Mercredi 20 novembre 2019

Luc Ferry : « Je suis d’accord avec Houellebecq, Picasso est terne »

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 27 juin 2011 - 2375 mots

Interviewé quelques jours avant son passage tonitruant sur Canal , le philosophe part en croisade contre l’art actuel, au risque de créer une nouvelle polémique.

Martine Robert : L'histoire des grands courants philosophiques et celle des grands courants artistiques se rejoignent-elles ?
Luc Ferry : Les grandes époques de l’histoire de l’art et de la philosophie disent la même chose, mais par des moyens différents. L’œuvre d’art, fondamentalement, c’est toujours la mise en scène d’une grande idée, de valeurs profondes exprimées dans un matériau sensible : le marbre du sculpteur, la pierre de l’architecte, la couleur du peintre, etc. Les philosophes expriment les mêmes idées, mais dans des argumentations conceptuelles, abstraites, qui du coup sont évidemment moins émouvantes.

M.R. : Encore que l’art contemporain soit parfois très conceptuel…
L.F. : Oui, mais voyez bien que l’art contemporain et la philosophie contemporaine exposent au fond les mêmes idées : la déconstruction des traditions, la rupture avec les visions anciennes du monde, la mise en scène de la « différence », de l’inconscient, de l’irrationnel, du corps, du sexe, du « sauvage », l’innovation pour l’innovation, etc. À cet égard, art et philosophie continuent de marcher ensemble, comme les grands penseurs du romantisme allemand, par exemple. Novalis ou Hölderlin disaient la même chose que Schumann ou Caspar David Friedrich, et les peintres hollandais du XVIIe exposaient les mêmes idées humanistes et laïques que les penseurs de leur époque, les cartésiens comme Spinoza. À chaque période de l’histoire, on a un parallélisme parfait entre philosophie et art.

M.R. : Vous avez récemment poussé des « coups de gueule » contre l’art contemporain dans les médias.Votre rejet s’apparente-t-il à celui de Jean Clair déplorant que certains musées soient quasiment devenus des dépotoirs ?
L.F. : Pas exactement, même si j’ai beaucoup de considération pour ses livres, notamment Le Grand Fictif, qu’il a consacré à Marcel Duchamp. Si je ne caricature pas la pensée de Jean Clair, selon lui, il n’y a véritablement d’art que sacré. Et il voit dans l’art contemporain une espèce de désacralisation qui confine à la mort de l’art. Je suis d’accord avec l’idée qu’il faut toujours, derrière une grande œuvre d’art, une grande vision du monde. Mais pas forcément religieuse : l’art hollandais est justement un art parfaitement laïque. C’est déjà ce que disait Hegel : il y a une grandeur de l’humain comme tel, hors religion, hors sacré. Il y a une transcendance à l’intérieur même de l’humanité. Ce qui me gêne, moi, dans une grande partie de l’art contemporain, c’est qu’il est pour l’essentiel un art de la rupture, de la déconstruction, de l’innovation pour l’innovation, très rarement un art de la beauté. À la limite, on prête aujourd’hui à rire quand on dit que l’art doit être « beau »…

M.R. : Que cherche avant tout l’art contemporain d’après vous ?
L.F. : L’art moderne a voulu d’abord choquer, casser les traditions, briser la perspective, la tonalité, l’intrigue et les personnages, etc. De ce point de vue, la correspondance entre Schoenberg et Kandinsky est passionnante. Ils ne cessent de mettre en parallèle la déconstruction de la tonalité et celle de la perspective héritée du quattrocento. Ils veulent faire table rase, au profit d’une dimension révolutionnaire de l’art dont le but principal serait, à la limite, d’innover pour innover. Or, quand l’innovation devient son propre objet, lorsqu’on rompt pour rompre, il y a un renversement dialectique : l’innovation devient une nouvelle tradition, un nouvel académisme, une « tradition du nouveau » : ça donne les concerts de silence de John Cage, les expositions sans tableaux d’Yves Klein, les films sans bande sonore ni images des surréalistes et des situationnistes… Dérisoire.

