Retour sur une étrange affaire

Les mésaventures de la donation Lambert

Comment ne pas accepter une donation, mode d’emploi

Par Alain Cueff · Le Journal des Arts

Le 16 juin 2010

Faire don à l’État d’une collection de premier plan n’est pas aussi facile qu’on pourrait se l’imaginer. Sourcilleuse, l’administration a des principes que la passion ignore. L’échec des négociations autour de la donation Yvon Lambert en fournit malheureusement un exemple éloquent.

PARIS - Après plus d’une année de discussions, les négociations entre Yvon Lambert et la Direction des musées de France ont finalement échoué. Tout avait pourtant commencé sous les meilleurs augures. En janvier 1992 s’ouvre au Musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq une exposition intitulée "Yvon Lambert collectionne." Plus de 280 œuvres sont présentées : de Carl Andre à Lawrence Weiner, en passant par Jean-Michel Basquiat, Marcel Broodthaers, Robert Combas, Daniel Dezeuze, Brice Marden, Giulio Paolini ou encore Cy Twombly. La valeur et l’intérêt de la collection ne tiennent pas seulement à son importance quantitative et aux noms prestigieux qui la composent, mais avant tout à la qualité des œuvres elles-mêmes. Acquises directement auprès des artistes, bien plus tôt que ne peuvent le faire les musées, aussi diligents soient-ils, elles constituent un ensemble fort où se lisent les choix d’une personnalité. La cohérence historique d’une collection peut seulement faire l’objet d’un jugement aléatoire, à moins, comme les musées y prétendent, qu’elle ne soit exhaustive.

Galeriste depuis plus de trente ans, d’abord à Vence puis à Paris où il ouvre un espace rue de Seine en 1964, Yvon Lambert s’est vite intéressé aux artistes de sa génération, avec lesquels il a su nouer des relations privilégiées. Sa collection porte naturellement les marques de sa passion, de son goût personnel. Et elle est, d’une certaine manière, à l’opposé du principe des collections publiques qui doivent à la fois répondre au présent et à l’histoire. À l’occasion de sa présentation à Villeneuve-d’Ascq, Yvon Lambert imagine en faire don à l’État, et non, comme les marchands l’ont souvent fait, de créer une fondation. Question de tempérament. Mais Yvon Lambert souhaitait aussi éviter les ambiguïtés qui s’attachent à l’idée de fondation, parfois perçue comme simple succursale d’une galerie.

À l’initiative de Dominique Bozo, alors président du centre Georges Pompidou, avec le soutien actif et enthousiaste de Christian Dupavillon, alors directeur du Patrimoine au ministère de la Culture, s’engagent, début 1992, des négociations entre l’État et Yvon Lambert. L’un des souhaits essentiels de ce dernier est qu’une ville du sud de la France, d’où il est originaire, puisse accueillir sa collection. Alertée par Jacques Imbert, de la Direction régionale des affaires culturelles, la Ville de Montpellier manifeste son intérêt et Georges Frêche s’engage lui-même dans les négociations. Un lieu, l’ancien couvent des Ursulines, est envisagé et, tandis que les discussions se poursuivent, la collection est déposée à Montpellier dès le mois de mai 1993.

Deux cultures
La machine administrative se met en branle : la Direction des musées de France (DMF), qui gère les collections publiques, a naturellement la responsabilité de gérer le processus de la donation, avec l’aide du Comité scientifique du XXe siècle, présidé par Dominique Bozo, qui a un rôle exclusivement consultatif mais déterminant, et du comité d’acquisition du Musée national d’art moderne, qui sera le donataire légal. On ne fait pas don d’un ensemble d’œuvres aussi exceptionnel, estimé à l’époque autour de 100 millions de francs, sans l’assortir de quelques exigences. Celles d’Yvon Lambert, formulées dès le début, sont claires : la collection portera son nom, et un directeur artistique nommé par lui assurera la programmation d’expositions temporaires, évitant ainsi de figer la collection en un simple dépôt. Un conservateur du patrimoine, nommé par l’administration, aurait cependant travaillé aux côtés de ce directeur artistique. Ces conditions, qui sont bien loin d’être extravagantes, ne sont pas acceptées par le Comité scientifique du XXe siècle ni par la DMF. Deux cultures vont alors s’opposer : celle d’un acteur vivant du monde de l’art et celle d’une administration gestionnaire, soucieuse de ses prérogatives et qui ne transige ni avec la loi ni avec les usages.

Arrière-pensées ?
Du point de vue de la DMF, la donation doit intégrer un musée existant, et le couvent des Ursulines qui l’abriterait (et pour la rénovation duquel la municipalité avait inscrit 12 millions à son budget 1993) doit être conçu comme une extension du Musée Fabre. Yvon Lambert ne s’oppose pas à cela. Mais cette intégration signifie aussi que la donation constituerait alors un premier noyau susceptible d’évoluer sous le contrôle de l’État. En d’autres termes, l’État – et Jack Lang lui-même se disait très favorable à ce projet – acceptait la donation à condition d’en être l’unique responsable et d’en assurer tout le contrôle. L’inaliénabilité et la garantie d’intégralité de la collection sont, pour un donateur, des conditions essentielles, et le précédent de la donation Cognac-Jay, délocalisée par la Ville de Paris, est suffisamment fâcheux pour qu’il y soit attentif. Les deux parties campant sur leurs positions, les négociations ont finalement échoué en juillet dernier.

Au-delà des problèmes juridiques et proprement techniques qui ont pu perturber les négociations, on n’évitera pas de se demander comment l’État peut renoncer à une offre semblable. "Combien de musées, écrivait Dominique Bozo dans sa préface du catalogue de Villeneuve-d’Ascq, peuvent aujourd’hui présenter un tel ensemble ?". La réponse était contenue dans la question. Il est pour le moins curieux de constater un tel échec à une époque où l’État ne cesse de choyer l’art contemporain, à une époque où l’administration qui en a la charge est pléthorique, et où, enfin, les réalités budgétaires devraient inciter au compromis. Y aurait-il encore, ici ou là, une réticence de nature esthétique à une telle collection, jamais exprimée et d’autant plus farouche ? Y aurait-il des arrière-pensées politiques aussi insoupçonnables qu’inavouables ? Toutes choses étant égales par ailleurs, l’échec de la donation Lambert est aussi absurde que l’avait été le refus opposé dans un premier temps au legs Caillebotte. La partie n’est pas perdue pour autant : les atermoiements de l’administration n’ont pas découragé Yvon Lambert qui reste donateur.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°2 du 1 avril 1994, avec le titre suivant : Les mésaventures de la donation Lambert

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