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Pierre Charpin le poétique

L'ŒIL

Le 1 juillet 2000

Pierre Charpin est à part dans le paysage de la nouvelle génération de designers. Il n’a pas fait, comme la plupart, d’école de design, mais l’École des Beaux-Arts de Rouen, et cela se sent. Il n’est obsédé ni par la neutralité, ni par le gadget, ni par la stratégie ou la communication. Il ne s’intéresse pas vraiment à la forme standard mais plutôt à l’abstraction d’un objet. Son attitude est différente. Il ne hurle pas lorsqu’on lui parle de minimalisme car il sait ce qu’est le minimalisme. L’influence des courants artistiques américains des années 70 est évidente, avec Carl Andre, Scott Burton ou Donald Judd qui a fait des meubles et qui a écrit : « Une chaise doit tenir compte de la proportion, qui est la raison rendue visible... une œuvre d’art existe en soi ; une chaise existe en tant que chaise. » L’histoire des proportions tient justement une grande place dans le travail de Charpin. Chez lui, parfois, l’art et le design semblent fusionner. Est-ce une leçon apprise en Italie ? Charpin y a beaucoup fréquenté les designers de Memphis, notamment George Sowden, et a beaucoup discuté avec Ettore Sottsass. Peut-être est-ce aussi l’une des raisons pour lesquelles il prend le temps de cerner et de définir les choses. La lenteur est synonyme chez lui de maturation. En France, il est à ses débuts très soutenu par Nestor Perkal, un fan de Memphis dont il vend les produits à grand peine, les Français étant à la traîne. Il lui fait faire des pièces pour sa collection d’argenterie aujourd’hui mythique, Algorithme. Plus tard il le fait travailler pour le Craft de Limoges. Puis la carte Blanche 95 du Via le propulse sur le devant de la scène. On remarque ses meubles qui dégagent une impression massive, dense, qui s’offrent en « bloc » comme les petites étagères modulables. Mais aussi les formes enveloppées, comme nappées dans la matière, laissant la structure complètement indiscernable. Les contours semblent gommés et déjà on pressent un jeu sur les épaisseurs. Remarqué mais pas adopté, Charpin continue à prendre son temps sans se décourager. Il enseigne d’abord `à Nancy, puis à Reims. En 1990 il réapparaît avec une superbe collection pour la galerie Post Design à Milan, dirigée par Albert Albrici, et qui sera ensuite montrée par Denis Collet à la galerie parisienne De/di/by. Des meubles-volumes, des masses à la fois impénétrables et élégantes, des constructions à la géométrie surlignée, souvent incorporées à un socle et non simplement posées, comme une sculpture minimaliste. L’épaisseur des bords est soulignée, comme une surpiqûre, et les arêtes ainsi dessinées construisent littéralement le volume. D’autres meubles sont plus abstraits, comme l’étagère d’angle, la bibliothèque rouge, le tabouret noir, sorte d’ovni, et surtout la petite table de salon qui fait penser à la démarche d’un Richard Artchwager. Il s’en dégage une sorte de primitivisme que l’on retrouve dans son dernier travail pour le Musée de Vallauris. Les surpiqûres, qui faisaient penser à une pratique presque enfantine, se retrouvent dans ses poteries qui ont à la fois l’évidence et la surdimension des dessins d’enfant. Charpin dessine toujours à la main pour ses productions industrielles, il n’est donc pas gêné par la technique artisanale. Ces objets pour la table, fabriqués en collaboration avec Jacques Bro, le dernier tourneur de Madoura, sont soit tournés, soit « découpés à la plaque ». Les couleurs sont inventées par oppositions, en contrastes de terre chamottée brun-chocolat et d’émail blanc, gris, rouge sur les bords ou à l’intérieur.

VALLAURIS, Musée de la Céramique, 5 juillet-15 septembre, cat. éd. Grégoire Gardette, texte de George Sowden, 24 p., 50 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°518 du 1 juillet 2000, avec le titre suivant : Pierre Charpin le poétique

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