Mercredi 17 octobre 2018

Lignes droites et prix ronds

L’Art déco ne connaît pas la crise

Le Journal des Arts

Le 1 février 1997 - 2672 mots

Son succès, somme toute récent, ne se dément pas : l’Art déco reste très en vogue. L’acheteur, le plus souvent américain, est un passionné, en général collectionneur d’art moderne ou contemporain. Les cotes poursuivent leur progression, d’autant plus que la « marchandise » signée des grands ébénistes et décorateurs des années 30 a tendance à se faire plus rare.

Aujourd’hui, quelque vingt marchands spécialisés se partagent à Paris le marché du mobilier et de la décoration Art déco. La moitié d’entre eux sont installés Rive gauche. Jacques De Vos tient l’une des plus anciennes galeries d’Art déco, avec ses voisins les Vallois, dont il fut l’associé avant de s’installer seul, en 1980, rue Bonaparte.Il se souvient de la collection Karl Lagerfeld, vendue en 1974, qui comptait d’importants meubles de Jean Dunand, mais aussi de celle d’Andy Warhol dont certaines pièces Art déco, signées Eileen Gray et Ruhlmann, furent dispersées par ses soins en 1988. « Avec l’exposition qu’il lui a consacrée, il a contribué à révéler le travail de Legrain – dont il prépare le catalogue raisonné – et à doper sa cote », explique l’expert Jean-Marcel Camard. En décembre dernier, une chaise signée Legrain a été adjugée 670 000 francs. Chareau eut les honneurs de Beaubourg et Frank bénéficia d’une exposition à L’Arc en Seine. « Dès 1985, une table à jeu laquée noire de Dunand, provenant de la collection de Madeleine Vionnet, atteignit le prix record de 3 750 000 F », se rappelle Jacques De Vos. Un exemple parmi d’autres, significatif de l’essor d’un marché dont le succès allait résister à la crise des années 90.

À l’écart des crises
« Ce marché a échappé à la spéculation, commente Chezka Vallois. Avec un public fidèle d’amateurs et de collectionneurs, les prix ont progressé lentement mais sûrement, gagnant jusqu’à 10 à 20 % l’an ; si bien qu’un meuble à 30 000 francs de 1975 peut valoir 600 000 francs aujourd’hui ». Cette aptitude à surmonter l’une des crises les plus graves du commerce de l’art souligne la singularité de ce marché doublement étroit. D’une part, la production Art déco s’inscrit dans une période très courte et, d’autre part, grands créateurs et ébénistes de cette époque ont choisi de réaliser des œuvres uniques ou en nombre très limité, en refusant presque toujours la « série ». Travaillant souvent à la commande, pour les grandes fortunes du moment, la conception et la réalisation d’un seul meuble pouvait nécessiter plusieurs centaines d’heures de travail, rendant ces objets d’autant plus onéreux que la sensibilité des maîtres de l’Art déco s’exprimait dans des matières souvent sophistiquées et précieuses. « Il s’agit des dernières grandes créations par des artisans du XXe siècle. Leurs meubles et objets sont gais, leurs matériaux insensés, et d’une qualité exceptionnelle, équivalente à celle des maîtres du XVIIIe siècle », souligne Anne-Sophie Duval, marchand quai Malaquais.

Quand un marché si restreint rencontre la faveur – pour ne pas dire l’engouement – du public, les cotes ne peuvent que s’envoler, en particulier celles des créateurs les plus illustres. Dans ces « valeurs » occupant le haut du classement, figurent notamment Jacques-Émile Ruhlmann, Jean-Michel Frank, Jean Dunand, Pierre Chareau, Eileen Gray, Pierre Legrain, Jules Leleu, Eugène Printz, Armand-Albert Rateau... Mais la production de plusieurs d’entre eux, Ruhlmann et Dunand en particulier, est de plus en plus absente du marché. D’aucuns trouvent maintenant que « Ruhlmann fait nouveau riche » ; d’autres le classent dans la catégorie« produit pour les musées »...

