Rome : dans la ville blanche

Le Journal des Arts

Le 7 janvier 2000

Alors que débute l’année du Jubilé tant annoncé, les monuments de Rome ont fait peau neuve. Débarrassés des enduits ocre hérités du XIXe siècle, ils ont retrouvé la couleur travertin que leur avaient donnée les architectes des XVIe et XVIIe siècles, les Bernin, Borromini et consorts. Paolo Marconi, professeur de restauration à l’Université d’architecture de Rome, commente pour nous cette mue surprenante.

L’inauguration, le 7 novembre, de la façade restaurée du palais Chigi – où siège le gouvernement italien –, n’a guère suscité de commentaires, si ce n’est pour regretter l’éclaircissement imprévu de l’édifice et une couleur jugée arbitraire. Certains, indignés, ont même comparé le palais à une meringue ! En réalité, la façade a presque retrouvé la matière et la couleur dont l’avait dotée Felice della Greca, son architecte, entre 1659 et 1661, grâce à un enduit rugueux composé de morceaux de travertin mélangés à de la colle de chaux. Au pire, on aurait pu discuter de l’harmonie exacte des coloris, et notamment du contraste entre le fond et les éléments décoratifs, ou de la rugosité de la “peau” retrouvée, trop lisse pour rappeler l’enduit granité du XVIIe siècle. Pourtant, l’issue de cette restauration est importante : lorsque tous les échafaudages élevés à l’occasion du Jubilé auront été démontés, la couleur d’ensemble de Rome changera subitement. Et l’effet sera bien plus saisissant que la “meringue” du palais Chigi ! Beaucoup d’autres églises et palais retrouveront leur “couleur travertin”, modifiant considérablement l’aspect de la ville. La Rome monumentale des XVIe et XVIIe siècles avait, au fil du temps, subi des modifications dans un grand respect du langage architectural de l’époque (et donc des coloris), de sorte qu’il est encore possible de restituer à ces édifices les couleurs qu’ils avaient ou auraient eu à l’époque baroque. Aujourd’hui, le moment est arrivé.

La couleur fut, la plupart du temps, celle du travertin ivoire, à l’imitation de la façade du palais de la Chancellerie, entièrement revêtue de pierres. Elle était obtenue grâce à un enduit imitant la pierre, le marbre (blanc et froid), la brique de la vallée des Fornaci, ou encore une association prudente de ces trois teintes. On pourrait multiplier les exemples : les palais Wedekind et Marignoli, la place de San Silvestro, où campe une église du XVIIe siècle, ou encore la place Barberini.

À l’occasion du 400e anniversaire de la naissance de Borromini, le clocher de Saint-Charles-aux-Quatre-Fontaines a été restauré, faisant apparaître une belle “couleur travertin” qui s’accordera ainsi avec les façades des rues environnantes et avec les œuvres en trompe-l’œil délicatement reproduites. La touche finale et triomphale apparaît sur les hauteurs du Pincio, où la Villa Médicis exhibe ses plus beaux atours, “couleur marbre” vers la Villa Borghèse et “couleur travertin” vers la ville, grâce à la compétence de grands restaurateurs et à leur connaissance des techniques du XVIe siècle. Rome serait-elle devenue trop claire, après plus d’un siècle d’obscurité imposée par les ingénieurs du Génie civil piémontais, habitués aux coloris brunâtres de leur ancienne capitale ? Parlons plutôt d’un changement d’habitude, trop radical pour les défenseurs des patines anciennes. Qu’ils ne se tourmentent pas, les intempéries et la pollution devraient bientôt faire leur œuvre ! Mais depuis que les Jubilés existent, la Dame a pris la saine habitude de se laver le visage et de se remaquiller tous les quarts de siècle.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°96 du 7 janvier 2000, avec le titre suivant : Rome : dans la ville blanche

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