Vendredi 23 février 2018

Thierry Raspail - Directeur du Musée d’art contemporain de Lyon

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 6 février 2008

Directeur du Musée d’art contemporain de Lyon, où vient de s’ouvrir une exposition consacrée à Cai Guo Quiang, Thierry Raspail est également directeur artistique de la Biennale de Lyon. Actuel président de CAC 40, une association qui regroupe les musées d’art contemporain français, il commente l’actualité.

Tadao Ando a été choisi par François Pinault pour construire sa Fondation sur l’île Seguin. Que pensez-vous de cette décision ?
On pensait bien que Tadao Ando serait là. C’est une bonne réponse à Bilbao. Pour tout ce qui concerne l’art moderne, Tadao Ando est l’architecte idoine. Il est excellent pour les années 1960, l’art minimal, la qualité de la lumière. Mais l’architecture n’est jamais d’abord fonctionnelle, elle est avant tout une métaphore, un symbole, un signe. Tadao Ando n’est pas l’architecte le plus adapté à la création actuelle. Imaginer qu’une fondation comme celle-ci soit conçue de façon prospective, pour un travail d’artiste en devenir, ou mieux, conçue à partir d’une réflexion des artistes eux-mêmes, est parfaitement utopique. Le projet est ici très maîtrisé, évidemment tranquille. Mais pouvait-il en être autrement ? On aurait souhaité un architecte qui dégomme, et une connexion de générations entre architectes et artistes. Mais c’est impossible car c’est François Pinault, c’est Renault, c’est Paris. L’enveloppe doit être par définition harmonieuse. Ce que l’on pouvait faire de mieux, c’est donner une réponse au Guggenheim en créant quelque chose de lisse. Enfin, Tadao Ando est un vrai architecte, et il ne faut pas donner l’impression de cracher dans la soupe.

En annonçant son choix, François Pinault a aussi “officialisé” la liste de ses conseillers où figurent nombre d’“institutionnels” français. Cet entourage est significatif. Vous-mêmes, qu’attendez-vous de cette fondation ?
Je n’ai aucune attente. Mais aujourd’hui, il est clair que l’autorité – contestée – est celle de l’institution. Nous sommes dans une culture des pouvoirs publics. François Pinault s’introduit dans cette culture, avec ses critères, et ils sont institutionnels. Ensuite, Paris a le Musée national, le Musée d’art moderne de la Ville, bientôt un centre d’art et une fondation, tout le marché de l’art, la totalité de l’organe critique... J’ai l’impression que le reste de la France est un désert. À nous de répondre pour tenter de faire une politique de territoire, mais qui soit internationale, à nous d’exister. C’est un lieu commun, mais à une époque où pour nous, ville moyenne, l’Europe est le lieu de l’extériorité, nous nous retrouvons avec une capitale qui mobilise toutes les énergies. Pour la Fondation, je n’espère qu’une chose : qu’il y ait le plus d’art possible, le mieux possible, et qu’elle soit le plus visitée possible.

Vous évoquiez une trop grande concentration des équipements. La loi musée doit être adoptée par une commission mixte du Parlement le 7 novembre. Ne doit-elle pas favoriser la décentralisation ?
La décentralisation va dans le sens de l’histoire. C’est la raison pour laquelle la Fondation Pinault à Paris est un choix normal, mais qui date. Ensuite, la question est plus artistique. J’ai toujours le sentiment, que plus vous êtes loin du pouvoir, mieux vous vous portez. Si vous ramenez le pouvoir localement, vous l’affrontez directement. Je fais une exception pour la Région Rhône-Alpes, mais quand vous voyez le niveau d’indigence des responsables politiques concernant l’art actuel... Je suis à la Commission pour les musées de province et j’ai très peur qu’un certain nombre d’œuvres passe plus difficilement si décentralisation il y a. En même temps, il faut affronter les réalités politiques, même si la contrepartie est de se heurter à de vieux débats. La question est surtout de gagner son autonomie. Il faut que les musées aient des identités fortes.