Avec le tournant des années 80, une seconde génération de créateurs des années 30 a été redécouverte. La vente Lesieutre, en 1989, a vu ainsi adjugés à des prix records non seulement des créations de Ruhlmann mais aussi des meubles signés Frank. Pour Anne-Sophie Duval, Frank reflète bien le goût du moment : « Il est adaptable à toute décoration, ses meubles sont simples, d’une qualité exceptionnelle dans la tradition française, ses matériaux luxueux ; de plus, Jean-Michel Frank a mené une vie mondaine parisienne intéressante, travaillé avec les frères Giacometti, avec Dali, Christian Bérard... Et il a disparu de façon dramatique, se suicidant en 1941 aux États-Unis. Le seul ouvrage qui lui a été consacré, aux éditions du Regard, est aujourd’hui introuvable ». Il plaît à une clientèle riche, qui va « craquer » pour une table en chêne à 300 000 francs ou pour une table en galuchat à 425 000 francs (adjudication récente par Me Millon). En 1993, lors des ventes Manoukian et Souillac, un meuble de Charreau a atteint deux millions de francs. L’Art déco n’a pas subi la crise, il poursuit sa croissance, qui profite à l’ensemble des créateurs d’une époque qui s’« historicise ». Au Louvre des antiquaires, l’Art déco est présent dans différentes boutiques ; mieux, quelques galeristes ont choisi de s’y consacrer exclusivement, tels Makassar, Yellow Galerie, Lacar Montardet et, depuis six mois seulement, Karthica Forêt Verte Parisot. À cette historicisation participent les musées (voir encadré), la presse d’architecture et de décoration, mais également les marchands.

Les valeurs montantes
En marge de ce « top ten », d’autres noms pointent, moins célèbres à ce jour mais au talent certain. Leurs créations sont encore abordables. Les valeurs montantes de l’Art déco s‘appellent André Arbus – représenté chez Yves Gastou et chez Jean-Louis Danant avec une paire de fauteuils, un meuble-bar et une commode en bois, parchemin et ivoire –, Dupré-Laffont – qui a travaillé avec Hermès et dont les meubles sont simples et très luxueux –, Marcel Coard – un créateur influencé par les arts primitifs et le Cubisme –, Paul Iribe – touche-à-tout génial, auteur de la fameuse rose stylisée, symbole de l‘Art déco –, Clément Rousseau – Monique Magnan, de la galerie Makassar, n’hésite à présenter l’un de ses guéridons aux côtés de créations de Ruhlmann –, ou encore André Groult qu’affectionne Jean-Jacques Dutko, Jean Pascaud, Jean et Jacques Adnet, Albert-Armand Rateau, Adolphe Chanaux, Gilles Poillerat, Maurice et Léon Jallot, Cheuret, Emilio Terry... Ce dernier a travaillé avec Frank et dessiné une multitude de meubles qu’il n’a presque jamais réalisés ; le Musée des Arts décoratifs lui consacrera bientôt une exposition. Une rare et monumentale console signée E.T. (pour Emilio Terry) est actuellement présentée par Patrick Fourtin dans son nouvel espace, près du Palais-Royal. La table en fer battu et marbre de Jacques Adnet qui lui faisait face vient d’être emportée pour 20 000 francs, somme modeste en comparaison des 650 000 francs que vient d’atteindre un bureau de la star du moment, Frank. Mobilier et objets de décoration de style Art déco provenant de Belgique, d’Allemagne ou de Scandinavie demeurent eux aussi abordables, comme l‘assure Philippe Denys qui s’attache à promouvoir ces courants extra-parisiens de l‘Art déco. Pour le marchand bruxellois, « il existe des productions scandinaves antérieures de dix ans à celles de Frank et qui leur sont comparables tant au niveau des lignes que de la qualité ; or, ce qui compte c’est la qualité de l’objet ». Luminaires et arts de la table signés Jacques Le Chevallier, Jean Puiforcat ou Jean Perzel, qui travailla pour le paquebot Normandie, la Société des nations à Genève, les Rothschild... voient leur cote encore accessible, quoique progressant régulièrement. Les amateurs d’Art déco moins fortunés se tournent vers des pièces de grande qualité mais aux signatures de « second rang », ou vers des objets un peu moins en vogue aujourd’hui en raison des modes de vie et de l’architecture des appartements, comme coiffeuses, armoires ou meubles de chambre.

