Les décorateurs jouent un rôle moteur sur le marché de l’art

Ils assurent une part importante du chiffre d’affaire des marchands

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 5 août 2008

Les grands décorateurs tels que Jacques Garcia, Jacques Grange, Peter Marino ou Thierry Despont, pour n’en citer que quelques-uns, sont les clients incontournables des antiquaires, qui réalisent souvent avec eux une part très importante de leur chiffre d’affaires, tissant ainsi des liens de confiance entre deux professions complémentaires.

Pendant le dernier salon de Palm Beach, Peter Marino déambulait de stand en stand avec son client Sydell Miller, pour lequel il aménageait une propriété de 15 000 m2. Le New-Yorkais Stephen Sills n’hésite pas, quand il passe à Paris à la recherche de meubles rares, objets curieux ou textiles anciens, à faire un détour par les Puces. À la dernière Biennale internationale des antiquaires, la femme de Bill Gates s’était fait accompagner par son décorateur afin de s’assurer que la pièce qu’elle s’apprêtait à acheter chez un antiquaire parisien s’intégrerait harmonieusement dans la décoration conçue par Thierry Despont pour l’immense demeure que le patron de Microsoft a fait bâtir à Seattle. Les décorateurs sont devenus les partenaires obligés des antiquaires parisiens, qui réalisent souvent avec eux une part très importante de leur chiffre d’affaires, comme Ariane Dandois (70 à 80 %), Alexandre Biaggi (75 %), Olivier Watelet (30 %), Christian Boutonnet (L’Arc en Seine) ou Cheska Vallois. Jacques Garcia passe de temps à autre chez l’antiquaire Luc Bouveret, rue de l’Université, chez Sylvain Levy-Alban, rue de Beaune, ou chez Eugène Becker, rue du faubourg Saint-Honoré. Lors de l’aménagement de l’hôtel Costes, le décorateur faisait de fréquentes visites aux Puces pour acheter quelques meubles anciens. Éric Gizard est aussi un client régulier des Puces. “Je ne travaille pas encore avec une clientèle me permettant d’acheter rue Bonaparte, chez Yves Gastou ou Olivier Watelet”, explique-t-il.

Envoi de photographies et de dossiers
Alix de Dives allait, elle, de temps en temps chez Yves Gastou, lorsqu’elle travaillait à la décoration du salon Jean Toussin pour la maison Cartier, afin de reconstituer un cadre des années quarante. Jacques Grange, qui voue une véritable passion à Jean-Michel Frank, fait de fréquentes visites à L’Arc en Seine, où il sait pouvoir trouver ces meubles austères et raffinés. Christian Boutonnet travaille aussi beaucoup avec Peter Marino et Stephen Sills. “Je leur adresse régulièrement des dossiers comprenant des photographies de meubles que je possède. Les décorateurs me demandent souvent des informations concernant l’authenticité d’une pièce. Mais je n’interfère jamais dans les rapports entre clients et décorateurs. Nous n’avons pas d’avis à donner”, précise-t-il.

Ariane Dandois, qui est fréquemment en contact avec Juan Pablo Molyneux, Peter Marino ou Thierry Despont – elle lui a notamment vendu des paravents pour la nouvelle demeure de Bill Gates –, semble s’impliquer beaucoup plus dans ses rapports avec les professionnels de la décoration. “Je reçois fréquemment les plans des maisons qu’ils aménagent. Parfois, je me rends sur place pour les visiter avant qu’elles ne soient décorées. Il m’arrive aussi de prendre l’initiative de les contacter pour leur proposer des meubles pour tel ou tel chantier de décoration. Quelquefois, je leur adresse des photographies. Si je vois qu’une pièce s’intégrera mal dans un intérieur, je le leur dis. J’aime voir où vont être placés les objets que je vends.” Le plus souvent, les décorateurs envoient par télécopie ou e-mail des listes d’objets qu’ils recherchent. “Ils ont généralement une idée arrêtée de ce qu’ils veulent, poursuit Mathieu de Prémont, chez Olivier Watelet, qui est beaucoup sollicité par Sills et Huniford, Alberto Pinto, David Kleinberg, Jacques Grange ou Olivier Thual. Ils nous faxent parfois le plan de l’appartement avec une liste des pièces, en précisant s’ils veulent plutôt du mobilier Quinet, Arbus ou d’un autre grand nom. Nous leur envoyons alors des photos des meubles avec des descriptifs détaillés. Il leur arrive aussi de passer à la galerie. Mais je ne m’adresse jamais à eux tant qu’ils ne m’ont pas sollicité. Les décorateurs sont des conseillers qui incitent leurs clients à acheter tel ou tel objet. Mais c’est toujours, je pense, le client qui a le dernier mot.” Nicole Pazzis-Chevalier note au contraire qu’il n’est pas rare qu’un décorateur s’oppose à l’achat d’une tapisserie ou d’un tapis qui séduisait son client. “Ce sont de toute façon de grands professionnels qui connaissent très bien leurs dossiers, souligne-t-elle. Ils agissent par coup de foudre et se déplacent à Paris pour voir une pièce si un chantier le justifie. De temps en temps, nous sommes amenés à leur envoyer une tapisserie pour qu’ils la voient en situation. Les Français ont beaucoup moins recours aux services des professionnels, même s’ils font appel à eux plus souvent que par le passé. Ils préfèrent choisir eux-mêmes leur tapisserie.”

Être rassuré
Les décorateurs interviennent, suivant les occasions, à différentes étapes de l’aménagement intérieur. Certains arrivent avec les plans de la demeure en construction qui donnent des indications de style. D’autres viennent une fois la maison entièrement décorée, tel Pierre Serrurier qui, à la recherche d’un lustre, s’est présenté chez Ariane Dandois avec la photographie d’un salon terminé.

Alexandre Biaggi, qui propose surtout du mobilier et des objets d’art XIXe et XXe, est souvent sollicité pour des pièces précises – des luminaires, des sièges. “Les décorateurs sont à la recherche d’un objet coup de foudre qui pourra donner une orientation à une pièce. Souvent, le professionnel passe seul et revient par la suite avec son client pour une acquisition importante. Il m’arrive de mon côté, de temps à autre, d’acheter un meuble en pensant à un décorateur.”

Pour Jacques Perrin, les décorateurs jouent un rôle moteur sur le marché de l’art. “Un client qui a connu une belle réussite financière souhaite souvent l’asseoir par une affirmation sociale en montrant qu’il a du goût. Ayant besoin d’être rassuré sur les choix des harmonies, des volumes et des couleurs, il choisit de recourir aux services d’un décorateur. Ce dernier ne vient me voir que quand l’appartement qu’il a réalisé est terminé et s’il sait pouvoir trouver chez moi le meuble qu’il recherche.”

On peut regretter qu’il n’y ait plus, comme par le passé, de grandes expositions présentant la création française en matière d’arts décoratifs. Pourquoi ne pas profiter de l’ouverture du Musée des années trente à Boulogne-Billancourt, dont une section est consacrée aux arts décoratifs, pour mettre sur pied une manifestation qui constituerait une vitrine de la création nationale ? Une telle initiative ne permettrait-elle pas à la France de retrouver la place qu’elle a perdue au profit des États-Unis ? Jacques Perrin semble sceptique. “Une telle exposition serait trop onéreuse”, soutient-il.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°79 du 19 mars 1999, avec le titre suivant : Les décorateurs jouent un rôle moteur sur le marché de l’art

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