Robert Delpire, éditeur ou « montreur d’images »

Un entretien avec le père de la collection \"Photo Poche\"

Le Journal des Arts

Le 9 novembre 2001

Éditeur des Parisiens de Doisneau, de la première monographie de Brassaï, des Américains de Robert Frank ou de Gitans, la fin du voyage de Koudelka, sans oublier les ouvrages de Cartier-Bresson : Robert Delpire est un homme d’images, directeur d’une agence de publicité qui gère des budgets aussi différents que Citroën ou Cacharel, galeriste dans les années 1970, producteur de films et d’expositions, directeur pendant quinze ans du Centre national de la photographie et créateur de la célèbre collection « Photo Poche », inaugurée en 1982 avec des titres comme Nadar, Cartier-Bresson, Smith ou Marey.

Vous publiez aux éditions Delpire le livre de Sarah Moon, Coïncidences. Savez-vous combien de livres ont jalonné votre métier d’éditeur depuis 1949 ?
Je n’en ai pas la moindre idée ! J’ai fait des livres pour ma propre maison d’édition mais aussi pour le compte de clubs de livres, pour le magazine L’Œil que j’ai mis en pages, et même pour des auteurs qui me demandaient de réaliser leurs livres pour d’autres éditeurs. Mais le nombre est-il important ? Je peux dire que nous avons publié plus de cent vingt “Photo Poche” et que beaucoup d’autres suivront, qu’il s’agisse d’histoire, de société... ou de photographie. Nous lançons ce mois-ci un Jaurès dont les images vont restituer aux lecteurs un homme politique dans le vif de son action. La photographie permet de palper l’Histoire...

Les “Photo Poche” sont un succès évident.
À l’origine, je ne voulais pas éditer moi-même ces petits livres. J’espérais trouver un gros éditeur distributeur qui aurait donné à la collection les moyens dont je manquais. C’est Jack Lang qui a permis d’exister à ces petits livres noirs accessibles à un grand public.

Quels sont les grands succès de la collection ?
Les stars, les grands noms bien sûr : Cartier-Bresson, Doisneau, mais aussi Atget, Man Ray et les autres. Et même si les auteurs du XIXe siècle sont moins publics que nos contemporains, il est de notre devoir de les publier.

Avez-vous connu des refus ?
Irving Penn, pour qui j’ai une grande admiration, a toujours refusé ! Je lui ai donné toutes les assurances que je pouvais offrir, gravure et impression supervisées par lui-même. Après des années de démarche amicale mais inutile, il a fini par m’avouer : “I have to tell you the truth, it’s too small.”

Jeune étudiant en médecine, vous inaugurez, en 1948, la revue Neuf, puis, dans les années qui suivront, la collection “Neuf” présentant déjà des portfolios de photographies de Robert Frank, Cartier-Bresson ou Werner Bischof.
À l’époque, j’essayais de faire du journalisme sans y arriver. Or, le directeur de la Maison de la médecine, maison qui était supposée avoir des activités culturelles et n’en avait pratiquement pas, m’a demandé de réfléchir à une revue. Et je me suis retrouvé à créer, avec quelques amis, cette revue Neuf. Financièrement, c’est la publicité qui la payait.

Mais l’originalité fut de privilégier très tôt l’image photographique.
Je ne suis pas un éditeur au sens classique du mot, je suis plutôt un montreur d’images. Je n’ai pas seulement travaillé avec des photographes, j’ai fait des livres pour enfants avec André François, des affiches avec Savignac, des films avec William Klein, etc. Lorsque j’ai des images entre les mains, et qu’elles me plaisent, j’ai envie de les montrer. J’ai eu la chance, très jeune, de rencontrer ceux avec qui je pouvais collaborer. J’ai commencé à travailler avec Robert Frank dès 1952, six ans avant que ne sorte ce livre dont on a fait un mythe, Les Américains.

En 1937, paraît L’Amour Fou avec des photos de Brassaï, Man Ray, Dora Maar... Ce livre fut-il un modèle pour vous ?
J’ai besoin d’un substrat d’images, d’assez d’images fortes pour que le texte vienne en correspondance. Avec André Breton, pour le numéro 9 de la revue, qui n’a pas vu le jour, nous avions imaginé de composer son texte dans un corps typographique minuscule de sorte qu’il aurait fallu livrer la revue avec une loupe. Il était enchanté. “Les lecteurs, disait-il, liront le texte, mot après mot, ligne après ligne.”

William Klein publie en 1956 un livre sur New York, entièrement illustré, deux cents photos sans aucune ligne de texte. Qu’en dites-vous ?
Tout d’abord, je n’étais pas l’éditeur du livre de William Klein. Il ne laissait jamais faire la mise en page à un graphiste. On voit dans ses films et ses photos à quel point il est “le” décisionnaire. Je crois que le métier d’éditeur est modeste. Il y a un artiste d’un côté, un artisan de l’autre, il ne faut jamais trahir cette relation.

On évoque une Fondation Cartier-Bresson à Paris dont vous vous occupez avec Cartier-Bresson et Martine Franck ?
La Fondation Cartier-Bresson est constituée, elle est en attente de la validation de reconnaissance d’utilité publique au ministère du Budget. Mais nous avons déjà trouvé à Paris un espace superbe qui l’accueillera, à côté de la gare Montparnasse. Les travaux sont en cours et l’ouverture de la Fondation est prévue en octobre 2002. Puis, une grande rétrospective, sur laquelle je travaille pour mars 2003 à la Bibliothèque François-Mitterrand, exposera tout l’œuvre de Cartier, ses dessins, ses peintures, ses photographies et ses films. Cette exposition est pour nous un véritable challenge. Nous n’avons pas le droit de ne pas en faire un réel événement.

- Sarah Moon, Coïncidences, Éditions Delpire, la première monographie de la photographe est publiée simultanément en Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie et aux États-Unis, 172 pages, 340 francs, diffusion Nathan. ISBN : 2-85107-208-0.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°136 du 9 novembre 2001, avec le titre suivant : Robert Delpire, éditeur ou « montreur d’images »

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