Les SVV de province se mobilisent

Le Journal des Arts

Le 23 janvier 2004 - 1986 mots

Deux ans après la mise en place de la réforme des ventes aux enchères publiques en France, un nouveau paysage se dessine en province. Entre alliances et stratégies de communication, l’heure est à la modernisation.

Cruciale fut l’année 2003 pour les ventes aux enchères en France. Jusqu’au 10 juillet 2002, elles se sont déroulées dans l’Hexagone sous le régime transitoire de l’article 53 de la loi du 10 juillet 2000 sur la réforme des ventes volontaires de meubles aux enchères publiques. Cette disposition permettait aux commissaires-priseurs judiciaires de continuer leur activité volontaire pendant deux ans dans le cadre de leur office ministériel. En 2003, chaque maison de ventes a pour la première fois dissocié clairement, sur le plan juridique, vacations volontaires et ventes judiciaires. Les chiffres de 2003 apportent donc un premier panorama du marché des ventes volontaires en province « après réforme ». Les bilans des maisons de ventes pour le second semestre 2003 ne seront transmis qu’en avril 2004 au Conseil des ventes, autorité de régulation des ventes volontaires publiques en France instaurée par la loi du 10 juillet 2000. Les seuls chiffres disponibles à l’heure actuelle concernent l’année 2002 et le premier semestre 2003.

Bilans en hausse
L’année 2003, réputée mauvaise pour le marché de l’art, a plutôt été bénéfique pour les ventes en province. Le paysage y a peu changé : seules onze maisons de ventes issues de nouveaux acteurs du marché (qui ne sont ni experts, ni commissaires-priseurs), se sont installées. La réforme du statut des commissaires-priseurs y a été suivie, comme dans la capitale, d’une hausse du montant des ventes. D’après la carte de France dressée par le Conseil des ventes (découpage par indicatifs téléphoniques), trois régions sur quatre réalisent sur le seul premier semestre 2003 un meilleur chiffre que sur l’année 2002 complète. La région Est effectue le bond le plus remarquable avec un produit de vente qui passe de 76,3 millions d’euros à 91,9 millions d’euros. La région Sud-Est passe de 111,1 à 113,7 millions d’euros ; la région Sud-Ouest, de 57,4 à 58,8 millions d’euros. La région Ouest demeure davantage dans ses marques, avec un produit de 134,3 millions d’euros au premier semestre 2003, contre 188,7 millions d’euros de montant de ventes enregistré pour l’année 2002. Au total, les SVV (sociétés de ventes volontaires) de province ont cumulé un montant de ventes de plus de 433 millions d’euros en 2002 et de plus de 399 millions d’euros au premier semestre 2003. Pour la région parisienne, ces chiffres s’élèvent respectivement à 519,6 et 503 millions d’euros (1).
Le nombre de maisons de ventes aux enchères par région n’a pas de rapport direct avec le montant des ventes enregistré.
La région Ouest accuse un montant annuel 2002 de ventes nettement supérieur à celui des autres régions de France. Pourtant, avec ses 74 maisons de ventes, elle compte une SVV de moins que la région Est. Elle est toutefois pourvue de deux des départements français les plus riches en SVV : le Calvados avec 8 maisons de ventes, et la Seine-Maritime, qui en compte 11, le maximum enregistré pour un département. Ce dernier chiffre est aussi atteint par les Bouches-du-Rhône, un des composants les plus dynamiques de la région Sud-Est. Les Alpes-Maritimes y rassemblent, elles, 8 SVV. La région Sud-Ouest, dernière au classement des régions pour le montant des ventes aux enchères volontaires, est également la région qui compte le moins de maisons de ventes avec en tout 45 SVV. Seule la Gironde et ses 9 maisons de ventes fait monter la moyenne. A contrario, la région Sud-Est, deuxième au classement des montants des ventes, ne compte que 53 maisons de ventes, contre 75 dans l’Est, région qui n’occupe que la troisième place en montant des ventes.
La carte du Conseil des ventes, très globalisante, gomme cependant des particularismes locaux. La région administrative Nord - Pas-de-Calais, par exemple, est classée dans la région Est. Elle donne cependant assez d’indications pour rapprocher dynamisme économique des régions et santé des ventes volontaires.