M.R. : Et en plein marketing ?
L.F. : C’est tout le problème ! Ce n’est pas un hasard si ce sont aujourd’hui les plus grands capitaines d’industrie, les grands patrons, les financiers qui s’intéressent le plus à l’art contemporain. Vous ne verrez pas un paysan ni un ouvrier dans un concert de Boulez, ni chez Sotheby’s. D’abord c’est trop cher pour eux, mais il y a là, dans cette ségrégation de classe, quelque chose de bien plus profond : la volonté de rompre avec la tradition, d’innover sans cesse pour innover, c’est, pour parler comme Marx, la superstructure même du capitalisme mondialisé. Quand Steve Jobs sort un nouvel iPhone, il met en scène l’innovation et la rupture avec la tradition, exactement comme Jeff Koons ou Damien Hirst. L’art contemporain est le reflet de l’économie, le double de la mondialisation, de la compétition, du benchmarking généralisé. C’est un immense paradoxe : au début du XXe siècle encore, les artistes bohèmes « bouffaient » du bourgeois tous les matins au petit-déjeuner ; à la fin du XXe siècle, le bourgeois et le bohème se réconcilient dans la figure du bobo, dans le culte commun de l’innovation et de la rupture. Aujourd’hui, ces frères ennemis qui se haïssaient communient chez Sotheby’s. Nul hasard si c’est Pompidou, le président le plus bourgeois de l’histoire de la République, qui fait entrer Picasso au Louvre, ce stalinien de stricte obédience, l’homme qui fait à la mort de Staline, en l953, son portrait officiel dans l’hebdomadaire du parti communiste. Réconciliation édifiante du bourgeois moderniste et du bohème révolutionnaire. On connaît du reste la blague de Dalí : « Picasso est génial, moi aussi ; Picasso est milliardaire, moi aussi ; Picasso est communiste, moi non plus... »

M.R. : Comment expliquez-vous que les conservateurs de musée soient entrés dans le jeu de l’économie ?
L.F. : Ils obéissent à des logiques privées. Même si les musées sont subventionnés par l’État, la question de leur rentabilité est permanente. Lorsque mon ami Jean-Jacques Aillagon organise des expositions d’art contemporain à Versailles avec Jeff Koons ou Murakami, même si je ne doute nullement de sa sincérité et qu’il a raison de les monter, le but est d’abord de faire entrer de l’argent dans les caisses du Domaine, qui, bien que musée public, fonctionne comme une boîte privée.

M.R. : Qu’est-ce qui vous exaspère le plus dans l’art contemporain ?
L.F. : Comme je l’ai dit, l’art contemporain est un art de la rupture et de la créativité, pas de la beauté. On a le droit d’aimer ça, bien sûr, mais ce qui est exaspérant, en effet, ce sont ces gardes rouges de l’art contemporain qui, aussi stupides que snobs, vous expliquent que le carré noir sur fond blanc de Malevitch ou l’urinoir de Duchamp sont bouleversants de beauté moderne. Ce carré noir n’a jamais été fait pour être beau, et Malevitch n’était pas assez idiot pour affirmer le contraire. C’était une manière de se moquer de ce qui fut pendant des siècles le modèle du tableau en perspective, à savoir le damier. Vous voyez, dans les années 1910, chez Braque, Picasso, Juan Gris, etc., des jeux d’échecs torturés parce que le jeu d’échecs, tout comme le dallage noir et blanc de l’entrée d’un palais vénitien, représente le damier, ce modèle avec lequel on apprend les lignes de fuite donnant de la profondeur à un tableau. Malevitch ne prétend pas ici à la beauté, mais à la subversion. De même, Marcel Duchamp n’est pas assez frappé d’imbécillité pour avancer que son urinoir est beau. Mais l’artiste tourne pour la première fois le musée en dérision, cette espèce de cérémonie compassée qui consiste à exposer des œuvres. Pourtant des cortèges de gogos au cerveau brouillé par le snobisme passent aujourd’hui devant en faisant semblant d’éprouver un sentiment esthétique. Ce qui est consternant, c’est qu’on emmène des milliers d’élèves voir ces « œuvres » dont les professeurs se sentent obligés d’expliquer la beauté tandis que les enfants font semblant d’y croire… Le roi est nu, mais personne n’ose le dire.

