Samedi 17 novembre 2018

New York-Londres, le combat inégal de l’art et du béton

Chelsea et l’East End enterrent leur vie d’artiste et s’abandonnent aux investisseurs

Le Journal des Arts

Le 30 juin 2000 - 1908 mots

Le phénomène est désormais bien connu : dans les capitales, les artistes s’emparent des entrepôts et autres bâtiments industriels, créant de nouveaux quartiers « branchés » sur lesquels se ruent agents immobiliers et golden boys en mal d’aventures. Les quartiers de Chelsea dans la Grosse Pomme et de l’East End à Londres sont aujourd’hui objets de convoitises des grandes galeries poussant les artistes vers des contrées nouvelles à la recherche de grands espaces et de petits loyers.

Chaque mois, toujours plus de galeristes et de visiteurs prennent le chemin du quartier de Chelsea à Manhattan. En effet, la tendance est désormais irréversible et les marchands ou les passionnés d’art aux yeux de qui l’endroit demeure toujours privé de charme n’ont pas d’autre choix que de s’y rendre aussi. Quelques bastions du centre-ville continuent de résister face à cette migration vers les quartiers de l’ouest, notamment Sean Kelly et Jeffrey Deitch lequel a ouvert un nouvel espace au sud de SoHo. Cette zone, qui tire son nom de sa localisation “South of Houston Street”, était destinée à la destruction pour faire place à une voie rapide et a été progressivement colonisée par des artistes rebelles. Elle fascine en partie parce qu’elle a servi de modèle pour redynamiser les centres-ville un peu partout dans le monde. SoHo a définitivement démontré le pouvoir de la culture sur l’immobilier, mais aussi la façon dont ce dernier pouvait l’écraser en remerciement. Le cas de l’East Village au début des années quatre-vingt est tout aussi intéressant comme paradigme de l’interaction entre l’art contemporain et la transformation urbaine. Il s’agissait de la première tentative de prouver que les loyers excessifs de SoHo pouvaient être contournés et que le monde de l’art contemporain était en mesure de changer de quartier en masse. Cette tentative a échoué royalement. Pendant quatre ans, de nouvelles galeries ont vu le jour, d’autres venaient de SoHo, et tout le monde – des médias aux directeurs de musées et des principales galeries – prédisait que l’avenir était dans l’East Village. Mais le quartier n’a pas réussi à se régénérer assez rapidement ou assez complètement et les galeries qui n’ont pas fermé se sont réinstallées à SoHo.

D’East Village à Chelsea
Chelsea, à l’ouest de Manhattan, ne deviendra pas un autre East Village, trop d’investissements ont déjà été faits et des infrastructures solides sont implantées dans le quartier. Naturellement Chelsea possédait un certain attrait culturel bien avant la migration des grandes galeries au cours des dix dernières années. Ainsi, le Chelsea Hotel sur la 25e rue a servi de décor à l’un des films d’Andy Warhol, Chelsea Girls. La brochette d’artistes qui y ont séjourné, de quelques jours à plusieurs dizaines d’années, est impressionnante : de la “sorcière” australienne Valli, au surréaliste britannique Patrick Hughes, en passant par les Américains Philip Taagge, Peter Schuyff, Michelle Zalopany, Sheila Ripps et Larry Rivers ou encore le Suisse Daniel Spoerri. Une partie de la notoriété du Chelsea Hotel repose sur les tarifs préférentiels que “Stanley”, le gérant, accordait aux artistes pour les longs séjours et sa collection d’œuvres d’art données en guise de loyer. Elle couvre chaque centimètre carré des murs intérieurs. Des artistes vivaient déjà dans le quartier avant la guerre et Chelsea devient même dans les année soixante, le bastion du mouvement Fluxus, alors même que sa figure la plus importante, George Maciunas, colonisait SoHo le premier. Une bonne partie de cette activité s’est lentement étendue vers le nord, à partir du légendaire immeuble d’artistes Westbeth entre Bethune et West Side Highway, un repère crucial du New York bohème.

