Toulouse en quête de reconnaissance internationale

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 13 novembre 2012 - 1817 mots

La quatrième ville de France en nombre d’habitants ne possède pas le rayonnement culturel de son rang. Au regard de ses nombreux atouts, il suffirait pourtant de peu.

En choisissant Marseille plutôt que Toulouse, le jury de la « Capitale européenne de la culture » pour 2013 n’a pas vraiment rendu service à la ville rose. En dépit d’un potentiel considérable, Toulouse souffre depuis longtemps d’un manque de reconnaissance culturelle sur le plan international voire national, reconnaissance que cet événement aurait pu lui apporter. C’est particulièrement manifeste pour le patrimoine, les musées et l’art contemporain qui nous intéressent ici. Il s’organise à Toulouse peu de grandes expositions et de manifestations patrimoniales d’envergure. La scène artistique pâtit d’une absence d’artistes reconnus travaillant sur place et d’un manque de collectionneurs. À l’inverse de Lille ou Nantes, Toulouse ne dispose pas d’événement alliant création visuelle et animation de rue. La capitale du Département et de la Région n’offre aucun geste architectural audacieux. Les architectes de l’hôtel de Région, qui auraient pu marquer leur temps, ont utilisé une vilaine brique rouge moderne pour rester dans les matériaux du terroir. Même le Théâtre du Capitole, orgueil de la ville, a un peu perdu de son aura depuis le départ en 2009 de Nicolas Joel à l’Opéra national de Paris, malgré la bonne volonté de son successeur Frédéric Chambert.

Près de 90 000 étudiants
Et pourtant, la quatrième ville de France en nombre d’habitants bénéficie de formidables atouts. La région est magnifique et le centre historique est unique par son nombre d’hôtels particuliers du XVIIe. Le Capitole, la basilique Saint-Sernin, le couvent des Augustins, la cathédrale Saint-Étienne, l’ensemble conventuel des Jacobins, l’hôtel d’Assézat figurent parmi les trésors patrimoniaux de la Ville, qui compte au moins six musées d’art dotés de riches collections. Sur le plan économique, la métropole accueille de nombreuses industries de pointe (Airbus), dans les domaines de l’aérospatiale, de la chimie, ainsi que plusieurs laboratoires pharmaceutiques. Toulouse est une ville universitaire recensant 89 000 étudiants pour une population de 440 000 habitants. « Cette masse de jeunes dans les rues, les terrasses de café, m’a tout de suite frappé lorsque je suis venu rencontrer les élus avant mon arrivée à l’école », relate Yves Robert, le tout nouveau directeur de l’École supérieure des beaux-arts. Cette jeunesse, cette sève qui coule dans les ruelles est un public potentiel de choix pour les lieux et animations culturels.

Mais alors, pourquoi la culture ne resplendit-elle pas davantage ? La réponse tient d’abord aux faiblesses structurelles de la ville. Il suffit de regarder une carte pour se rendre compte que l’agglomération est isolée au sein du grand Sud-Ouest. Il faut cinq heures pour venir en TGV de Paris. Si les rotations aériennes sont nombreuses, il n’existe encore aucune liaison ferrée entre l’aéroport et le centre-ville (l’aéroport, qui gagne beaucoup d’argent avec ses parkings, et les taxis mettraient des entraves), moyennant quoi le transfert nécessite souvent plus de 45 minutes par la route.

« C’est une ville très ancrée dans son terroir et cela marque les comportements », relève Alain Mousseigne, l’ancien patron des Abattoirs, insinuant ici que la ville vit un peu repliée sur elle. Repliée certes, mais la cité doit faire face depuis les années 1950 à une démographie galopante qui a été mal gérée. De nombreux quartiers se sont développés autour de l’hyper centre historique, qui concentre la plupart des grands équipements culturels, et est dépourvue de véritable plan d’urbanisme. Avec le temps, le lien social s’est distendu. « La délinquance a augmenté », reconnaît un grand avocat toulousain. Manuel Valls, le ministre de l’Intérieur, a récemment annoncé que deux quartiers, le Mirail et les Izard, allaient être classés dans les toutes nouvelles zones de sécurité prioritaires. L’affaire Merah n’est que l’un des symptômes de cette tension sociale accrue. Cette nouvelle sociologie de la ville pèse nécessairement sur la politique culturelle.