M.R. : À défaut de beauté, le propos est-il intelligent ?
L.F. : Je rentre de New York, je suis allé revoir pour la énième fois le Whitney Museum. C’est un monument élevé à la bêtise humaine. Il n’y a rien là-dedans qui mérite une seconde d’attention alors que c’est l’un des plus grands musées d’art contemporain au monde. Avec Koons ou Damien Hirst, il y a au moins une petite dimension d’art décoratif. Cent ans après Duchamp, on répète les mêmes âneries, mais sans le moindre risque, sans plus choquer qui que ce soit, avec des subventions de l’État ou de la ville ! Voyez l’exposition « Boltanski » à Monumenta, l’an dernier, payée sur les deniers du contribuable, avec cette espèce de grue agrippant des fripes, censée être un symbole de la mort à Auschwitz. Consternant…

M.R. : Comment expliquer ce nouveau conformisme ?
L.F. : Comme je vous l’ai dit, le culte de l’innovation est devenu le nouvel académisme. Le révolutionnaire en charentaises fait la loi. Heureusement certains tranchent, comme Bacon ou encore Garouste, qui cherchent mais qui trouvent aussi, avec des œuvres d’une réelle beauté dans les couleurs. Je ne suis pas du tout pessimiste. Je suis convaincu que nous entrons dans un nouvel âge de la philosophie comme de l’art, dont les plus grands écrivains nous donnent déjà l’idée : Milan Kundera ou Philip Roth, par exemple. L’art contemporain a quand même eu un effet bénéfique : il a libéré des dimensions de l’humanité dont les académismes ne parlaient pas : le corps, le sexe, l’irrationnel, l’inconscient, la féminité, etc. Les romans de Kundera ou Roth mettent en scène de vrais personnages, avec des histoires et des psychologies qui tiennent debout. On n’est pas dans Robbe-Grillet, dans ce modernisme absurde qui nous inflige la description d’une boîte d’allumettes pendant quatre cents pages. Mais ce n’est pas un retour en arrière : ils nous parlent du sexe, de la mort, de la vieillesse avec une profondeur inédite, crûment aussi, sans « tunnels ».

M.R. : Au sein du Conseil d’analyse de la société, que vous présidez, vous penchez-vous sur toutes ces évolutions sociétales ?
L.F. : Bien entendu. Nous avons notamment beaucoup réfléchi à la façon dont cette logique de la rupture avec les traditions influençait les engagements civiques. C’est, par exemple, dans ce cadre que notre Conseil a convaincu le président de la République de mettre en place le nouveau service civique que nous avons passé un an à préparer et à concevoir…

M.R. : Les artistes veulent-ils davantage toucher des cibles marketing que partager leur art avec le plus grand nombre?
L.F. : Dans les églises, au temps de Bach, les bourgeois de Leipzig l’entendaient et l’appréciaient sans savoir qui il était. Aujourd’hui, c’est le contraire : tout le monde connaît le nom de Pierre Boulez, mais personne ne l’écoute si ce n’est un public infime. Il y a un texte fondamental de Kandinsky, Du spirituel dans l’art (1913). Le peintre entretient une correspondance avec Schoenberg qui écrit au même moment un article, « Le solitaire », calqué sur un paragraphe de Par-delà bien et mal de Nietzsche soulignant que le génie est forcément un solitaire. Kandinsky dit que la vie culturelle est comme un grand triangle : au sommet le génie, Picasso dans l’art, Schoenberg dans la musique ; en dessous, un peu moins innovants, Manet et Cézanne en peinture, et Ravel, Debussy en musique. Le triangle bouge, le génie incompris en son temps est rejoint par le peuple ensuite. Selon cette mythologie encore en vigueur aujourd’hui, si vous êtes à l’avant-garde, vous êtes en avance sur votre temps et vous n’avez pas de public. La vérité est que si ces artistes sont seuls, c’est parce que ce qu’ils font n’est pas bon. Kant, Rousseau, Platon, Aristote, Épicure étaient très écoutés, lus, connus. Tous les grands philosophes ou artistes avaient un public !

