Jeudi 19 septembre 2019

« Rigoureux, curieux, connectés »

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2013 - 1610 mots

Quatre directeurs parmi les plus importants centres d’art et fondations en France livrent leur point de vue d’« employeur » sur une profession en pleine mutation.

Yves Aupetitallot, directeur du Magasin-Centre national d’art contemporain de Grenoble ; Colette Barbier, directrice de la Fondation d’entreprise Ricard ; Antoine de Galbert, président de la Maison rouge-Fondation Antoine de Galbert ; Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo, sont à la tête des quatre des centres d’art et fondations les plus importants en France. Par leurs responsabilités, ils sont amenés à faire appel très régulièrement à des commissaires d’exposition. Ils sont ainsi bien placés pour faire un portrait de ce métier, de ses difficultés et de ses évolutions.

Quelles sont les meilleures filières pour devenir un bon commissaire d’exposition ?

Yves Aupetitallot : Comme il y a finalement peu de formations réelles, je pense qu’il vaut mieux parler de qualités requises et de la façon dont on peut devenir un bon commissaire.

Colette Barbier : Il y a de plus en plus de formations spécialisées. Une formation mixte – alliant Université et école –, une solide expérience du terrain et la constitution d’un réseau bien implanté tant en France qu’à l’étranger me semblent de bonnes conditions. Mais attention à l’efficacité des formations : la sensibilité et le regard ne s’enseignent pas.

Antoine de Galbert : Développer une pensée ou élaborer son goût ne s’apprend pas uniquement dans les écoles, et être commissaire nécessite évidemment de connaître l’histoire de l’art. Mais qu’entend-on par commissaire ? quelqu’un qui va choisir des œuvres pour exprimer sa propre vision du monde en proposant une relecture de l’histoire de l’art dans une posture à la Harald Szeemann ? ou un scientifique surdiplômé qui va réaliser une exposition monographique et chronologique ?

Jean de Loisy : La meilleure filière indiscutablement, que ce soit pour montrer de l’art ancien ou contemporain, c’est le passage continuel et incessant dans les ateliers d’artistes. C’est l’artiste qui nous apprend à regarder l’art d’autrefois avec des yeux d’aujourd’hui, et c’est lui qui nous oblige à décaler notre regard pour aimer les inventions actuelles.


Quelles sont pour vous, en tant que commanditaires, les principales qualités attendues d’un commissaire d’exposition ?

Y. A. : Il faut connaître l’histoire de l’art et avoir une connaissance de l’art, c’est-à-dire de l’artiste et de ses œuvres, c’est la base. Cela peut paraître une évidence, mais malheureusement ce n’est pas toujours le cas. Ensuite une réflexion personnelle est indispensable si l’on veut construire une exposition. Être sensible aux œuvres, être attentif à la façon dont on les choisit et dont on les accroche est également très important. Enfin on oublie souvent qu’un Gérald Gassiot-Talabot, par exemple, était vraiment proche d’un groupe d’artistes [ceux de la Figuration narrative, NDLR], qu’il connaissait bien leurs œuvres, qu’il partageait avec eux un double engagement, à la fois artistique et politique. Il était acteur avec les artistes. Mais je pourrais dire la même chose de Pierre Restany [avec les Nouveaux Réalistes].

C. B. :
J’attends avant tout que la proposition me surprenne et qu’elle réponde aussi aux préoccupations de notre fondation. Ensuite les qualités d’un commissaire sont les mêmes que celles qu’on attend d’un bon collaborateur : il doit être rigoureux, ambitieux dans son projet, curieux et bien connecté. Il doit aussi avoir une vision de l’art, un vrai talent d’écriture et un peu (beaucoup) de fantaisie.

A. d. G. : En plus d’exprimer une pensée engagée qui va générer un débat, le commissaire doit s’employer à réduire l’écart existant entre son projet d’exposition et sa réalisation finale. En effet, de nombreuses propositions passionnantes sur le papier accouchent souvent d’une souris car les commissaires non expérimentés n’ont pas le don de visualiser à l’avance leur accrochage, ou sont incapables d’obtenir les prêts ambitieux qu’ils souhaitent.

J. d. L. : Il y a quatre qualités essentielles qui sont : l’œil, c’est-à-dire être capable de discerner l’exception ; la parole, c’est-à-dire pouvoir transmettre la passion ; le courage, autrement dit être engagé auprès de l’artiste et le défendre en toutes circonstances notamment face aux contraintes administratives ou techniques auxquelles il faut résister. On entend en effet souvent dire que ceci ou cela est impossible, mais cet impossible n’est souvent que le masque d’un manque de volonté, l’insistance est une vertu. Et enfin la poésie, car il faut inventer l’écriture et permettre aux œuvres de comparaître dans toute leur puissance.


Quelles sont les principales forces et faiblesses des commissaires français par rapport aux commissaires étrangers ?

Y. A. : De façon générale, certains sont considérés et se considèrent trop comme des « pop stars », alors qu’à mon sens le commissaire est un outil au service des artistes et de leurs œuvres. Je suis à contre-courant en disant cela, mais ce n’est pas grave. Et heureusement cela concerne plus les commissaires étrangers que français.