Le revirement majeur s’est produit au milieu des années quatre-vingt lorsque le peintre Sandro Chia, au sommet de sa gloire, super star de la Transavantgarde, achète un entrepôt sur la 23e rue et s’y installe avec d’autres artistes comme le photographe Gianfranco Giorgone. En louant un bâtiment sur la 19e rue, pour les performances de Robert Whitman, l’actuel DIA Center for the Arts a découvert le quartier au début des années soixante-dix. Depuis 1987, dans son immense entrepôt de la 22e rue, bordé d’arbres et de blocs de basaltes issus du projet 7000 Eichen de Beuys à Kassel en 1982, le centre est le point d’ancrage du quartier. Gagosian est l’un des premiers à ouvrir sa galerie dans l’espace aujourd’hui occupé par Chiem & Read, un déménagement qui avait suscité autant de spéculations que son installation par la suite à SoHo, puis son retour à Chelsea. D’autres pionniers comme Pat Hearn, Paula Cooper et Morris Healey, ont été rapidement rejoints par un flot de nouveaux arrivants qui se tarit à peine aujourd’hui. Alors que la renommée de Chelsea n’était plus à faire, d’autres galeries, comme Greene-Naftali ont investi le nord du quartier, puis le sud sur les pas de Gain Brown. Aujourd’hui, ce sont les bars et les restaurants à la mode comme Passerby, Bottino ou Jerry’s, et les stylistes avec Comme des Garçons qui s’installent. Le spectre de SoHo n’est plus loin...

Quand l’East End londonien s’embourgeoise
Deux événements récents confirment la tendance dans l’East End à Londres : l’embourgeoisement d’un quartier qui se voulait entièrement dévolu à la jeune création contemporaine. Le premier est l’ouverture de la White Cube Gallery à Hoxton Square en avril et le second, la fermeture imminente du plus grand ensemble d’ateliers d’artistes : Carpenter’s Road à Stratford. Lorsque l’on connaît Carpenter’s Road, on ne peut s’imaginer une seconde que cette parcelle de terrain industriel à l’abandon, où alternent canaux glauques, tas d’ordures et entrepôts minables, puisse attiser la convoitise des agents immobiliers. Et pourtant, c’est le cas. Le propriétaire de l’ancienne usine de boîtes d’allumettes s’est bien joué de ses artistes ; grâce à des équipements collectifs réduits au minimum (pas de chauffage central), les impôts locaux ont pu être consciencieusement payés au cours des dernières années. Mais à présent que les artistes ont rempli leur fonction, comme partout dans l’East End, ils sont priés de vider les lieux. Carpenter’s Road abrite le plus grand des complexes d’ateliers gérés par l’ACME, une association d’artistes qui proposent des ateliers et des logements bon marché à leurs confrères. De concert avec SPACE, une association similaire, l’ACME est au cœur de l’interdépendance qui s’est établie entre les créateurs et l’East End. En s’installant dans cette zone à une époque où elle abritait de nombreux entrepôts industriels vides et des logements déclarés inhabitables, les artistes ont colonisé la terre autrefois habitée par la classe ouvrière londonienne.

Pour les pionniers, les premiers temps furent difficiles dans des zones comme Hackney et Poplar et, plus près des docks, sur des berges abandonnées comme Wapping. Souvent, ils ne prévoyaient de rester que pour de courtes périodes, avant la démolition ou le réaménagement des lieux. Ces quartiers n’avaient rien, et n’ont toujours rien, de pittoresque. Dévastés par le Blitz, laissés pour compte par la reconstruction d’après-guerre et les politiques, déchirés par les tensions ethniques, ce sont aujourd’hui des lieux désolés et ravagés, très différents des habituels quartiers d’artistes tels Chelsea, Bloomsbury, Hampstead, Camden et Soho. Mais ici, les bâtiments offrent des espaces d’exposition d’un style incontestablement industriel, situés sous une volée d’ateliers. Les deux plus célèbres complexes regroupant ateliers et galeries sont Chisenhale et la galerie Matt, à Mile End. Dans ces deux cas, les galeries sont indépendantes, partageant la location des locaux avec les artistes. Mais ailleurs, notamment sur les sites plus récent, ce sont les artistes eux-mêmes qui assurent la gestion de leur galerie. Parmi ces galeries autogérées, citons 30 Underwood Street, à Hoxton, the Nunnery, gérée par le Bow Arts Trust à Bow et la galerie Cable Street à Limehouse. Chisenhale et Matt sont véritablement les pionniers, mais à présent, ils présentent de plus en plus d’artistes reconnus, voire internationaux, et c’est dans les lieux les plus récents qu’il faut chercher les nouveautés. Depuis un siècle, la Whitechapel Art Gallery, à Aldgate, née de la philanthropie victorienne, a pour dessein de rendre l’art accessible au peuple. Aujourd’hui, l’institution est un satellite de l’art moderne international et a accueilli plusieurs expositions magnifiques. Elle conserve cependant des liens avec les artistes de l’East End grâce à la Biennale “Open Exhibition” qui présente une sélection de leurs œuvres et l’organisation de journées portes ouvertes dans les ateliers.

