Vendredi 23 février 2018

Strasbourg privé de Klimt ?

La Ville a été condamnée à rendre un tableau acquis en 1958

Le Journal des Arts

Le 13 août 2008

Le Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, à peine inauguré, devra-t-il se séparer d’un de ses chefs-d’œuvre ? Le Tribunal de grande instance vient en effet d’ordonner la restitution de son Klimt, l’Accomplissement, aux héritiers d’un collectionneur viennois spolié pendant la guerre. Contestant la « mauvaise foi » au moment de l’acquisition, retenue par les juges, la Ville a décidé de faire appel.

STRASBOURG - L’accomplissement de Gustav Klimt, que nous reproduisions en une de notre n° 70 pour saluer l’ouverture du Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, pourrait prochainement en quitter les cimaises si le jugement du Tribunal de grande instance de la ville était confirmé en appel. Cette décision fait droit à la demande des héritiers du collectionneur juif viennois Karl Grunwald, qui exigeaient la restitution de ce tableau acheté par la Société des Amis des Musées de Strasbourg en 1958 et offert à la ville en 1959. L’appel étant suspensif, le Klimt restera accroché, au moins jusqu’à l’arrêt de la cour d’appel de Colmar.

L’accomplissement (vers 1909), aquarelle et gouache rehaussées d’or et d’argent sur papier marouflé sur toile, était une étude préparatoire pour une mosaïque du Palais Stoclet à Bruxelles, ou une réplique peinte de ce décor. Déplacés à Strasbourg après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938, certains biens de la famille Grunwald avaient été saisis après l’occupation de l’Alsace par les nazis et vendus aux enchères en 1942 ou 1943. Le Klimt aurait été acheté à ce moment-là par le peintre strasbourgeois Adolphe Graeser. C’est auprès de sa nièce que l’a acquis la Société des Amis pour la somme relativement faible de 50 000 francs. Pour la Ville de Strasbourg, qui s’appuie sur le témoignage ancien de la nièce, l’œuvre aurait appartenu à Graeser bien avant le début de la guerre. Cet élément avait déjà été mis en avant en 1964-1965, lorsque Karl Grunwald avait demandé sans succès la restitution de l’Accomplissement. Pourtant, une étiquette “SEEG 1023” au dos de la toile semble confirmer les dires des héritiers, selon lesquels le transfert des biens de Grunwald en 1938 avait été assuré par la société de transport strasbourgeoise Seegmuller, même si l’avocat de la Ville, Me Pierre Kretz, suppose que Seegmuller a pu être sollicitée pour des prêts du tableau après son acquisition. Mais Karl Grunwald aurait-il pris la peine de rechercher une œuvre jusqu’à Strasbourg – et d’en demander la restitution – si elle ne lui avait pas appartenu ? On peut en douter.

La présomption de bonne foi renversée
S’il est de bonne foi, l’acquéreur d’un bien volé est protégé par une prescription de trois ans. Mais les juges ont renversé cette présomption en établissant “la mauvaise foi de la Ville, qui ne pouvait pas ne pas s’interroger sur la qualité de légitime propriétaire” de Graeser. Eu égard à la réputation du peintre, le bas prix constitue à leurs yeux un indice de cette mauvaise foi. Toutefois, relève Rodolphe Rapetti, directeur des Musées de Strasbourg, la renommée de Klimt n’était pas la même dans les années cinquante, et certains conservateurs de musées ne le connaissaient même pas. L’étoile de l’École viennoise au tournant du siècle n’a commencé de briller que dans les années soixante-dix, dans le sillage d’expositions importantes. De plus, “le marché de l’art n’était pas aussi uniformisé qu’aujourd’hui, et ne paraissait pas chaque année l’Annuaire des cotes...” Ces arguments sont certes pertinents, mais ces 50 000 francs de 1958 – qui ne représentaient plus que 500 francs en 1959, après le passage au nouveau franc – semblent bien “dérisoires” au regard du prix estimé, trente fois supérieur (pour mémoire, rappelons qu’un des derniers tableaux de Klimt passés en vente publique, en 1997 chez Christie’s, avait atteint la somme record de 125 millions de francs). Si Gustav Klimt était encore peu considéré, il était tout de même jugé digne d’entrer dans les collections du musée.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°75 du 22 janvier 1999, avec le titre suivant : Strasbourg privé de Klimt ?

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