L’amateur d’Art déco
Mais qui sont les grands acheteurs de l’Art Déco ? Chez les marchands et dans les études spécialisées, on refuse de prononcer le moindre nom. Cependant, il est de notoriété publique que nombre de grands couturiers comme Rochas, Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent – qui possède un « fauteuil au serpent » d’Eileen Gray dont le seul autre exemplaire connu est au Virginia Museum of Fine Arts (Richmond) –, mais aussi Armani, Valentino et Pierre Bergé sont des passionnés et des acheteurs fidèles d’Art déco. Quelques grands financiers comme François Pinault, Pdg du groupe Pinault-Printemps-La Redoute, affichent eux aussi un goût prononcé pour les créations des années 30. Mais, globalement, la clientèle de ce marché est de moins en moins française. Chez Makassar, elle serait presque exclusivement étrangère. Chez Anne-Sophie Duval, à L’Arc en Seine, chez Neo Senso et chez Robert et Chezka Vallois, le constat est identique : depuis cinq à dix ans, le client du bel objet Art déco est, dans 70 à 80 % des cas, américain ! Suisses, Belges, Allemands et Italiens se disputent le reste. De l’avis quasi unanime, le client français a déserté le marché. « Ce phénomène est constaté également par les commissaires-priseurs, témoigne Me Millon. L’Art déco marche très bien en ventes publiques, mais les clients américains raflent l’essentiel des pièces majeures qui apparaissent sur le marché ». La plupart des marchands insistent sur le caractère spécifiquement new-yorkais de cette clientèle. Là aussi, les passionnés se rencontrent souvent dans le monde de la mode, des cosmétiques comme la famille Estée Lauder, et chez quelques collectionneurs d’art moderne et contemporain. Ils achètent parfois directement en Europe, auprès des marchands parisiens ou en ventes publiques, parfois aux États-Unis, chez le seul marchand spécialisé dans ce domaine, Di Lorenzo, installé sur Madison Avenue à New York.

Selon Jean-Marcel Camard, « la plus importante collection au monde d’Art déco serait celle d’un Français ». Cet amateur d’art, qui possède des œuvres de Niki de Saint-Phalle, de Botero..., l’aurait réunie en moins de quinze ans, achetant en Europe comme aux États-unis. Une collection estimée à « plusieurs dizaines de millions de francs ». Américain ou français, l’amateur d’Art déco est âgé en général de 35 à 50 ans et dispose d’une fortune confortable, réunie le plus souvent par sa propre réussite. Cet amateur est plutôt un collectionneur qui sait précisément ce qu’il veut. Il recherche l’objet rare, tel ce fauteuil en cuir noir de Legrain datant de 1921, actuellement chez les Vallois. Une chaise du même artiste a été vendue récemment 670 000 francs ; nul doute que ce fauteuil gagnera une grande collection, probablement américaine. Autre permanence, nombre d’amateurs d’Art déco sont collectionneurs de peintures et sculptures du XXe siècle. Dans leurs collections peuvent cohabiter Fontana, Klein, l‘Arte Povera... pour le contemporain, et Léger, Matisse, Delaunay... pour le moderne. « Un Léger peut atteindre quelques dizaines de millions, souligne Denis Doria. Le collectionneur qui souhaite une pièce de mobilier en correspondance avec cette toile n’hésitera pas à dépenser 400 000 ou même 600 000 francs dans une création d’Eileen Gray ». Et puis, l’Art déco reflète une époque de folie créatrice, d’explosion de talents. Cette dimension intellectuelle semble très importante aux yeux des collectionneurs qui, par leurs achats, affichent leur « sympathie », pour ne pas dire leur « identification », aux grands mécènes qui commandèrent dans l’entre-deux-guerres ces objets d’art : Jacques Doucet, Coco Chanel, Paul Poiret, les Noailles, les Rockefeller…

À l’instar de Félix Marcilhac, expert et auteur de plusieurs catalogues raisonnés sur des créateurs des années 30, la plupart des marchands d’Art déco sont collectionneurs eux-mêmes, mais leurs meubles les plus prestigieux auraient depuis longtemps rejoint leur galerie ; impossible de garder des chefs-d’œuvre, trop chers, il a fallu se reporter sur des objets de charme ou sur les années 40. Dans la continuité historique et esthétique, les créations des années 40 peuvent aussi satisfaire le goût d’amateurs de lignes simples et épurées. De toute façon, il est impossible de se meubler intégralement en Ruhlmann, « ce serait trop passéiste », ironise Christian Boutonnet de la galerie L’Arc en Seine. Or, « le mobilier « 40 » arrive en quantité suffisante sur le marché pour se tenir à des prix plus raisonnables que celui des années 30 », insiste Mick Richard de Neo Senso. Et quelques marchands, tels Neo Senso justement, qui a participé à la redécouverte de créateurs comme Marc Du Plantier et Jean Royere, Doria avec le mouvement UAM, Jean-Louis Danant qui présente des créations de Raymond Subes, Patrick Fourtin ou François Laffanour, très intéressés par les objets et meubles d’architectes de l’immédiat après-guerre, se spécialisent sur un « début de siècle » qu’ils étirent des années 20 jusqu’aux années 50 !

