Vendredi 28 février 2020

L’ACTUALITÉ VUE PAR

Luc Gruson, directeur de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration

« Notre mission : être un lieu de dialogue »

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 2 novembre 2010 - 1522 mots

Après avoir été aux commandes de l’Agence pour le développement des relations interculturelles (ADRI) de 1995 à 2002, Luc Gruson a été nommé, au printemps, à la direction de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI), à Paris, dont il a été l’un des initiateurs avant d’en prendre la direction générale adjointe au moment de l’ouverture de l’établissement en 2007. Il commente l’actualité de l’institution occupée par des travailleurs sans papiers, mais toujours ouverte au public, et évoque les enjeux de la politique culturelle.

Privée d’inauguration officielle au moment de son ouverture en 2007, au cœur d’une polémique après le départ d’historiens de ses instances officielles, où en est la jeune Cité nationale de l’histoire de l’immigration ?
Est-elle en phase avec le projet initial que vous avez porté il y a huit ans ? Il est important de rappeler que ce projet est né dans un moment politique très particulier, juste après les élections présidentielles de 2002. Ce moment était celui d’un vrai consensus entre la droite et la gauche. Jacques Toubon (président de la CNHI), qui est un homme politique, savait que réaliser ce projet avant 2002 n’avait pas été possible, et qu’il serait trop tard après 2007. Il a fallu agir vite, ce que nous avons fait. Il s’agissait de relancer la politique d’intégration et d’apporter des réponses à des questions essentielles : comment gérer la diversité culturelle ? Que signifie être français aujourd’hui ? Quelle valeur commune voulons-nous partager ? Dès le départ, j’ai eu ce sentiment que les grands enjeux culturels du XXIe siècle tournaient autour des questions d’identité, d’altérité, et de tout ce que la mondialisation avait ouvert comme nouvelles frontières culturelles. Les années 1990 avaient marqué, en France, un virage dans la manière d’aborder l’immigration, probablement à cause du Front national. On s’est mis à avoir honte de dire qu’on était un pays d’immigration. Le sujet a été traité à travers une approche sociale, évoquant de pauvres gens qui parlaient mal le français et étaient victimes de racisme. Ce traitement omettait de souligner une réalité fondamentale : la France est un pays où un quart de la population est d’origine étrangère et qui doit s’accepter comme tel. En 2002, j’ai proposé au gouvernement de développer un projet de nature culturelle et non une espèce d’agence publique d’intégration, avec cette idée primordiale de sortir du champ social pour rejoindre celui de la culture. L’idée est apparue quelque peu saugrenue au ministère de la Culture et, avant Frédéric Mitterrand, les ministres de la Culture ne s’intéressaient pas particulièrement à nous. Il faudrait d’ailleurs penser à clarifier la situation de la CNHI, dont la Rue de Valois est la principale tutelle, mais qui dépend aussi, pour des questions administratives et financières, des ministères de la Recherche, de l’Éducation et de l’Immigration. 

Comment aborder en toute objectivité l’histoire de l’immigration, une thématique en prise avec l’actualité et au cœur des débats politiques ? 
Même si notre objectif est d’être un lieu culturel, nous sommes en permanence pris en otage par la politique. L’immigration est un objet de rapport de force. Cela n’a pas manqué en 2007. J’ai beaucoup répondu aux médias au moment de l’ouverture de la CNHI, avec son lot de polémiques. C’était l’occasion d’affirmer notre indépendance politique. Mais l’effet de notoriété du début s’est vite estompé, et nous sommes tombés dans un système où la plupart des médias ne s’intéressent à la Cité que comme un chiffon rouge ou un instrument d’évaluation de la politique d’immigration, accusée tantôt de faire le jeu du gouvernement, tantôt celui de la gauche. Résultat : tout ce que nous faisons sur le plan scientifique et culturel demeure méconnu. Il faut que les pouvoirs publics réaffirment de manière solennelle que nous sommes un établissement culturel et un musée. 

La Cité est d’ailleurs rattrapée par l’actualité politique puisqu’elle est occupée par la CGT et des travailleurs sans papiers qui réclament leur régularisation. Comment avez-vous réagi face à cette situation d’urgence ?
Les sans-papiers occupent un lieu symbolique, l’ancien palais des colonies. En trois semaines, il n’y a eu aucun acte de vandalisme ou de violence. Nous avons mis en place des consignes de sécurité drastiques pour ouvrir au public. Le mouvement est très discipliné, avec des règles strictes pour le jour et pour la nuit. Certains soirs, 300 personnes dorment ici et, le matin, le musée ouvre ses portes normalement. Avec les sans-papiers, nous entretenons des rapports de respect mutuel qui prouve que l’institution remplit bien une fonction symbolique et patrimoniale. Même si l’occupation est illégale, plutôt que de chercher l’affrontement, nous avons proposé aux grévistes de leur permettre de trouver une solution politique, car notre mission est d’être un lieu de dialogue. Avec Jacques Toubon, nous avons obtenu la garantie que les revendications seraient satisfaites et que les travailleurs obtiendraient le fameux récépissé de dépôt du dossier qui leur permet de continuer de travailler en France, où ils vivent depuis longtemps, sans être inquiétés ni expulsés. Nous avons installé un bureau pour gérer les dossiers et faciliter les démarches administratives. 

