Dimanche 15 décembre 2019

L'actualité vue par

Marie-Paule Vial : « Je suis favorable aux projets fédérateurs »

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 17 janvier 2012 - 1948 mots

Directrice du Musée de l’Orangerie, Marie-Paule Vial commente la politique qu’elle entend mener pour l’institution parisienne.

Après vingt-cinq ans passés à Marseille, où elle a longtemps dirigé les musées de la ville, Marie-Paule Vial est arrivée aux commandes du Musée de l’Orangerie en mars 2010. Quelques jours plus tard, l’Année du Mexique en France était annulée, compromettant l’exposition « Frida Kahlo-Diego Rivera » prévue à l’automne à l’Orangerie. À sa tâche de directrice de l’institution du jardin des Tuileries, rattachée à l’établissement du Musée d’Orsay depuis 2010, s’ajoute le commissariat de « Le grand atelier du Midi » dont les deux volets se tiendront à Marseille et à Aix-en-Provence dans le cadre de la manifestation « Marseille-Provence 2013 ». Marie-Paule Vial commente l’actualité.

Maureen Marozeau : Vous avez pris vos fonctions le 1er mars 2011. Le 8 mars, l’Année du Mexique en France était annulée, et l’exposition « Frida Kahlo-Diego Rivera » reportée. C’est ce qu’on appelle un baptême du feu…
Marie-Paule Vial : Ce fut un choc. À peine arrivée, je ne voulais pas annoncer qu’il n’y aurait rien pour la saison d’automne. Nous avons réfléchi avec Guy Cogeval [président de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie] à diverses possibilités. Nous avons été sauvés par la Fondation Mapfre à Madrid, avec une exposition montée en 2008 sur l’Espagne au tournant du XXe siècle. Nous avons travaillé d’arrache-pied pour un résultat très satisfaisant, même si j’aurais aimé disposer de plus de temps pour creuser le sujet et le catalogue, faire plus de rapprochements.

M. M. : Comment allez-vous monter l’exposition « Frida Kahlo-Diego Rivera », reportée en 2013 ?
M.-P. V. : Pour le moment nous prévoyons de travailler sur nos fonds propres, les crédits d’exposition de l’établissement public, tout en espérant trouver du mécénat. La sélection comme les accords de l’échange ont été maintenus. À Paris, la quasi-totalité des tableaux proviendra du Musée Dolores-Olmedo à Mexico. Nous ferons partir cinquante tableaux de l’Orangerie vers le Mexique dans la même période. C’est la première fois qu’on y verra une exposition avec les œuvres de Renoir, Cézanne, Picasso… Cette annulation a été très difficile pour nos homologues mexicains, qui avaient aussi un projet à Orsay [« Sous le volcan. L’Art au Mexique de l’indépendance aux révolutions, 1810-1920 »]. Ils ratent l’occasion de montrer leurs trésors et leur patrimoine dans des institutions prestigieuses. L’Année du Mexique concrétisait des projets qui n’avaient pas abouti, pour des raisons budgétaires notamment. Eux aussi vont devoir trouver leur propre financement.

M. M. : L’Orangerie est rattachée depuis 2010 à l’établissement public du Musée d’Orsay. Quelle est la dynamique entre les deux institutions ?
M.-P. V. : Chacun arrive avec ses idées, nous en discutons collégialement, et nous décidons ensemble. Guy Cogeval peut avoir des propositions pour l’Orangerie, comme je peux avoir des sujets que j’ai envie de traiter. À l’automne 2012, l’exposition « Soutine » inaugure la politique que j’entends mener pour l’établissement. D’abord travailler sur les points forts de la collection : les artistes qui ont intéressé le marchand d’art Paul Guillaume [1891-1934], la manière dont il a rassemblé les œuvres – on retrouvera Modigliani au printemps 2014. Puis présenter des ensembles constitués par des grands collectionneurs. J’aimerais travailler sur cette question d’un ensemble réuni par une personne avec un goût particulier, à l’image de Paul Guillaume. Tout en laissant la possibilité à des projets parallèles de voir le jour, des propositions qui rentrent dans notre cadre chronologique. Orsay a, par exemple, un projet sur les Macchiaioli (« impressionnistes italiens ») et l’Orangerie travaille sur Émile Bernard pour début 2013. Nous nous sommes aperçus que nous voulions donner plus d’ampleur au projet, et de fait, il ne tient plus dans nos espaces. Du coup, Émile Bernard est transféré à Orsay, et j’en reste la commissaire avec [le conservateur] Rodolphe Rapetti et [l’historien de l’art] Fred Leeman. Les Macchiaioli seront présentés à l’Orangerie, sous la houlette d’un conservateur d’Orsay. C’est aussi une manière de rendre visible la collaboration active entre les deux institutions.