M.R. : Vous n’aimez pas Picasso ?
L.F. : Je suis d’accord avec Houellebecq, Picasso est terne. Hors les toutes premières œuvres, il a fini par être le peintre du XXe siècle que j’aime le moins. Si je peux choisir, je prends sans hésiter un Edward Hopper, par exemple, de même que, musicalement, je mets Stravinsky ou Ravel mille fois au-dessus de Stockhausen, Boulez ou même Schoenberg…

M.R. : Que préférez-vous en matière d’arts plastiques ?
L.F. : J’aime infiniment la peinture hollandaise du XVIIe. Pieter De Hooch, Vermeer, Jan Steen, Gabriel Metsu… Cette mise en scène des thèmes purement humains, cette révolution laïque dans l’art, ce moment où on sort de la cosmologie – les travaux et les jours, les scènes de l’agriculture au sens grec, la répétition des cycles naturels – et de la peinture religieuse. Une petite femme qui lit un roman, des paysans qui font la fête, des vitraux aux teintes orangées… c’est bouleversant de beauté et d’intelligence, c’est la transcendance, la grandeur de la vie quotidienne des humains.

M.R. : Êtes-vous collectionneur ?
L.F. : Je n’en ai pas les moyens ! Mais on m’a offert un petit tableau hollandais de 1630, une petite scène de genre. Et quand le Mur est tombé, j’ai rapporté de Saint-Pétersbourg des impressionnistes russes, inconnus mais sublimes. J’ai un Garouste, qu’il a offert pour sa naissance à ma fille, un oiseau de paradis aux couleurs très vives. Magnifique !

M.R. : Selon vous, ancien ministre de l’Éducation, comment faudrait-il enseigner l’art aux enfants ?
L.F. : On confond enseignement et culture artistique, il faut revenir à l’enseignement, à la sémantique, au sens : expliquer les idées qui peuplent un tableau. Au Prado, il y a un Raphaël où l’on voit une pluie d’or qui tombe sur une femme à la gorge dénudée. En fait, il s’agit de Zeus qui s’est métamorphosé pour séduire Danaé, que son père a enfermée dans une tour afin d’échapper aux prédictions d’un oracle selon lequel son petit-fils le tuera. Si vous n’avez pas les clés pour comprendre ce tableau, il n’a aucun sens. Au Musée du quai Branly, les enfants traversent l’exposition « Dogon » comme ils passeraient dans une allée de supermarché, en poussant des exclamations du genre : « T’as vu la gueule qu’il a ! » Ils n’ont pas les codes, tout simplement, il faut les leur transmettre, faute de quoi la visite ne sert rigoureusement à rien...

Biographie

1951 Naissance à Colombes (92).

1975 Agrégation de Philosophie, il enseigne à l’École normale d’Arras.

1982 Agrégation de Science politique.

2002-2004 Ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche dans le gouvernement Raffarin. 2004 Nommé président délégué du Conseil d’analyse de la société (CAS).

2011 Publie L’Anticonformiste, une autobiographie intellectuelle (Denoël).

Gérard Garouste
Né en 1946 à Paris, fervent défenseur du retour à la figuration, Garouste investit, jusqu’au 7 septembre, la nef du Carré Sainte-Anne de Montpellier. Dotée d’un corpus de 13 œuvres, cette exposition témoigne de son travail des années 1986-1991. L’installation La Dive Bacbuc, une sorte d’arène peinte sur toile et armée de tiges de fer, occupera le chœur de l’ancienne église. Passionné par les mythes et les religions, Garouste représente sur des grands formats, des corps tortueux et mystérieux. www.montpellier.fr

Le Whitney museum
Fondé en 1931, le Whitney Museum avec ses 18 000 œuvres (tableaux, sculptures, installations), est exclusivement voué à l’art contemporain américain du milieu du XXe siècle à nos jours. La façade actuelle en béton et en granit a été conçue par le duo d’architectes Marcel Breuer et Hamilton Smith en 1963. Fondé à New York par Gertrude Vanderbilt Whitney, il accueille tous les deux ans une biennale visant à promouvoir les artistes américains. www.whitney.org 

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°637 du 1 juillet 2011, avec le titre suivant : Luc Ferry : « Je suis d’accord avec Houellebecq, Picasso est terne »

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