Dans le même temps, les maires successifs n’ont pas assez pris la mesure de l’état critique des bâtiments des grands musées, notamment du Musée des Augustins, et de leur inadéquation à la muséologie moderne. « On les a un peu laissés de côté, au profit des Abattoirs, de la Cité de l’espace ou du Théâtre Garonne », reconnaît Jean-Luc Moudenc, premier édile de 2004 à 2008 après la nomination de son prédécesseur Philippe Douste-Blazy au ministère de la Santé. Inadaptés, les musées toulousains ne permettent pas l’organisation de grandes expositions d’envergure internationale. Côté création, la torpeur de la scène s’explique aussi en partie par l’absence d’ateliers d’artistes.

Projets en jachère
Le changement d’équipe municipale aurait pu être le signal d’un nouveau départ, mais, quatre ans après, son bilan laisse les acteurs locaux sceptiques. 2008 donc, coup de tonnerre, Pierre Cohen, souvent présenté comme un apparatchik du PS (le congrès du parti vient d’ailleurs de se tenir dans sa ville) emporte la Mairie de justesse, après trente-sept années d’une gestion municipale de centre droit dans le sillage de Baudis père et fils. Pour bien marquer ses priorités, Pierre Cohen confie la culture à sa première adjointe, Nicole Belloubet, et ouvre aussitôt les « Assises de la culture », un moment de démocratie participative qui débouche sur un projet culturel très détaillé, et de ce fait courageux, car à l’heure des comptes il lui est difficile de contester les engagements écrits. L’environnement politique lui est favorable, il est lui-même à la tête de la communauté urbaine (Toulouse Métropole), tandis que le Département et la Région sont également à gauche. Or, à seize mois des prochaines élections municipales, l’action de la municipalité manque de lisibilité. Les grands équipements proposés par l’ancienne équipe et repris dans le « Projet culturel » du nouveau conseil sont en jachère.

L’ambitieuse « Cité des arts », organisée autour d’un grand lieu d’exposition mutualisé que les uns et les autres veulent installer dans l’hôpital La Grave, de l’autre côté de la Garonne et face au centre historique (et à proximité des Abattoirs), n’est encore qu’un aimable sujet de conversation. « Non seulement la nouvelle équipe n’a pas avancé d’un pouce, mais elle fait de la destruction de projets culturels », tonne l’ancien maire UMP Jean-Luc Moudenc. « Par manque de volonté, la Mairie a laissé passer l’opportunité de transformer la prison Saint-Michel en lieu culturel, alors que j’avais signé un accord de rachat avec l’État pour 750 000 euros. Idem pour le « Lieu Z » que je voulais installer à côté des Abattoirs pour y abriter la collection du photographe Jean Dieuzaide que les héritiers étaient prêts à me céder ; même scénario pour une « maison Claude-Nougaro » », ajoute-t-il. « La politique culturelle avance, mais elle ne se réduit pas à des équipements », lui aurait rétorqué Nicole Belloubet quelques années auparavant lors d’un débat animé au conseil. Celle-ci démissionne pourtant en 2010, préférant rejoindre le conseil régional. « Elle était en désaccord avec les choix du maire », glisse Jean-Luc Moudenc.