M. M. : Quels sont les avantages d’un tel rattachement ?
M.-P. V. : Au quotidien, ce rattachement permet de travailler dans une équipe large avec des compétences dans tous les domaines (organisation d’exposition, édition, communication…) dont nous ne pouvons pas disposer à notre échelle. Tout cela nous entraîne dans la dynamique du grand établissement, que je trouve plutôt positive. Sur le plan des collections, ce rattachement paraît logique. L’avantage est également intellectuel. Nos échanges sont constants, car je suis aussi un membre à part entière de l’équipe du Musée d’Orsay. Cela permet d’ouvrir le champ des possibles, d’enrichir la programmation. Nos actions peuvent avoir une plus grande visibilité.

M. M. : L’identité de l’Orangerie sera-t-elle préservée ?
M.-P. V. : L’identité de l’Orangerie vient de la nature de ses collections, des grandes décorations de Monet. Une grande partie du public vient pour les Nymphéas et découvre le reste des collections et les expositions. Je ne redoute pas le fait de voir l’identité de l’Orangerie gommée par ce rattachement. Les collections ont une force, et mes prédécesseurs ont déjà mis en valeur le génie du lieu. Ce rapprochement, qui dépasse le cadre administratif, ne vise pas à porter ombrage à l’Orangerie. Tout le monde souhaite préserver cette identité, Guy Cogeval le premier.

M. M. : La Société des amis américains du Musée d’Orsay vient de voir le jour. Allez-vous également profiter de leurs largesses ?
M.-P. V. : Absolument. Nous bénéficions de la Société des amis du Musée d’Orsay et des American Friends du Musée d’Orsay au même titre qu’Orsay. L’Orangerie n’avait pas de société d’amis. À mon arrivée, j’ai préféré que l’on élargisse la société existante des amis d’Orsay à l’Orangerie, plutôt que d’en créer une nouvelle. Je suis plus favorable aux projets fédérateurs qu’à plusieurs unités qui n’arrivent pas à vivre ensemble. Ces sociétés ont fait des dons à Orsay, rien ne dit qu’elles n’en feront pas autant pour l’Orangerie.

M. M. : Quelle est votre politique d’acquisition ?
M.-P. V. : Cela dépend de la manière d’interpréter la collection. On peut la considérer comme un ensemble fini, mais rien ne nous interdit de faire des acquisitions. Le rêve serait de réaliser un achat en lien parfait avec la collection existante, voire d’acquérir des œuvres qui auraient été dans la collection de Paul Guillaume. Seulement, les artistes qui figurent dans nos collections sont parmi les plus chers au monde (Picasso, Modigliani, Matisse…). La tâche s’annonce difficile, sauf cas exceptionnel.

M. M. : Votre budget d’acquisition est-il distinct de celui d’Orsay ?
M.-P. V. : Non, nous siégeons au même comité d’acquisition. Nous nous sommes récemment entendus pour acheter un ensemble de lettres autographes de Monet adressées à Clemenceau au sujet des grandes décorations, un ensemble qui passait en vente publique. Tout est une question d’opportunité. Je ne pense pas qu’aux tableaux, mais aussi aux dessins, et pourquoi pas aux objets d’art africain qui ont appartenu à Paul Guillaume – je suis en contact avec le Musée du quai Branly pour d’éventuels dépôts supplémentaires. J’aurais envie de donner plus d’importance à cet aspect de la vie de Paul Guillaume, qui a d’abord été connu comme marchand d’art « nègre ». L’idée de réintroduire ces objets en regard des tableaux de Modigliani et de Picasso, comme ils l’étaient dans son appartement, est une piste que je souhaiterais explorer.

M. M. : Le passage de témoin avec Emmanuel Bréon, à la suite de votre nomination quelque peu chaotique, a-t-il été difficile ?
M.-P. V. : Cet épisode, c’est vrai, n’était pas très agréable. En revanche, les choses se sont très bien passées avec Emmanuel Bréon. Il a fait preuve d’une très grande compréhension, et a pris le temps qu’il fallait pour me transmettre les dossiers. Ce qui s’est passé nous a dépassés tous les deux : mon arrivée a été annoncée prématurément, avant même que les commissions ne se soient prononcées, ce qui les a agacées. Ce qui est normal, aucune commission n’aime être traitée comme une caisse d’enregistrement. La volonté de Guy Cogeval de me voir arriver au plus tôt a entraîné un certain désordre, et l’administration est une fille un peu lente, qui aime marcher à son rythme. J’en ai fait les frais.