Le rôle que vous avez été amené à jouer aura-t-il un impact sur vos missions ?
Nous avons été interpellés par cette situation. Pour commencer, nous avons organisé des visites guidées pour les sans-papiers ouvertes à tous, qui ont très bien marché avec 10 000 visiteurs sur un week-end. Pour la plupart des grévistes, c’était la première fois qu’ils visitaient un musée où, qui plus est, on évoquait leur propre histoire. L’actualité politique qui nous perturbe depuis trois ans nous a, tout d’un coup, réconciliés avec notre projet en nous plaçant au cœur d’une histoire en train de s’écrire. Nous avons décidé de documenter ce qui se passe aujourd’hui, en invitant certains artistes déjà présents dans nos collections permanentes à réagir. C’est une histoire dont on souhaite qu’elle se termine bien, afin que chacun soit fier de l’avoir conduite sans violence. 

L’histoire de l’immigration ne cesse d’évoluer. Quels sont vos projets d’expositions pour les espaces permanents et temporaires ?
Ce qui se passe actuellement nous questionne sur notre exposition permanente, dont le récit est trop axé sur la vision des années 1970. L’immigration africaine, asiatique et toutes ces populations aujourd’hui indispensables à l’économie française y apparaissent trop peu. Auparavant, le monde du travail était très intégrateur, y compris syndicalement. Pour la CGT qui structure le mouvement des sans-papiers, il y a un enjeu syndical qui consiste à faire reconnaître ces populations précaires comme de vrais travailleurs. Ces sujets sont au cœur des orientations scientifiques à prendre. Quant à la programmation temporaire, je souhaite que les expositions soient plus longues et mieux accompagnées pour répondre à la demande du public, constitué de nombreux groupes, scolaires, acteurs sociaux, et de populations qui n’avaient jamais mis les pieds dans un musée auparavant. L’année prochaine, nous consacrerons tout un semestre à la Pologne et aux populations des anciens pays de l’Est avec une monographie sur Cieslewicz, une grande exposition sur l’histoire de l’immigration polonaise et une programmation où il sera beaucoup question des cultures minoritaires, juive et tzigane. Notre colloque scientifique annuel s’intéressera aux Tziganes, Roms et gens du voyage dans les différents pays d’Europe au cours du XXe siècle, afin de lutter contre les préjugés et la stigmatisation de ces populations. 

Comment vous situez-vous par rapport à la future Maison de l’histoire de France, projet présidentiel qui se définit comme un établissement « tête de réseau » ?
Qu’on le veuille ou non, ce projet nous touche. La Cité a vocation à faire reconnaître la place des immigrés dans l’histoire de France et, à ce titre, il nous faut travailler avec les équipes de la future Maison. Les immigrés doivent y avoir leur place. Dès ma nomination, j’ai fait savoir qu’il fallait s’insérer dans ce réseau en restant autonome. Dissoudre la CNHI dans un nouvel établissement serait une erreur politique très grave, car elle est née de la demande sociale, de militants et universitaires. Sur ce plan, il n’y a aucune ambiguïté : nous ne serons pas fondus dans un nouvel ensemble. Il s’agit bien de travailler en réseau avec des établissements comme le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée ou le Musée de l’Homme. Faire des expositions croisées, organiser des manifestations en commun, ou que les thématiques portées par la CNHI soient abordées par d’autres établissements culturels, me semblent très positif. Le décloisonnement culturel est essentiel et la CNHI est une sorte de laboratoire. Montrer qu’elle interroge la politique culturelle sur différents sujets, comme l’élargissement du public ou la diversité, est une des manières de trouver notre place dans un paysage culturel où nous ne sommes pas encore tout à fait légitimes. 

Une exposition a-t-elle retenu votre attention récemment ?
L’exposition « Monet » au Grand Palais [à Paris] m’a beaucoup marqué. Elle prouve que l’art n’a jamais fini de dire ce qu’il avait à dire. Voir avec quel acharnement Monet a peint la cathédrale de Rouen pour en saisir toutes les nuances de lumières est un exemple formidable de la fonction de l’art dans la société, mais aussi de la manière dont les musées peuvent remplir leur mission d’émerveillement.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°334 du 5 novembre 2010, avec le titre suivant : Luc Gruson, directeur de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration

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