Avantages locaux
« Pour une maison de ventes de province, le maillage des transports est un réel atout », soutient Grégoire Debuire, jeune commissaire-priseur récemment intégré à l’étude Mercier et Cie de Lille. Selon lui, autoroute et TGV, Thalys et Eurostar expliquent en partie le dynamisme de la société de ventes, qui draine facilement la clientèle parisienne, mais aussi belge et néerlandaise. « Les sociétés de ventes de province commencent à s’ouvrir à l’international », renchérit Jean-Pierre Osenat, président du Syndicat national des maisons de ventes volontaires (Symev). « Les maisons de ventes bretonnes et normandes travaillent beaucoup avec une clientèle anglaise, Lyon draine des acheteurs suisses, et le Sud-Ouest commence à convoiter les clients espagnols. » Selon lui, l’ouverture à l’international du marché français a fait prendre conscience aux maisons de ventes hexagonales de leurs atouts sur ce nouveau marché concurrentiel. Grégoire Debuire inscrit la démarche de Mercier et Cie dans cette perspective : « Nous souhaitons développer nos ventes de tableaux anciens en direction d’une clientèle du Nord. » La vente d’un cuivre de Johannes van Kessel, Papillons, insectes et coquillages, adjugé 720 405 euros le 23 mars 2003, au moment de la foire de Maastricht, n’a rien de fortuit. L’œuvre de 16 x 23 cm était estimée entre 30 000 et 40 000 euros.

Regroupements médiatiques
Les alliances entre confrères sont un autre moyen de résister à la concurrence. Présentée en 2002 avec un fort retentissement médiatique, la création du groupe Ivoire, qui rassemble dans une communauté d’intérêts 12 maisons de ventes de province (2) et la Parisienne Artcurial-Briest-Poulain-Le Fur, n’est pourtant pas une nouveauté. D’après Jean-Pierre Osenat, « on y retrouve les composantes du groupe Gersaint, sorte de groupement d’intérêt économique qui rassemblait autrefois des dizaines de sociétés de ventes de province et Francis Briest à Paris ». Les ambitions d’Ivoire ? Amener « les régions à Paris et Paris en région », d’après un titre de la gazette d’information du groupe, Le Tour d’Ivoire (dans sa parution de novembre 2003). Derniers événements en date pour cette entité : un tableau de l’école d’Utrecht, vers 1630, Le Christ au roseau, vendu 197 507 euros le 26 juin 2003 pour le compte d’Ivoire par Artcurial (estimation de 15 000 à 20 000 euros), ou encore l’exposition, dans les douze maisons de ventes provinciales du groupe, des lots phares des ventes d’été d’Artcurial-Briest-Poulain-Le Fur, notamment le tableau Plage, souvenir du Midi de Nicolas de Staël.
Alliance Enchères, second groupement de maisons de ventes provinciales, a des visées plus locales. Préexistant à la réforme du statut des commissaires-priseurs, il rassemble huit études en Normandie (3). Les ventes sont annoncées sur un site Internet régulièrement mis à jour. Au sein de ces deux groupements, les seuls à l’heure actuelle, les maisons de ventes restent indépendantes financièrement les unes des autres. D’après Gérard Champin, président du Conseil des ventes, « ces alliances ont avant tout un but de communication ». On constate aussi que certaines figures locales misent avec succès, pour communiquer, sur leur personnalité et leurs résultats. C’est le cas de Jean-Claude Anaf, commissaire-priseur à Lyon. Installé dans un luxueux hôtel des ventes (l’ancienne gare de Lyon-Brotteaux réhabilitée en 1989), il a réalisé en 2003 un chiffre d’affaires de 43,7 millions d’euros. Ce montant comprend les résultats de ses 7 000 adjudications annuelles de véhicules lors de ses ventes spécialisées de Saint-Priest. Cependant, la réputation de Jean-Claude Anaf s’est surtout établie sur ses deux ventes mensuelles de prestige ou de spécialité. Autre exemple, le commissaire-priseur Philippe Rouillac, installé depuis quinze ans à Vendôme (Loir-et-Cher), organise chaque printemps au château de Cheverny une vente baptisée « Garden-party à la Française ». Elle fait courir les collectionneurs du monde entier et rafle des records d’enchères, notamment la meilleure enchère française en 2002 (5 189 360 euros), pour George Washington portraituré en 1782 par Charles Willson Peale. Cette année, les ventes de Cheverny se sont encore distinguées avec 1 180 000 euros pour une paire de gouaches de Louis Nicolas van Blarenbergue : Le Siège de Yorktown et La Prise de Yorktown. Ces vacations doivent leur succès à la qualité des œuvres présentées, mais aussi à un « concept », à une clientèle internationale et à une excellente communication.

