent. Mais je vais par exemple prochainement exposer au Musée des beaux-arts de Berne [en Suisse] ma collection d’art coréen, sud et nord-coréen – avec un focus sur ce qui les sépare et ce qui les rapproche malgré la frontière existante.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°551 du 18 septembre 2020, avec le titre suivant : Uli Sigg, homme d’affaires et collectionneur suisse : « Nous avons reçu l’assurance de responsables que la liberté artistique sera respectée »

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