Un autre point attendu de la loi musée est la question de l’inaliénabilité des œuvres. Les députés avaient supprimé cette disposition pour l’art contemporain, les sénateurs ont finalement souhaité que l’ensemble des œuvres puisse être susceptible de déclassement.
J’étais contre l’état d’exception imposé à l’art actuel. Ensuite, cela mérite réflexion. Il y a des conjonctures, des contextes particuliers : si vous avez 60 Kandinsky, et que vous décidez d’en vendre un, je suis désolé, mais cela me semble possible. Mais peut-on vendre des séries d’œuvres sous prétexte qu’elles sont “pompiers” par exemple ? C’est forcément problématique. La décision des sénateurs met au même niveau un tableau de Poussin, une charrue dans un musée ethnographique, et une œuvre d’un artiste de trente ans. Évidemment aujourd’hui, je serais plutôt pour l’inaliénabilité que pour l’inverse. Mais la question est à poser. La pression des fonds publics suppose une réforme complète. Quelle autonomie pour les institutions publiques ? Quelle indépendance ? Quels droits et quels devoirs ? Et en conséquence, quels sont les critères qu’on impose à des acquisitions, en vue d’éventuelles reventes ? Il s’agit de la révision complète d’un système.

En Italie, le débat porte actuellement sur l’éventuelle privatisation des musées, comme les Offices.
Cela me paraît impensable et fou de vouloir équilibrer des budgets de musées. La culture est du côté de la perte, de la dépense, même si, à l’intérieur de celle-ci, il faut des relais privés pour tenter de rentabiliser certains secteurs. Mais les positions de Berlusconi sont connues.

Le 15 novembre s’ouvre à Nantes le Congrès interprofessionnel de l’art contemporain (Cipac). Qu’attendez vous de ces débats ?

Je fais partie d’une vieille génération. Dans les années 1970, il n’y avait rien. Nous n’imaginions même pas que l’art actuel pouvait être lié à une notion de métier. En conséquence, un congrès, quel qu’il soit, me semble intéressant. Après, c’est une grand-messe. Nous nous sommes beaucoup questionnés sur la participation des artistes, par exemple, sans trouver de solution satisfaisante. Or, nous n’existons que grâce à eux. Je n’ai pas de réponse à cela. Je n’attends rien, si ce n’est qu’il va y avoir 2 000 personnes pendant trois jours, et que de cette vaste pagaille naîtra quelque chose.

Quelles sont, pour vous, les répercussions de la situation internationale ?
À court terme, nous avons pour mai deux projets : l’un avec Laurie Anderson et l’autre avec des artistes de New York autour d’une exposition intitulée “New York new sound, new spaces”. Nous sommes coincés. Les artistes hésitent à prendre l’avion et nous produisons des œuvres et des installations sonores par e-mail. On dira avec humour qu’on atteint là ce que devrait être “la poésie de l’art conceptuel”. À long terme, je ne sais pas ce qui va se passer, mais, très concrètement, cela a modifié nos relations. Pour ma part, j’étais dans un avion à destination de New York le 11 septembre. Je n’y suis jamais allé. C’est difficile à dire, mais il ne faut pas se laisser faire. Il faut cependant trouver des formes qui ne soient pas néofascistes. Bêtement, je crois encore à la pensée des Lumières, à l’autonomie de l’individu, à l’égalité entre les sexes. Il faut résister. Notre exposition se fera coûte que coûte, même si nous allons au carton.

Quelles expositions ont attiré votre attention récemment ?
La dernière, c’est “Traversées” au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Super, même si je ne suis pas sûr d’avoir tout vu et compris ! Il y avait une énergie, un déplacement, une volonté... Arrêtons la raison. Il faut avoir la pêche, et cette expo l’a. Ensuite, pour d’autres raisons, la Biennale de Valencia était intéressante comme exemple même d’une entreprise de culture touristique. Elle incarne une certaine réussite et prédit jusqu’où il ne faut pas aller. Quand vous avez Peter Greenaway qui fait la scénographie, Achille Bonito Oliva qui est commissaire... C’est une entreprise de spectacle et cela me pose beaucoup de questions sur la stratégie à adopter pour les expositions et des lieux culturels.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°136 du 9 novembre 2001, avec le titre suivant : Thierry Raspail - Directeur du Musée d’art contemporain de Lyon

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