Olga Sviblova, les yeux ouverts sur la photographie

L'ŒIL

Le 1 mai 2005

Une svelte silhouette superbement drapée de noir et un chignon doré de ballerine du Bolchoï. Une tornade au tempérament de feu qui depuis vingt ans secoue le paysage artistique russe et qui, en dix ans, a organisé des centaines d’expositions de photos dans son pays et à travers le monde.

Olga Sviblova est la directrice de la Maison de la photographie de Moscou, premier musée russe dédié à la photo absente des cimaises depuis la grande exposition de… 1935. Peu avant que « les artistes perdent le droit de vivre à Moscou », selon les mots d’Olga. Soixante-dix ans après cette « perte », la photo renaît de ses cendres et Olga est l’actrice principale de cette résurrection.
« Tout a commencé en 1994, après ma rencontre à Paris avec Jean-Luc Monterosso, le directeur de la Maison européenne de la photographie. En vingt minutes, il m’a raconté son ambition et j’ai aussitôt voulu faire de même à Moscou. Si la MEP marchait à Paris, pourquoi pas ici ? » Et cela marche. Bien, très bien même, depuis 1996, date de la création de ce musée d’État situé au cœur de Moscou, fréquenté par 30 000 visiteurs par mois et riche d’une collection de 80 000 clichés. Cette Maison où, jadis, Lénine prononça un discours, s’étend aujourd’hui sur 3 500 m2 et fera bientôt plus du double. Elle est devenue « un complexe multimédia des arts actuels » qui, en 2006, se dotera d’une école.
Rien n’était pourtant joué d’avance. Cette initiative a pu voir le jour grâce au succès du Mois de la photo. Premier beau bébé d’Olga. Un sésame qui lui permit d’ouvrir, la même année, les portes de sa Maison. Par ce Mois de la photo cuvée 96, (quatre-vingt-douze expositions dont quarante étrangères), Olga fit découvrir au public russe Henri Cartier-Bresson, Martin Parr, Pierre et Gilles, les clichés du
Metropolis de Fritz Lang, de l’agence Magnum et du Fonds national d’art contemporain français sous la houlette de la « dame photo » du ministère de la Culture, Agnès de Gouvion Saint-Cyr qui, depuis, présente chaque printemps une exposition à Moscou.

De l’art contemporain…
« Quand au début des années 1990, j’ai dit qu’il fallait faire un festival de photo, on m’a répondu que la photo c’était pour le passeport et les femmes nues ! », se souvient Olga, désormais directrice
de deux biennales : le Mois de la photo et le Festival international de la photo de mode et de style qui attirent chacun plus de 500 000 visiteurs.
Le 14 mars, Olga a inauguré la quatrième édition de son Festival international (soutenu par vingt sponsors dont Sony, Motorola…) présentant dans douze lieux, dont le Goum, luxueux magasin près de la place Rouge, la jeune photo russe la plus pointue (Serguei Tchilikov, Igor Mukhin…) et un florilège de stars : Edward Steichen, Horst P. Horst, Alexandre Rodtchenko, Marc Riboud, Sarah Moon, le provocant Joël-Peter Witkin, « notre héros qui a déjà fait beaucoup de bruit », selon Olga, Alain Fleischer, les pin-up octogénaires d’Erwin Olaf et les images plus sages d’Elaine Constantine. Cette dernière n’en revient toujours pas de se retrouver à Moscou. « J’ai fait la connaissance d’Olga aux dernières Rencontres d’Arles. Je dormais encore quand elle a débarqué à mon hôtel. Elle m’a juste dit : je vous veux à Moscou ! »
En ce samedi de mars, la neige n’en finit pas de tomber. La Maison de la photo vient à peine d’ouvrir et, déjà, les visiteurs forment une longue file d’attente, les bottes enfoncées dans l’épais manteau blanc. En quelques minutes, les trois étages sont bondés. « La maison est pleine malgré ce temps cauchemerdique ! » lance Olga dans un français qui n’appartient qu’à elle, entre deux rafales de sonneries de portable. Elle semble avoir le don d’ubiquité, elle qui gère simultanément quatre-vingts expositions à Moscou, des manifestations dans six régions russes et à Paris où elle a monté la rétrospective Dmitri Bartelmants après avoir acheté cinq cents clichés de cet « œil de la nation ».

…À la photo de mode
« Les Russes ont soif de mémoire et de vérité après des décennies de propagande. Dans nos livres scolaires, nous avions droit à deux images… trafiquées : Lénine et Staline sur le même canapé et l’attaque du Palais d’hiver mise en scène par Eisenstein. La photo a toujours été une machine idéologique et c’est pour cela qu’elle fut contrôlée ou détruite. Aujourd’hui, nous préparons quatre volumes en 60 000 clichés sur cette “histoire oubliée”. En plus de cette quête du passé, nous nous intéressons à la photo de mode, miroir de l’évolution des comportements des lolitas russes prêtes à tout pour s’habiller en Chanel. Nous passons aussi commande à de jeunes artistes. L’art contemporain est un précieux instrument pour voir le futur. »
Ces derniers mots d’Olga ont un écho particulier quand on sait que cette ex-épouse de poète, diplômée en psychologie (spécialité art), auteure d’une thèse de philosophie sur La métaphore comme modèle du processus créatif est venue à la photo après avoir été, durant dix ans, commissaire d’art contemporain… dans un climat encore peu propice à la liberté de création : « J’organisais des
expos non-officielles d’artistes non-officiels. »
Dans les années 1980, Olga réalise des films documentaires dont Carré noir primé dans des festivals internationaux : « une histoire de l’art non-officiel, de la mort de Staline à 1988. J’ai consacré mon dernier film à Dina Vierny, ma muse. Je lui ai demandé comment elle réussissait tout ce qu’elle entreprenait, de son engagement pour aider les avant-gardes au musée Maillol. Je n’ai jamais oublié sa réponse : “Gardez les yeux ouverts”. »

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°569 du 1 mai 2005, avec le titre suivant : Olga Sviblova, les yeux ouverts sur la photographie

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