Que du bonheur... ou presque

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 20 janvier 2006

L’année 2005 a été marquée par une hausse du chiffre d’affaires de la majorité des SVV parisiennes du Top 9. Christie’s caracole en tête, suivie d’Artcurial et de Tajan.

Les opérateurs parisiens des ventes publiques affichent (presque) tous le sourire. Et pour cause. Certains enregistrent des progressions jusqu’à 60 %, voire 86 %. Avec un chiffre d’affaires de 414 millions d’euros, Drouot dépasse son score de l’année 2003 (380 millions d’euros), marqué du sceau André Breton. Cinq ans après une réforme des ventes publiques qui aurait pu l’éreinter, la salle des ventes garde la barre. Et ce sans s’être refait une beauté malgré les travaux maintes fois annoncés. Elle a vu transiter dans ses murs des collections lucratives comme celles de Béla Hein (5,7 millions d’euros), de Gérard Geiger (6,2 millions d’euros) ou les écrins de Simone del Duca (5,3 millions d’euros). De quoi griser certains commissaires-priseurs, prompts à la fanfaronnade ! Ce au prix d’une confusion : que Drouot soit considéré comme une maison de ventes, alors que les ex-officiers ministériels agissent toujours en ordre dispersé…

Hiérarchie bousculée
Faute d’une fédération réelle, c’est un auctioneer, Christie’s, qui détient depuis trois ans la médaille d’or sur le marché français avec un bilan en 2005 de 115 millions d’euros, un quart de ce que génère Drouot avec environ soixante-dix SVV… Détrônant Tajan, rétrogradé en troisième position, Artcurial affiche un chiffre d’affaires de 77,6 millions d’euros. La maison de ventes a même enregistré le 13 décembre la meilleure enchère de l’année avec 6,8 millions d’euros pour le bureau plat de Joseph. Bâtie sur l’art du XXe siècle, elle cherche toutefois à diversifier ses cordes en ouvrant prochainement un département « Armes et souvenirs historiques » ainsi qu’une section « Tableaux orientalistes ». À trop jouer la carte généraliste, Tajan manque de points forts en dehors de l’art contemporain, qui représente plus du quart de son chiffre d’affaires. Combative mais maladroite, la propriétaire de la maison, Rodica Seward, s’est même aliéné certains experts. Thierry Portier a ainsi claqué la porte après la vente d’art d’Extrême-Orient du 21 novembre.
Le hasard des collections bouscule chaque année la hiérarchie. Bergé & associés s’inscrit en cinquième position grâce aux trois volets Pierre Berès, lesquels, avec 11,9 millions d’euros, représentent un tiers de son chiffre d’affaires. De même, Camard & associés prend pied dans le palmarès avec un résultat de 20,6 millions d’euros, dont la moitié découle de sa vente Art déco du 1er juin.
Le concert de réjouissances n’est pas dénué de couacs. Le second semestre n’a pas été profitable à Piasa (6e) et Sotheby’s (4e), lesquelles accusent un net recul. La première a faibli dans ses prés carrés habituels comme les tableaux anciens et le mobilier du XVIIIe siècle. Elle a aussi pâti de la politique de large ratissage de sa « cousine » Christie’s et des départs à la retraite des commissaires-priseurs Lucien Solanet et Jean-Louis Picard. Bien que Sotheby’s ait milité pour l’ouverture du marché français, elle est identifiée non comme une maison de ventes parisienne, mais comme un canal d’exportations. Celles-ci représentent plus de trois fois son chiffre d’affaires parisien. Il n’est pas anodin que Christie’s, qui claironne haut et fort son obédience à un actionnaire français, reste discrète sur l’export, pourtant en constante progression. Si l’on reproche parfois à François Pinault de ne pas défendre assez les couleurs de la France, son écurie joue, elle, le jeu du cocorico.

Baromètre des maisons de ventes

1er Christie’s Atouts : une équipe d’une dizaine d’apporteurs d’affaires ; une bonne logistique internationale ; le dynamisme et l’investissement de François Curiel, président à la fois de Christie’s pour la France et pour l’Europe, et soutenu par l’actionnaire François Pinault ; la séduction d’une clientèle plus modeste avec le développement des ventes « Intérieurs ». Point faible : la salle des ventes, plutôt triste et glauque. 2e Artcurial Atouts : l’arrivée de François Tajan qui vient renforcer certains secteurs, en particulier l’Art déco ; maison de ventes encore en expansion grâce au soutien de ses actionnaires Dassault et Pastor ; une position dominante en France dans les secteurs art moderne et contemporain. Point faible : de plus en plus concurrencée dans ces mêmes secteurs porteurs par Christie’s et Sotheby’s. 3e Tajan Atouts : maison de ventes française qui jouit d’une réelle image de marque ; la combativité de sa propriétaire Rodica Seward ; la présence du fondateur Jacques Tajan. Points faibles : le passage à la concurrence de François Tajan ; le départ éventuel de Jacques Tajan (sous contrat mensuel) ; le manque de personnalités fortes (commissaires-priseurs, experts et/ou apporteurs d’affaires) autour de Rodica Seward. 4e Sotheby’s Atouts : un choix sélectif de la marchandise ; une entrée dans les grandes collections aristocratiques françaises ; l’organisation à Paris des vacations de belles collections d’art primitif et océanien ; la montée en puissance du département d’art contemporain après la réussite des ventes Nahon et Durand-Dessert. Points faibles : ne jure que par les ventes d’objets haut de gamme ; une politique de développement limitée en France. 5e Pierre Bergé & associés Atouts : de belles performances dans la section des livres (11,2 millions d’euros pour les 2e et 3e parties de la collection Pierre Berès en 2005) avec l’assistance de l’expert Jean-Baptiste de Proyart ; parts de marché non négligeable pour les bijoux (ventes à Genève). Point faible : ne jouit pas d’une réelle image de marque dans les autres spécialités. 6e Piasa Atouts : le sérieux et la compétence d’une maison traditionnelle attachée à Drouot ; son réseau de notaires ; son actionnaire François Pinault. Point faible : les départs à la retraite de Lucien Solanet et Jean-Louis Picard, deux fondateurs de la SVV. 7e Millon & associés Atouts : maison généraliste indépendante fondée autour de Joël-Marie Millon (quatorze ans de présidence de Drouot) ; SVV redynamisée grâce à l’arrivée il y a trois ans d’Alexandre Millon (commissaire-priseur âgé de 29 ans), qui emboîte le pas à son père. Points faibles : aucune position dominante dans une spécialité particulière ; marketing peu développé. 8e Camard & associés Atouts : l’Art déco représente la majeure partie de l’activité de la maison. Point faible : la raréfaction des belles pièces Art déco. 9e Beaussant-Lefèvre Atouts : solide duo de commissaires-priseurs inspirant la confiance et bien introduits dans la bourgeoisie et les collections françaises ; bons réseaux d’experts, de notaires ; une compétence reconnue pour des ventes classiques de tableaux, mobilier et objets d’art. Point faible : la concurrence des grandes maisons de ventes.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°229 du 20 janvier 2006, avec le titre suivant : Que du bonheur... ou presque

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