Dimanche 16 décembre 2018

Philippe Durey - La RMN joue les équilibristes

Entretien avec Philippe Durey, administrateur général de la RMN

Le Journal des Arts

Le 8 juin 2001 - 897 mots

Établissement public à caractère industriel et commercial, la Réunion des musées nationaux (RMN) est, avec la Direction des musées de France, un acteur incontournable de la politique culturelle française. Philippe Durey, son administrateur général depuis presque un an, nous présente les grands axes de sa politique.

Quels sont, parmi les nombreux secteurs d’intervention de la RMN, ceux que vous souhaitez améliorer ?
La RMN a une mission d’origine : recueillir des fonds (recettes des droits d’entrée, dons, legs...) destinés à financer l’acquisition d’œuvres qui viennent enrichir les collections nationales. C’est elle aussi qui procède à ces acquisitions. Cette mission bénéficie d’un large consensus, même si notre apport au budget d’acquisition – une cinquantaine de millions de francs par an, environ – paraît insuffisant au regard de l’envolée actuelle des prix sur le marché de l’art. L’un de mes objectifs est d’arriver, au cours des prochaines années, à augmenter sensiblement cet apport. La RMN organise également de nombreuses expositions, environ vingt-cinq par an, avec les musées nationaux, qui sont présentées dans ces musées ou aux Galeries nationales du Grand Palais. Cette activité essentielle nous pose un véritable problème budgétaire aujourd’hui, et c’est un autre de mes objectifs d’arriver à traiter ce problème, bien sûr sans renoncer à notre mission de service public.

De quelle manière pensez-vous y parvenir ?
Nos expositions entraînent des dépenses de l’ordre de 120 millions de francs, et amènent des recettes d’environ 90 millions de francs. Il y a donc un déficit d’une trentaine de millions de francs, et celui-ci a tendance à augmenter. C’est un phénomène ancien : à la fin des années 1980, il s’élevait déjà à 10 millions de francs. Parmi les multiples causes de ce déficit, il y a d’abord la hausse des coûts de transport et d’assurances. Même si la concurrence entre les maisons d’assurance a fait baisser les primes, les valeurs en cours sur le marché de l’art sont telles depuis dix ans, pour les œuvres de grande qualité, que cette baisse n’a guère été sensible. Une autre raison est la relative désaffection du public envers les expositions. À Paris, l’offre culturelle est très abondante, et malgré un public vaste, on ne peut empêcher les établissements de se concurrencer. Pour ce qui nous concerne, de plus en plus de musées nationaux organisent leurs propres expositions dans leurs espaces, et la situation n’est plus aujourd’hui celle que nous avons connue, où toutes les grandes expositions nationales, ou presque toutes, avaient lieu au Grand Palais. Cela aussi fait problème et nécessite une réflexion d’ensemble.
Sans doute faut-il également s’interroger sur notre programmation. S’il est nécessaire, dans le cadre d’une politique culturelle digne de ce nom, de produire des expositions de haut niveau, qui peuvent passer pour “difficiles”, il est non moins nécessaire d’en organiser d’autres qui s’adressent à un large public. Ainsi des rétrospectives sur Constable et sur Chassériau seront présentées l’année prochaine, mais nous travaillons aussi à un projet susceptible d’attirer un public plus large : un parallèle entre les œuvres de Picasso et de Matisse...

Le statut et le mode de fonctionnement de la RMN sont-ils en cause ?
On ne passe pas sans difficulté d’une PME de 350 salariés à une entreprise de 1 400 personnes. Cela nécessite d’importants changements en termes d’organisation et de gestion. Mais au-delà de ces difficultés, je reste persuadé que l’idée mutualiste, qui fonde l’existence même de la RMN, demeure valable, quelles que puissent être les tentations que certains grands musées éprouvent aujourd’hui d’agir seuls. La RMN a acquis une expérience et un savoir-faire unanimement reconnus dans le domaine des expositions, mais aussi dans le domaine éditorial et commercial. Ce savoir-faire et cette expérience, elle les met au service de musées qui en ont besoin et qui ne pourraient, tout seuls, réaliser certains projets, qu’il s’agisse de disposer d’une véritable librairie-boutique ou de publier tel ou tel catalogue, ou encore, parfois, d’organiser une exposition exigeant des prêts d’œuvres difficiles à obtenir... En outre, la RMN est garante pour eux d’une certaine qualité, qui me paraît essentielle quand il s’agit de culture, et elle leur assure, par l’étendue de son réseau commercial, une “visibilité” que ces musées ne pourraient acquérir autrement. Il s’agit donc d’un système à la fois intelligent et juste, où l’apport des très grands musées permet aux autres, par l’intermédiaire de la RMN, de mieux se développer. Je crois donc qu’avant de remettre en cause ce système, que d’ailleurs bien des pays étrangers nous envient, il  faut y réfléchir à deux fois. Ceci étant, il est vrai aussi que, de notre côté, nous devons faire des efforts de transparence pour montrer que nous gérons bien les fonds que nous recevons.

Que pensez-vous de la proposition de loi qui permettrait de financer les acquisitions de trésors nationaux en prélevant 1 % des recettes des casinos ?
Je partage l’inquiétude de Pierre Rosenberg qui affirme qu’une grande partie du patrimoine français quitte le territoire national. L’Italie ne laisse plus rien sortir de ses frontières. La Grande-Bretagne obéit à une logique très libérale, mais, avec l’apport de sa Loterie nationale, elle se donne des moyens d’acquisition considérables. Nous sommes, en France, dans une situation intermédiaire qui nous laisse une marge de manœuvre assez faible, en dépit du rôle important joué par le Fonds du Patrimoine. Tout ce qui permettra d’enrichir les collections des musées est bienvenu, même si la RMN perd sa position de premier contributeur.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°129 du 8 juin 2001, avec le titre suivant : Philippe Durey - La RMN joue les équilibristes

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