Vendredi 19 octobre 2018

Christian Lutz censuré

L’ouvrage « In Jesus'Name » sous la censure

L’International Christian Fellowship a obtenu provisoirement l’interdiction à la vente de l’ouvrage, troisième volet de l’enquête sur le pouvoir menée par le photographe suisse Christian Lutz

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 13 février 2013 - 777 mots

Le tribunal civil de Zurich a confirmé la suspension provisoire de la vente d’In Jesus’Name de Christian Lutz. L’ouvrage du photographe suisse, troisième volet d’une enquête sur le pouvoir, subit les foudres de l’Eglise évangélique International Christian Fellowship, qui se plaint d’atteinte au droit à l’image. L’organisation religieuse avait pourtant donné son accord oral au photographe.

ZURICH - Après avoir édité en 2007 chez Lars Müller Publishers (Zurich) Protokoll sur le pouvoir politique, puis trois ans plus tard Tropical Gift, sur le pouvoir économique, le photographe suisse Christian Lutz et son éditeur venaient de publier le troisième volet de cette enquête au long cours menée sur le pouvoir. À peine en librairie, In Jesus’Name a été interdit à la vente par une procédure judiciaire entamée par vingt et un membres de l’Eglise évangélique International Christian Fellowship (ICF) pour atteinte au droit à l’image. Le tribunal civil de Zurich a confirmé provisoirement le 24 janvier la suspension de la vente de l’ouvrage. Une première en Suisse pour un livre de photographie. Cette censure n’a pas été sans soulever indignations et protestations, d’autant que Christian Lutz avait reçu le consentement des responsables de ce mouvement évangélique fondé à la fin des années 1990 à Zurich sur le modèle américain.

« Je suis surpris, déclare Christian Lutz. Ils connaissaient mon projet ; je leur avais montré mes ouvrages précédents, expliqué ma démarche. Ils avaient donné leur consentement oral et m’avaient permis de suivre les activités des membres. Je n’ai dérobé aucune image à leur insu. Le livre d’ailleurs ne comporte aucune image blessante, ni irrespectueuse. Il n’y a aucune atteinte à la personne. Je ne sais ce qui les a amenés à porter plainte. »

« La procédure en cours équivaut à un référé en France, explique l’avocat de Christian Lutz, Christian Pirker. Nous sommes dans une situation provisoire durant laquelle une étude sur les consentements oraux va d’abord être menée avant que ne soit étudié l’intérêt public à montrer ces images. Pour l’instant, nous attendons la réponse écrite du juge pour connaître les photographies qui sont interdites, photographies que nous savons ramenées de dix-neuf à treize sans savoir lesquelles », précise l’avocat spécialiste de ces polémiques relatives au renforcement du droit à l’image de l’individu au détriment du droit à l’expression. En 2008, Christian Pirker a été le co-commissaire avec Daniel Girardin, conservateur au Musée de l’Élysée, à Lausanne, de la mémorable exposition « Controverses » consacrée à ces images qui, depuis l’invention de la photographie en 1839 jusqu’à nos jours, ont été l’objet de procédures judiciaires à l’impact important sur la carrière de leur auteur. Exposition qu’avait présentée un an plus tard avec le même succès la Bibliothèque nationale de France.

Durcissement de la justice
D’ores et déjà un comité de soutien pour l’existence de l’ouvrage In Jesus’Name s’est constitué, rassemblant des personnalités du monde politique, scientifique, artistique et culturel face à cette atteinte à la liberté d’expression. En Suisse, la seule affaire de ce type remonte à 2004-2005, lorsque la Fondation Asile des aveugles obtint par mesure judiciaire d’urgence le décrochage au Musée de l’Élysée des portraits de patients atteints de pathologie oculaire, réalisés en 1990-1991 par le photographe suisse René Zurcher. Si le tribunal confirma l’interdiction provisoire, « la pesée des intérêts publics pencha vers la liberté créatrice de Zurcher qui obtint la réintégration de ses droits et la levée de l’interdiction qui pesait sur ses photographies », rappelle Christian Pirker.

Le Musée de l’Élysée, qui avait prévu de présenter de juin à septembre 2013 la trilogie sur le pouvoir dans sa globalité, « le fera dans la fidélité du projet et autant qu’il pourra le faire dans le cadre légal », souligne son directeur, Sam Stourdzé, qui s’inquiète de « ce durcissement de la justice suisse vis-à-vis du droit à l’image et de la montée en puissance de manière plus générale des procédures en Europe. » « Si nous devions faire aujourd’hui "Controverses", nous aurions, j’en suis sûr, beaucoup plus de difficultés à monter cette exposition et à la faire circuler en Europe. Elle n’a jamais été dans un pays anglo-saxon en raison de ces questions de droit à l’image beaucoup plus dures qu’ailleurs. Le risque est que se mette en place une forme d’autocensure de ce type de reportage à la vraie portée sociologique et sociétale et que les institutions aient de plus en plus peur in fine de montrer ces images. » En France, la ministre de la Culture avait évoqué dans un entretien accordé l’été dernier au magazine Polka son souhait de revoir la loi Guigou sur le droit à l’image. Un désir que, du côté français, les professionnels de la photo n’ont pas oublié.

Légende photo

Christian Lutz - In Jesus' Name (2012) - Lars Müller Publishers, Zurich, Suisse

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°385 du 15 février 2013, avec le titre suivant : L’ouvrage « In Jesus'Name » sous la censure

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