C. B. :
Nous avons travaillé avec de jeunes commissaires français et étrangers : leurs méthodes se valent et il y en a autant de bons que de mauvais. Les Français sont certainement plus curieux de la scène internationale que les étrangers de la scène française... et pourtant il me semble qu’ils ne sont pas encore nombreux à être invités à réaliser des projets à l’étranger.

A. d. G. : Je n’ai pas vraiment d’avis tranché. C’est pour moi très difficile d’établir ainsi des comparaisons.

J. d. L. : Je vais faire une opposition forcément un peu caricaturale, mais à mon sens, les Français ne sont pas, contrairement aux commissaires étrangers, les mieux informés du monde, cependant ils réussissent mieux à mélanger les générations et les références historiques. Ils ont une conscience du temps long et savent que chaque atelier d’artiste est une bibliothèque qui leur ouvre un répertoire de connaissances très vaste. Beaucoup de commissaires étrangers sont plus liés aux artistes du moment et cherchent parfois plus à réussir une belle opération qu’à penser dans la durée.


Quelle est la fourchette de rémunération, et sous quelle forme, honoraires ou droits d’auteur, est-elle versée ?

Y. A. : Je ne sais pas vraiment. Les honoraires renvoient à une prestation de service extérieur. Les droits d’auteur sont plus liés au champ de la création. Et c’est là une question de fond : car certes le commissaire n’est pas artiste, mais ne serait-il pas à sa manière un créateur ?

C. B. : Il est très difficile de répondre, car cela n’est évidemment pas la même chose s’il s’agit d’une exposition qui nécessite quelques jours de travail par mois pendant six mois ou d’une biennale qui vous occupe à temps plein pendant plusieurs années. À la Fondation Ricard, les règlements se font sur facture, en honoraires ou droits d’auteur selon le statut du commissaire.

A. d. G. : Le montant des honoraires dépend de la notoriété du commissaire et du niveau de son implication technique dans la réalisation de l’exposition.

J. d. L. : Entre rien et 100 000 euros. Rien parce que, quelquefois, les institutions considèrent que le commissaire est déjà chanceux de pouvoir s’exprimer, ce qui est un abus. Et 100 000 euros pour de grosses expositions à caractère historique qui demandent trois ou quatre années de préparation.


Que pensez-vous du fait qu’ils sont peu nombreux à pouvoir vivre du commissariat d’exposition ?

Y. A. :  Est-ce qu’on peut en vivre, est-ce un métier ? La réponse est non en France. Cela ne peut être qu’un complément à une autre activité.

C. B. : C’est toujours un problème que de ne pas pouvoir vivre de son métier ! Toutefois, dans une profession qui demande autant de compétences, il est nécessaire d’avoir des activités parallèles, telles que l’enseignement, la gestion d’un lieu, la critique... qui contribuent à enrichir les recherches qui sont au cœur du métier de commissaire.

A. d. G. :
C’est une réalité, car c’est le rêve de nombreuses personnes de réaliser un jour une exposition. Beaucoup de jeunes amateurs d’art s’improvisent commissaires en confrontant une poignée d’œuvres dans des lieux improvisés ou peu connus, mais peu se voient confier de vrais commissariats. L’offre est inférieure à la demande et les institutions utilisent souvent des commissaires internes.

J. d. L. : Est-ce vraiment vrai ? Beaucoup sont commissaires indépendants avant de rejoindre une structure qui leur permet alors d’exercer leur métier à l’intérieur d’un cadre institutionnel. Les commissaires indépendants sont comme des intermittents du spectacle, soumis aux aléas de la demande ou à l’acceptation de leurs propositions. Être indépendant, c’est choisir une vie d’aventures et celle-ci est vécue dans le sillage des artistes auxquels on est attaché. Pour l’activité de commissaire indépendant, je pense que l’art contemporain correspond plus à une vie de compagnonnage qu’à une vie professionnelle.


Combien y a-t-il de vrais bons commissaires en France ?


Y. A. : Nous sommes à un tournant depuis une dizaine d’années, car le métier a beaucoup changé dans la mesure où le milieu de l’art lui-même s’est modifié avec sa mondialisation et sa marchandisation. Il y a donc aujourd’hui beaucoup de gens qui prétendent à cette activité ; c’est un domaine très porteur, très attractif, et je reçois aujourd’hui autant de dossiers d’artistes que de dossiers de propositions de commissaires. Et je pense qu’il y a bien une vingtaine de bons commissaires en France.

C. B. : Les jeunes commissaires, ceux que je connais bien, sont de plus en plus nombreux à avoir les compétences nécessaires. Il faut faire l’effort de les repérer car ce sont trop souvent les mêmes qui sont invités.

A. d. G. : Il y en a très peu car cette activité demande à la fois intelligence et maîtrise technique.

J. d. L. : Une trentaine a la capacité d’être entendue au-delà de nos frontières. Car nous vivons dans la première décennie qui compte, de Jean-Hubert Martin à Gaël Charbau, quatre générations de commissaires actifs.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°403 du 13 décembre 2013, avec le titre suivant : « Rigoureux, curieux, connectés »

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