Élitisme contre lien social
À ce jour, le seul nouvel équipement programmé (livraison prévue en 2015) est la « Maison de l’image », un lieu dédié à « l’image à l’ère numérique », installé dans le quartier sensible du Mirail. À proximité, la Ville a acquis en 2008 pour un million d’euros le château de la Reynerie, mais elle ne sait pas trop qu’en faire. D’après les acteurs de terrain, la nouvelle équipe, soupçonnée d’un manque d’expérience, pencherait plutôt pour l’animation dans les quartiers, le spectacle de rue et la culture scientifique. « La Mairie fait une vraie politique de gauche, il faut aller dans les quartiers et travailler avec le tissu associatif », défend Olivier Poivre d’Arvor, président d’un festival littéraire – Le Marathon des mots – qui remporte un beau succès et commissaire général de l’ex-programme « Toulouse 2013 ». Raisons qui expliquent la création du festival Novela, un ensemble de tables rondes, conférences et manifestations diverses autour de la connaissance qui irriguent les quartiers chaque année en octobre depuis 2009. « Il n’y a pas grand monde qui y va », lâche Jean-Luc Moudenc. Mais si la Mairie ne veut pas opposer le socioculturel à la culture exigeante, elle s’y prend peu diplomatiquement pour le faire savoir. En témoigne un courriel public de l’adjointe en charge de l’art contemporain, Catherine Guien, affirmant que « le grand rendez-vous de la rentrée, ce n’est pas le Printemps de septembre », qui se tient au même moment, « mais la Novela ». Pierre Cohen, ingénieur informaticien, est manifestement plus à l’aise avec la science et le spectacle de rue. Ainsi se démène-t-il pour faire revenir à Toulouse François Delarozière, le créateur des machines théâtrales de Royal de Luxe.

Ce débat entre l’élitisme qui favorise la notoriété internationale et une démocratisation fabricatrice de lien social vient de rebondir dans le domaine universitaire. Toutes les institutions d’enseignement supérieur sont regroupées dans un PRES, un pôle de recherche et d’enseignement supérieur (toutes sauf l’école des beaux-arts – « On y travaille », précise Yves Robert). Or, tiraillé entre l’université Toulouse Capitole à la recherche de l’excellence et celle du Mirail qui vise à la réussite pour tous, le protocole d’accord permettant de concourir pour récupérer des fonds dans le cadre des initiatives d’excellence a été rejeté. Là aussi, que de temps perdu.

Vent de renouveau
Il existe cependant plusieurs facteurs de renouveau qui ouvrent des perspectives encourageantes, au moins en art contemporain. L’arrivée de professionnels venus de l’extérieur et reconnus aux Abattoirs et à l’école des beaux-arts, la mise en réseau des principaux acteurs au sein d’une structure dynamique dénommée « PinkPong » favorisant l’indispensable synergie, la création d’ici deux ou trois ans d’ateliers d’artistes dans l’orangerie de la Reynerie constituent autant d’éléments positifs. Pour son nouveau parc des expositions, la Mairie s’est même enhardie à faire appel à l’architecte Rem Koolhaas (en duo avec Clément Blanchet). Elle a confié à l’Espagnol Joan Busquets la refonte de son plan d’urbanisme, visant notamment à reconquérir les berges de la Garonne ; des travaux sont en cours aux Jacobins ; l’exposition sur le caravagisme aux Augustins, en liaison avec celle de Montpellier, a beaucoup fait parler d’elle en dehors de Toulouse.

Dans un autre registre, deux maisons de ventes toulousaines ont établi des ventes records pour des objets d’art ancien chinois. Enfin la commune n’a pas de dettes, ce qui lui laisse quelques marges de manœuvre pour financer des investissements productifs. Au fond, « la Ville sait se mobiliser quand il y a un grand rendez-vous », relève Olivier Poivre d’Arvor. À elle donc de s’inventer un grand rendez-vous susceptible de canaliser toutes les énergies et de faire briller sa production culturelle au-delà du Sud-Ouest.

Légende photo

Vue perspective du projet de la "Maison de l'image", le seul équipement réellement programmé © Perraudin architectes

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°379 du 16 novembre 2012, avec le titre suivant : Toulouse en quête de reconnaissance internationale

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