Les grandes galeries passent à l’est
Pourtant, cette situation ne sera sans doute bientôt plus qu’un souvenir. Tout n’a toujours été qu’une question d’intérêts : espaces vides, loyers bas, artistes en quête de lieux pour vivre et travailler en ville. Cette coopération s’achève. Il suffit d’observer le nombre de nouveaux bâtiments en construction et d’agences immobilières pour réaliser que l’essor de l’immobilier et la situation géographique de l’East End, à proximité de la City et des Docklands, ont scellé le destin des artistes. Nous assistons donc au début d’un nouvelle ère alors que les investisseurs branchés proposent des lofts flambant neufs à Hoxton/Shoreditch, dans un “quartier d’artistes à la mode”, et d’où les artistes en question se trouvent dans l’obligation de partir pour trouver ailleurs des locaux meilleur marché. L’un des signes avant-coureurs de ce changement est l’arrivée des galeries. Il y a peu de temps encore, elles étaient rares dans l’East End, à l’exception du pionnier Interim Art à Hackney qui, pendant des années, a travaillé depuis la petite maison victorienne de la galeriste Maureen Paley à Hackney. Mais apparemment, les choses s’arrangent puisque Interim Art a ouvert une galerie dans un espace de style nettement plus industriel, situé au bas de la même rue, à Bethnal Green. D’autres marchands sont venus s’installer dans le quartier, notamment aux alentours de Hoxton/Shoredich : Vilma Gold, The Agency, la galerie Lux, Dominic Berning Fine Art, avec des postes avancés à Hackney/Bethnal Green, telles la galerie Anthony Wilkinson et The Approach. Hoxton/Shoredich est devenu le symbole de l’East End, mais en réalité, la colonisation de cette zone est un phénomène relativement récent comparé à l’arrivée précoce de communautés d’artistes, en particulier à Hackney.

Les artistes à présent connus sous le sigle de YBA (Young British Artists) ont fait de cette zone leur quartier général et, depuis quelques années, leur succès a transformé les lieux en une scène artistique parallèle et dynamique. Aujourd’hui, les grandes galeries ont pris le pli, et déménagent du traditionnel West End pour venir s’installer dans l’East End, dans des espaces souvent plus vastes. White Cube2, qui a inauguré son nouvel espace avec une exposition collective intitulée “Out There”, n’est donc que la première et sera bientôt suivie de Victoria Miro, autrefois sur Cork Street. D’autres suivront le mouvement général de décentralisation, qui a conduit à l’ouverture de nouveaux espaces à Clerkenwell, Southwalk près de la nouvelle Tate Modern et Brixton. Quant aux artistes, ils n’ont plus qu’à aller voir ailleurs. Les plus connus s’installent où leur désir les porte, dans des quartiers plus arborés de Londres, ou, tel Damien Hirst, dans des corps de ferme en pleine campagne.

À New York
- Dia Center for the Arts, 524 West 22nd Street, fermé pendant l’été, tél. 1 212 989 55 66, www.diacenter.org.
- Actualités culturelles sur le site www.villagevoice.com et programmes des galeries sur le site www.gallery-guide.com.

À Londres
- Carl Andre, du 7 juillet au 27 août, Whitechapel Art Gallery, 80 Whitechapel High Street, tél. 44 0207 522 78 78, tlj sauf lundi de 11h à 17h, mercredi 11h-20h, www.whitechapel.org.
- Sarah Morris, du 5 juillet au 2 septembre, White Cube2, 48 Hoxton Square, tél. 44 207 930 53 73.
- Toutes les galeries d’art contemporain sur le site www.newexhibitions.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°108 du 30 juin 2000, avec le titre suivant : New York-Londres, le combat inégal de l’art et du béton

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