Une clientèle hétéroclite
Drainer la marchandise et la clientèle, tels sont les éternels enjeux des maisons de ventes aux enchères volontaires, en province comme à Paris. Pour les ventes d’art de prestige, le réseau Ivoire fait le pari de la complémentarité entre Paris et la province, un point de vue auquel Jean-Pierre Osenat n’adhère pas : « Nos régions recèlent de grands collectionneurs, qui partagent souvent leur temps entre leur résidence en province et leur appartement dans la capitale. » De son côté, Gérard Champin rappelle que, « dans les ventes aux enchères de province, la clientèle comme les vendeurs ne sont pas si différents des clients parisiens. Souvent, une relation de confiance s’installe entre un commissaire-priseur de province et des Parisiens ayant des résidences hors de la capitale. Dès lors, ces clients peuvent lui confier des biens provenant de Paris. Si une pièce est intéressante et la communication bien faite, elle fera de toute façon un bon prix ». Quelques belles adjudications récentes illustrent ce propos. On peut, entre autres, citer les 115 000 euros atteints par Grenouille assise sur l’âge d’or, un dessin de Jacques Le Gheyn II vendu le 16 mars 2003 à Alençon, les 174 800 euros obtenus le 25 octobre 2003 à Amiens par la SVV Arcadia pour un Christ en buste par Simon Vouet (au triple de l’estimation), ou encore la belle enchère de 136 000 euros remportée le 18 du même mois à Marseille par la SVV Tabutin pour Entre Ciel et Terre, un tableau de Zao Wou-ki.

Communication ambitieuse
Selon Jean-Pierre Osenat, « le centralisme parisien n’est pas une bonne chose », précisant encore que « la France doit cultiver ses particularismes, notamment les marchés de niche, comme la maison Swann, à New York, spécialisée en bibliophilie ». De fait, en province, les « niches » fonctionnent bien. Les ventes de chevaux, dans le Calvados, ont remporté plus de 50 millions d’euros en 2002. Les ventes de jouets de la Galerie de Chartres attirent les grands collectionneurs… Autre exemple : la maison de ventes Mercier & Cie, à Lille, s’est spécialisée récemment dans les montres. Un chronographe en or de Patek Philippe a été enlevé par un grand collectionneur anglais à 466 713 euros le 7 décembre 2003, un coup de maître. Le secret, d’après Grégoire Debuire, très impliqué dans cette vente : « de beaux catalogues et une bonne communication », notamment dans la presse spécialisée étrangère pour les lots pouvant attirer le marché international. « Internet est aussi une vitrine décisive », estime Gérard Champin. Sur ce point, force est d’admettre qu’à part quelque deux ou trois sociétés de ventes aux sites réussis et ambitieux comme celui de Jean-Claude Anaf à Lyon, www.anaf.com, le portail des commissaires-priseurs de province, www.interencheres.com, et une vingtaine de mini-sites répertoriés sur le portail www.auction.fr,  le paysage « online » des SVV de province est encore clairsemé.

(1) Chiffres étonnants communiqués par le Conseil des ventes volontaires.
(2) Robert Hours et Louis-Régis de Valaurie à Aix-en-Provence, Patrick Armengau à Avignon, François Issaly à Cannes, Jean-Pierre Lelièvre, Pascal Maiche et Alain Paris à Chartres, Bernard Vassy et Philippe Jalenques à Clermont-Ferrand, Fabrice Gueilhers et Hubert Lavoissière à La Rochelle, Jean Chenu, Benoît Scrive et Antoine Bérard à Lyon, Hervé Tabutin à Marseille, Pierre-Pascal Guizzetti et Thierry Collet à Reims, Xavier de La Perraudière à Saumur, Rémy Fournié à Toulouse, Jean-François Boisseau et Thierry Pomez à Troyes.
(3) Patrice Biget et Bruno Cord, à Alençon, Samuel Boscher à Cherbourg, Tancrède et Lo Dumont à Caen, François Thion à Évreux, Robert Lesieur et Maryvonne Le Bars au Havre, Florent Nowakowski à Argentan, Francis Dupuy à Honfleur, Max Wemaere et Arnaud de Beaupuis à Rouen.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°185 du 23 janvier 2004, avec le titre suivant : Les SVV de province se mobilisent

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