Samedi 24 février 2018

Les MNR des ministères

La commission Mattéoli a remis son premier rapport sur les spoliations

Le Journal des Arts

Le 7 août 2008

La Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, dirigée par Jean Mattéoli, a remis le 1er février un rapport d’étape au Premier ministre, rendant compte d’une année de recherches. Pour les biens culturels, la commission souhaite avant tout que soit mis fin au dépôt d’œuvres récupérées après la guerre dans les palais de la République ou les ambassades, où certaines d’entre elles ont disparu.

PARIS - En livrant le fruit des recherches entreprises depuis un an par la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, son président, Jean Mattéoli, a naturellement abordé le cas des biens culturels, et plus particulièrement des quelque deux mille œuvres récupérées après la guerre et non réclamées dont les musées nationaux avaient reçu la garde. La lecture des pages du rapport consacrées à ce sujet se révèle assez édifiante. 332 de ces œuvres d’art avaient été mises en dépôt à l’administration du Mobilier national, et certaines ont été victimes de l’incurie dénoncée à plusieurs reprises par la Cour des comptes, puisque 42 n’ont pu être localisées. Celles qui l’ont été sont pour le moins dispersées et ornent bon nombre d’ambassades, de Pékin à Copenhague, de Mexico à Lisbonne, sans parler des résidences présidentielles ni des ministères. Cette dispersion faisant obstacle au récolement et à leur étude, la commission Mattéoli estime que “la mise en dépôt auprès d’administrations de l’État de peintures, d’objets et de sculptures devrait cesser”. Après avoir été retournés au Mobilier national, ces biens pourraient faire l’objet d’une exposition publique afin que les personnes susceptibles d’en revendiquer la propriété puissent les examiner. Une attitude que le simple bon sens aurait pu dicter plus rapidement aux responsables concernés.

Accéder aux archives privées
Au cours de l’année 1998, deux conservateurs, suppléés à la fin de l’année par huit contractuels, ont mené des recherches sur les peintures classiques MNR – Musées nationaux récupération – afin d’en établir l’historique. 753 ont déjà été étudiées, et des présomptions de spoliation pèsent sur 42 d’entre elles. Mais cette investigation dans les archives publiques devrait être prolongée dans les archives privées, car “un nombre significatif d’œuvres de la récupération artistique a fait l’objet de transactions durant l’Occupation”. Aussi, la commission souhaite-t-elle saisir les syndicats ou les associations de marchands d’art et de galeristes, ainsi que la Chambre nationale des commissaires-priseurs et la Compagnie parisienne. “Une telle démarche est indispensable pour tenter de savoir dans quelles conditions – ventes forcées, vols, ventes volontaires, etc. – certains tableaux sont entrés en leur possession avant qu’ils ne les revendent eux-mêmes, et pour essayer d’identifier leur origine.” Reste à tester la bonne volonté des catégories concernées. Par ailleurs, le marché de l’art devrait bientôt bénéficier d’une mise à jour du Répertoire des biens spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale, recensant 96 812 biens déclarés spoliés et réclamés à la Libération.

Demeure le problème des 12 463 œuvres récupérées, confiées aux Domaines afin d’être vendues en raison de leur faible intérêt artistique. S’il n’existe pas de liste précise de ces biens, il a été néanmoins possible d’en répertorier 1 527, par artiste ou par siècle, parmi lesquelles une centaine appartenait à des familles identifiées. “On ignore encore les raisons pour lesquelles ces biens ne leur ont pas été restitués.” Quant au produit de la vente et à son affectation, ils restent inconnus. L’estimation de ces biens devra être réalisée, ainsi que celle des MNR et autres OAR (objets d’art).

La commission recommande en outre d’unifier la signalisation des œuvres de la récupération artistique dans les musées, afin de faciliter l’information du public.

La femme en rouge et vert (1914), une toile de Fernand Léger récupérée après la guerre, a bien été volée et sera donc rendue aux ayants droit de la famille Rosenberg. Cette spoliation ne faisait guère de doute, puisque, dans son rapport à Jacques Jaujard, à l’époque directeur des Musées de France, Rose Valland indiquait sous la mention “Rosenberg. Paris�?, la présence de ce tableau au Jeu de Paume, où étaient entreposées les œuvres volées ou achetées, avant leur départ pour l’Allemagne ou leur échange. Achetée en 1921 à la vente de la succession Kahnweiler par Léonce Rosenberg, marchand d’art comme son frère Paul, le tableau figurait par ailleurs sur une photographie de la “Salle des martyres�? du Jeu de Paume. Échangée en février 1942 contre une autre toile destinée à Herman Goering, entre les services nazis et le marchand d’art allemand Gustav Rochlitz, La femme en rouge et vert sera retrouvée par les Alliés dans une des caches de Rochlitz et reviendra en France en 1948, après la mort de Léonce Rosenberg ; elle ne fera l’objet d’aucune demande de restitution. En définitive, la seule véritable inconnue résidait dans l’identité du Rosenberg mentionné par Rose Valland : Paul ou Léonce ? Les recherches aux archives de Coblence ont permis de découvrir la liste de 111 œuvres volées par les nazis en septembre 1941 dans un immeuble de la rue La Boétie à Paris, qui abritait l’ancien domicile et les locaux de la galerie Paul Rosenberg. Sur ce document, figure La femme en rouge et vert. Pourtant, rien ne prouve qu’elle ait été cédée à Paul. L’État ne pourra restituer l’œuvre que lorsque les ayants droit se seront mis d’accord.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°77 du 19 février 1999, avec le titre suivant : Les MNR des ministères

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