La chronique d'Emmanuel Fessy

Quand des artistes font la police

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 12 avril 2017 - 555 mots

SOCIÉTÉ - « Ce n’était qu’un début, là où l’on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes » : l’histoire a déjà tragiquement trop donné raison à Heinrich Heine (1797-1856).

Pourtant, voilà aujourd’hui des artistes américains noirs devenir sourds à l’avertissement de l’écrivain allemand. Ils exigent, non seulement le décrochage d’un tableau de Dana Schutz, exposé à la Biennale du Whitney Museum de New York, mais pire encore, sa destruction, au motif « qu’il n’est pas acceptable qu’une personne blanche transforme la souffrance noire en profit et spectacle » ! Comment des artistes peuvent-ils oser réclamer la censure de l’œuvre d’une autre artiste ? L’expression fanatique de la revendication de l’identité noire, l’acharnement à inscrire, puis à enfermer l’homme et l’artiste dans des catégories, conduisent aux États-Unis des groupes d’activistes à s’ériger en police artistique.

Comme beaucoup d’artistes contemporains, Dana Schutz s’inspire d’images fortes, devenues les icones d’une mémoire. Pour le tableau incriminé, il s’agit d’une photographie montrant la cruauté du racisme au Mississipi, en 1955, celle du cadavre d’Emmett Till, allongé dans un cercueil ouvert, car sa mère voulait que le peuple voie l’horreur. L’adolescent noir avait été accusé à tort d’avoir courtisé une femme blanche, puis sauvagement torturé –  son visage a été massacré – par des tortionnaires blancs, acquittés lors de leur procès. Dana Schutz n’a pas reproduit à l’identique la photographie, devenue emblématique de la lutte pour l’émancipation des Noirs, Bob Dylan a écrit une chanson en 1962. L’artiste américaine ne l’a pas exploitée littéralement, ce qui aurait été critiquable. L’image lui a servi de point de départ pour bâtir une nouvelle image, un tableau dont le langage pictural est fidèle à celui qu’elle manie habituellement, comme le montre sa série « Face Eater » (2004), où les visages sont déjà déstructurés. Open Casket (Cercueil ouvert) ne revendique pas, en outre, le spectaculaire, notamment par son format (99 x 135 cm). Mais le tableau reste saisissant et peut inciter le spectateur interpellé à vouloir en savoir plus, à découvrir un meurtre raciste qu’il ignorait peut-être.

Les censeurs ne l’ont pas vu ainsi. Le jour de l’ouverture de la Biennale, Parker Bright, s’est campé devant Open Casket en arborant un T-shirt proclamant « Spectacle de la mort d’un Noir ». Instagram, Twitter, Facebook faisaient caisse de résonance et l’artiste noir assénait « Dana Schutz n’a rien à dire à la communauté noire à propos d’un drame noir ». L’artiste métisse, Hannah Black, prétendant s’exprimer au nom de tous les Noirs, enfonçait le clou en publiant une pétition exigeant la destruction de l’œuvre. Pétition signée au départ par trente artistes non-white (personne de couleur, ndlr), mais ouverte ensuite à d’autres. Pétition suivie aussi par des excuses faussement attribuées à Dana Schutz, qui a dû néanmoins se justifier. La controverse battait son plein.

Au Whitney Museum, Open Casket est accolé désormais d’un cartel où Dana Schutz explique l’avoir peint en 2016, pour une exposition personnelle à la galerie Contemporary Fine Arts (Berlin), après l’été où les violences et les meurtres de policiers blancs contre des Afro-Américains ont été si nombreux aux États-Unis. « Le tableau n’était jamais à vendre et ne le sera jamais », affirme-t-elle, ajoutant cette phrase, si juste : « Je ne savais pas si je pouvais faire cette peinture éthiquement ou émotionnellement. Il est facile pour des artistes de s’autocensurer, de se convaincre de ne rien tenter avant d’essayer. » La police artistique peut-elle comprendre ce langage ?

Légende photo

Dana Schutz, Open Casket, 2016, collection de l'artiste. Courtesy Whitney Museum

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°477 du 14 avril 2017, avec le titre suivant : Quand des artistes font la police

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