Les continuateurs de l’Art déco
Ecart, la société d’Andrée Putman, a été pionnière en matière de réédition de créations des années 30, comme le fauteuil-metteur en scène de Frank dont elle a acquis les droits. La maison Perzel poursuit l’édition, selon les mêmes modes de fabrication, des luminaires conçus par son fondateur. En vente publique, les éditions des années 30 atteignent des prix sensiblement supérieurs aux éditions plus récentes. « Cela valorise notre image », précise-t-on chez Perzel, dont la clientèle reste très fidèle et dont la production se veut accessible : une paire d’appliques à partir de 1 000 francs, un plafonnier sophistiqué – qui nécessite beaucoup d’heures de travail – jusqu’à 20 000 francs... Chez Baccarat, qui exporte près de 75 % de sa production, on revendique également la « continuation » de l’activité plutôt que la « réédition » dans l’esprit d’origine. Pour sa clientèle, en net rajeunissement, les créations des années 30 restent très en vogue. Chez Cassina, qui diffuse par exemple du mobilier Le Corbusier, il ne s’agit pas de réédition mais d’édition. Les droits ont été acquis en bonne et due forme, et cette production est en harmonie avec la philosophie de l’architecte, qui réalisa ses meubles en nombre infime alors qu’il les destinait à un développement en série. Situation identique chez Knoll, qui édite les meubles de Mies Van der Rohe depuis l’origine, ce qui ne pose aucun problème moral, esthétique ou commercial. Tel n’est pas le cas, selon Denis Doria, « pour cette entreprise parisienne qui prétend rééditer du Chareau, profitant de l’absence d’ayant-droit connu. Il s’agit ici de copies et non de rééditions ». « Ces ‘Chareau’ sont une pollution », estiment les professionnels consultés. Ils entraînent une confusion et un préjudice sérieux. Ainsi, la réplique du lampadaire « Religieuse » de Chareau est commercialisée 46 000 francs en série, alors qu’une pièce originale a été vendue 700 000 francs. Certaines de ces copies se sont même déjà retrouvées en salle des ventes. Sur ce point, la réaction d’Anne-Sophie Duval est radicale : « Dès qu’un meuble est réédité ou copié, je n’y touche plus. Sa magie s’évanouit ». Jean-Jacques Dutko accepte « qu’on réédite des objets ou des luminaires, mais pas des créations de mobilier. Or, plusieurs artistes vont tomber bientôt dans le domaine public, s’inquiète-t-il, d’où le développement probable de rééditions sauvages qui affecteront le marché dans les prochaines années ».    

Inaccessible aux musées français : l’Art déco file à l’étranger
Privés ou publics, les acheteurs d’Art déco sont aujourd’hui essentiellement étrangers. À Bruxelles, Philippe Denys reconnaît travailler énormément avec les musées : « En 1996, les musées belges, suisses, allemands et américains ont été en fait mes principaux clients puisqu’ils m’ont acheté 34 pièces ». À Paris, Denis Doria réalise quelques ventes avec les musées étrangers ; quant aux musées français, il accepte de leur prêter des pièces exceptionnelles comme cette table à bridge en métal, bois et feutre bleu, et les sièges assortis, réalisés par Louis Soniat et Charlotte Alix pour le maharadjah d’Indore en 1928-1930 et présentés au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, ou comme la chambre à coucher du même maharadjah prêtée pour « Rêves d’alcôves ». « Je suis en pourparlers pour cet ensemble depuis plusieurs années avec le Musée des arts décoratifs, qui ne peut l’acheter faute de crédits suffisants », indique le marchand. « Les musées sont désormais dans l’impossibilité de suivre le marché. Ils privilégient depuis quelques années l’acquisition par legs ou donations », confirme Jean-Marcel Camard. Jean-Jacques Dutko rappelle que les collections nationales du Musée des arts décoratifs sont quand même très bien fournies. En France, seul le Musée municipal de Boulogne-Billancourt, qui prépare sa réouverture pour l’an prochain, est intervenu sur le marché au cours des dernières années.   

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°33 du 1 février 1997, avec le titre suivant : Lignes droites et prix ronds

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