M. M. : Êtes-vous toujours commissaire de l’exposition phare de « Marseille-Provence 2013, Capitale européenne de la culture » ?
M.-P. V. : Au moment de prendre mes fonctions à Paris, j’avais déjà beaucoup travaillé sur le commissariat du « Grand atelier du Midi » [« De Van Gogh à Bonnard », au Musée des beaux-arts à Marseille et « De Cézanne à Matisse », au Musée Granet à Aix-en-Provence]. Les organisateurs ont souhaité que je mène cette mission à terme, ce que Guy Cogeval a accepté. Comme l’exposition sonnera la réouverture du Musée des beaux-arts [fermé depuis 2005], je suis également de près la rénovation du Palais Longchamp.

M. M. : L’ambition de la manifestation semble avoir été revue à la baisse. Comme l’expliquez-vous ?
M.-P. V. : C’est un problème de communication. Pourtant Bernard Latarjet [directeur général démissionnaire en mars 2011 de l’association Marseille-Provence 2013] a été prudent et ne souhaitait pas que l’on communique trop et trop vite. Au moment du lancement de l’opération, on a parlé de Marseille 2013 comme d’un projet fabuleux, d’une nouvelle dynamique pour la ville. Puis il y a la réalité, le travail au quotidien qui peut être pesant. Je pense que cette ambition formidable sera tenue, mais on est dans la phase silencieuse de conception. Par ailleurs, certaines décisions sont lourdes à prendre, à un moment où l’argent ne coule pas à flots, en dépit de l’effort particulier et assez considérable de l’État pour Marseille. Et il y a sans doute eu une certaine lenteur à démarrer les choses.

M. M. : Cette « Capitale culturelle » va-t-elle changer l’image de Marseille ?
M.-P. V. : Je le pense. Marseille est une ville qui a été très décriée, puis qui est devenue à la mode, qui s’embellit considérablement, mais que l’on ne comprend pas toujours bien. L’organisation de manifestations fortes et populaires ne peut que contribuer à faire tomber les a-priori. Je pense que beaucoup de gens vont (re)découvrir cette ville, et son image en sera nécessairement changée. Tout ce qui se prépare à bas bruit, comme toutes les rénovations de musées, les chantiers urbains, la restauration des collections, sont des choses qui vont rester. La ville était consciente que les musées avaient besoin d’être rénovés. Cette opération lui en a donné l’opportunité, dans la perspective de l’inscrire dans le grand circuit des expositions internationales. Le réaménagement du Musée d’histoire de Marseille, la transformation du château Borély en musée des arts décoratifs, la réouverture du Musée des beaux-arts au Palais Longchamp, la remise aux normes du Musée Cantini…, il était nécessaire de faire ces travaux pour donner une vraie visibilité aux musées de cette ville.

M. M. : Où en est l’enquête sur le tableau d’Edgar Degas dérobé au Musée Cantini en 2008 ?
M.-P. V. : Le mystère reste entier sur la manière dont cela a pu se passer, aussi bien pour les services de police qu’en interne. Cet épisode nous a douchés, et je ne peux pas me consoler en me disant que ce sont des choses qui arrivent. La Ville a fait des efforts considérables pour la conservation des œuvres et leur sécurité, grâce à des équipements sophistiqués et à la présence de personnels.

M. M. : Quelle exposition vous a-t-elle le plus touchée récemment ?
M.-P. V. : « L’aventure des Stein », au Grand Palais à Paris. Une fois arrivée dans la salle avec les nus de Matisse, Bonnard et Vallotton, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas d’une exposition convenue, mais magistrale. L’accrochage, dans ses rapprochements, est d’une intelligence renversante. J’en suis sortie profondément émue. J’ai également trouvé « Madame Grès », au Musée Bourdelle à Paris, particulièrement belle et intelligente dans sa manière d’instaurer le dialogue entre les robes et les œuvres de Bourdelle.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°361 du 20 janvier 2012, avec le titre suivant : Marie-Paule Vial : « Je suis favorable aux projets fédérateurs »

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